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Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]

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À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
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Antoine qui avançait sa tête par-dessus l'épaule de Rachel n'eut pas le temps de distinguer autre chose qu'un enchevêtrement de membres nus. Rachel lui avait brusquement appliqué la main sur les yeux ; et la chaleur de cette paume contre ses paupières lui rappela, un peu moins crispé mais exactement le même, le geste qu'elle faisait à l'instant de son plaisir, pour dérober à son amant la vue de son visage pâmé. Il se débattit en jouant. Mais elle s'était levée d'un bond, serrant contre son peignoir une poignée de photographies liées ensemble.

Elle courut au secrétaire, et, riant, glissa la liasse dans un tiroir qu'elle ferma d'un tour de clef…

— « D'abord, ça n'est pas à moi », dit-elle. « Je n'ai pas le droit d'en disposer. »

— « À qui sont-elles ? »

— « À Hirsch. »

Elle revint s'asseoir auprès d'Antoine :

— « Tu vas être sage, maintenant, tu promets ? On continue. Ça ne t'ennuie pas ?… Tiens : ça, c'est encore une expédition… Une expédition à ânes dans les bois de Saint-Cloud. Tu vois, on commençait à porter des manches kimono. Ce qu'il était chic, mon petit costume !.. »

X

« Je me mens sans cesse », pensait Mme de Fontanin, « si j'étais franche avec moi-même, je n'espérerais rien. »

Debout près d'une des fenêtres du salon, elle suivit un moment des yeux, sans soulever le rideau de tulle, les allées et venues, dans le jardin, de Jérôme, Daniel et Jenny.

« Comme les êtres les plus droits peuvent vivre à l'aise dans le mensonge ! » se dit-elle. Mais, de même qu'il lui arrivait souvent de ne pouvoir s'empêcher de sourire, de même elle ne pouvait empêcher son bonheur de monter par moments en elle, comme un flot.

Elle quitta la croisée et vint sur la terrasse. C'était l'heure où les yeux se fatiguent à vouloir discerner les contours ; le ciel était moiré, et de pâles étoiles y paraissaient déjà. Mme de Fontanin s'assit. Ses regards errèrent un instant sur l'horizon familier. Elle soupira. Elle savait bien que Jérôme ne continuerait pas à vivre auprès d'elle, comme il faisait depuis deux semaines : elle savait bien que ce foyer retrouvé serait, une fois de plus, éphémère ! Est-ce que, dans l'attitude même de Jérôme à son égard, dans sa tendresse empressée, elle ne retrouvait pas, avec un plaisir mêlé de crainte, celui qu'il avait toujours été ? N'était-ce pas une preuve qu'il n'avait pas changé, et qu'il s'en irait bientôt, ainsi qu'il avait toujours fait ? Déjà, il n'était plus le Jérôme vieilli, prostré, qu'elle avait ramené de Hollande, et qui s'accrochait à elle comme un naufragé. Déjà, malgré les airs d'enfant puni qu'il prenait dès qu'il était seul avec elle, malgré les soupirs résignés et dignes qu'il laissait échapper dès qu'il se souvenait de son deuil, déjà il avait sorti de sa malle des costumes d'été, et pris, à son insu, une mine rajeunie. Ce matin même, lorsque avant le déjeuner elle lui avait dit : « Allez donc chercher Jenny au club, cela vous promènera un peu », il avait fait semblant de céder avec indifférence à son conseil ; mais il s'était levé sans se faire prier et, peu après, elle l'avait vu sortir d'un pas rapide, en pantalon de flanelle blanche, la taille redressée dans un veston clair ; même, elle l'avait surpris cueillant au passage un brin de jasmin pour sa boutonnière.

À ce moment, Daniel s'aperçut que sa mère était seule et vint la rejoindre. Depuis le retour de son mari, Mme de Fontanin se sentait un peu gênée devant son fils. Daniel n'était pas sans l'avoir remarqué : aussi multipliait-il ses visites à Maisons et s'efforçait-il d'être plus attentionné que jamais, désirant ainsi faire entendre qu'il devinait bien des choses et ne désapprouvait rien.

Il s'allongea dans un fauteuil de toile, très bas, un fauteuil qu'il affectionnait, et il sourit à sa mère en allumant une cigarette. (Comme il avait les mains, les gestes de son père !)

— « Tu ne repars pas ce soir, mon grand ? »

— « Mais si, maman. J'ai un rendez-vous de bonne heure, demain. »

Il se mit à parler de ses travaux, ce qu'il faisait rarement : il préparait pour la rentrée un numéro de l'Éducation esthétique, consacré aux plus jeunes écoles de peinture en Europe, et le choix de nombreuses reproductions, qui devaient illustrer le texte, l'amusait fort. Puis la conversation tomba.

Le silence était plein des murmures du soir, que dominait, sous la terrasse, le crissement des grillons dans le saut-de-loup de la forêt ; un goût d'aromates brûlés passait par moments dans le souffle qui traversait les sapins et qui faisait bruire sur le sable les feuilles fibreuses et les écorces des platanes. Une chauve-souris vint, de son battement d'ailes précipité et mou, frôler les cheveux de Mme de Fontanin ; celle-ci ne put retenir un léger cri.

— « Seras-tu là, dimanche ? » demanda-t-elle.

— « Oui je viendrai demain pour deux jours. »

— « Tu devrais inviter ton ami à déjeuner… Je l'ai justement rencontré hier, dans le village. » Elle ajouta, — un peu parce qu'elle le pensait réellement, un peu parce qu'elle attribuait à Jacques les qualités qu'elle croyait remarquer chez Antoine, un peu aussi pour faire plaisir à Daniel : « Quelle nature sincère et généreuse ! Nous avons fait un long bout de chemin ensemble. »

Le visage de Daniel s'assombrit. Il se rappela l'étrange surexcitation de Jenny, le soir de la promenade en forêt avec Jacques.

« Petite âme mal poussée, mal partie, sans équilibre », songea-t-il avec chagrin ; « trop mûrie par la réflexion, la solitude, les lectures… Et tellement ignorante de la vie ! Qu'y puis-je ? Elle se défie un peu de moi, maintenant. Si seulement elle avait une santé solide : mais des nerfs de petite fille ! Et ce romantisme ! Ce besoin de se croire incomprise, ce perpétuel refus de s'expliquer ! Un orgueil silencieux qui envenime tout ! À moins que ce ne soit un reste de l'âge ingrat ? »

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