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Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]

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À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
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Antoine avait encore dans l'oreille le ton de la voix de Daniel, gouailleur, sceptique, blessant, mais où restait cependant juste assez de bonhomie pour qu'il fût impossible de le prendre mal. Et ce souvenir, chaque fois, le piquait à vif. Menteur… C'était vrai que, parfois, il lui arrivait de mentir : ou, plus exactement, d'avoir menti.

« Rondeur dodue… », songeait de son côté Rachel.

— « Je vais peut-être devenir une grosse dame », dit-elle. « Les juives, tu sais… Mais ma mère ne l'était pas, je ne suis qu'une demi-portion de yiddish. Ah ! si tu m'avais connue il y a seize ans, quand je suis entrée dans la classe préparatoire ! Une vraie petite souris rousse… »

Avant qu'il eût pu la retenir, elle avait glissé hors du lit.

— « Qu'est-ce qui te prend ? »

— « Une idée. »

— « On prévient. »

— « Mieux vaut pas », fit-elle, riant, et échappant au bras tendu.

— « Loulou… Viens dormir ! », murmura-t-il d'une voix fléchissante.

— « Fini dodo. On met les housses », dit-elle, en enfilant son peignoir.

Elle courut à son secrétaire, l'ouvrit, prit un tiroir plein de photographies, et revint s'asseoir au bord du lit, le tiroir sur ses genoux joints.

— « J'adore ça, les vieilles photos. Souvent, le soir, je prends le tas, je me couche avec, et, pendant des heures, je remue ça, je pense… Reste tranquille… Tiens, regarde. Ça ne t'ennuie pas ? »

Antoine, ramassé derrière elle en chien de fusil, se redressa, intrigué, et s'accouda confortablement. Il voyait de profil le visage de Rachel penché vers les photos, un visage assagi, où les cils, abaissés sur la joue, bordaient d'un trait de gomme-gutte la boutonnière mince de l'œil. La chevelure, relevée en hâte, et qu'il apercevait à contre-jour, ressemblait à un casque fait d'écheveaux de soie floche, presque orangée ; mais, dès qu'elle agitait la tête, sur le coin de la tempe et sur la nuque, des étincelles semblaient crépiter.

— « La voilà, celle que je cherchais. Tu vois, cette petite danseuse ? C'est moi. J'ai même dû me faire attraper, ce jour-là, pour avoir chiffonné les volants de mon tutu, en les écrasant comme ça contre le mur. Crois-tu ? Ces cheveux sur les épaules, ces coudes pointus, et ce corsage plat, à peine échancré. J'avais pas l'air gai, hein ? Et là, tiens, j'étais déjà en troisième année : les mollets devenaient meilleurs. Ça, c'est la classe. Tu nous vois à la barre ? M'as-tu trouvée, seulement ? Oui, c'est ça. Et celle-ci, c'est Louise. Ça ne te dit rien ? Eh bien, c'est la fameuse Phytie Bella, qui a fait ses classes avec moi, et qui, dans ce temps-là, s'appelait Louise tout court. Même Louison. On se disputait les places. Moi aussi, je serais peut-être première étoile aujourd'hui, sans mes phlébites… Tiens, veux-tu voir Hirsch ? Ah, ça t'intéresse, ça ? Le voilà. Comment le trouves-tu ? Tu ne le croyais pas si âgé, je suis sûre ? Mais il porte gaillardement sa cinquantaine, je te promets. L'horrible homme ! Regarde son cou, cette nuque énorme, engoncée dans les épaules : quand il tourne la tête, tout le reste vient avec. À le voir, au premier abord, on dirait je ne sais quoi : un maquignon, un entraîneur. N'est-ce pas ? Sa fille lui disait toujours : “Milord, tu as l'air d'un marchand d'esclaves.” Ça le faisait rire, lui ; de son gros rire en dedans. Regarde tout de même son crâne, ce nez large et busqué, le pli de sa bouche. Il est laid, mais ce n'est pas n'importe qui. Et les yeux ! Il aurait encore plus l'aspect d'une brute, s'il n'avait pas cette sorte d'yeux-là : je ne sais comment dire. A-t-il l'air sûr de lui, prêt à tout, violent ? Hein ? Violent et sensuel ? Ah ! s'il aime la vie, celui-là ! J'ai beau le détester, on a envie de dire comme pour certains dogues, tu sais : “Il est beau de laideur.” Tu ne trouves pas, toi ?… Tiens : papa ! Papa au milieu de ses ouvrières. Il était toujours comme ça, en manches de chemise, avec sa barbiche blanche, ses ciseaux pendus. Il vous faisait un costume avec trois chiffons et quatre épingles. C'est pris dans son atelier, ça. Tu vois les mannequins drapés, au fond, et les maquettes sur le mur ? Il était devenu costumier de l'Opéra, il ne travaillait plus pour d'autres. Mais tu peux encore demander aux gens de l'Opéra ce qu'on pensait du père Gœpfert. Quand il a fallu enfermer ma mère, qu'il est resté seul avec moi, il a espéré que je travaillerais avec lui, pauvre vieux ; qu'il pourrait me laisser sa boîte. Ça rapportait beaucoup d'argent. La preuve, c'est que je peux vivre, sans rien faire. Mais tu sais ce que c'est, une gosse qui voyait toujours l'atelier plein d'actrices ! Je n'avais qu'une idée : être danseuse. Il m'a laissée faire. Il m'a remise lui-même entre les mains de la mère Staub. Et, quand il a vu que ça marchait, il a été content. Il me parlait souvent de mon avenir. S'il me voyait aujourd'hui, le pauvre vieux, devenue n'importe qui ! Ah, tu sais, j'ai pleuré quand il m'a fallu lâcher tout. Les femmes, en général, elles n'ont pas d'ambition, elles se laissent vivre. Mais nous, au théâtre, on se cramponne pour arriver, on lutte, et on prend vite goût à cette lutte ; au moins autant qu'au succès. Alors, ça paraît affreux, quand il faut renoncer, vivre comme tout le monde, ne plus avoir d'avenir devant soi !.. Tiens, ça, ce sont des photos de voyages. En vrac. Ça, c'est un déjeuner que nous avons fait, je ne sais plus où, dans les Karpates. Hirsch était venu chasser. Tu vois, il avait laissé pousser de grandes moustaches tombantes, il avait l'air d'un sultan. Le prince l'appelait toujours Mahmoud. Tu vois le type basané, debout, derrière moi ? C'est le prince Pierre, qui est devenu roi de Serbie. Il m'avait donné ces deux lévriers blancs, qui sont couchés au premier plan : couchés comme toi, tout à fait comme toi… Et celui-là qui rit, tu ne trouves pas qu'il me ressemble ? Regarde bien. Non ? C'est pourtant mon frère. Oui, c'est lui. Il était brun comme papa, tandis que moi je suis blonde comme ma mère… — enfin blonde, blond ardent, quoi ! Es-tu bête ! Rousse, là, si tu veux. Mais, moralement, c'est moi qui tenais de papa, et c'est mon frère qui avait des ressemblances avec ma mère. Tiens : dans celle-là, on le voit encore mieux… De ma mère, je n'ai aucune photo, rien ; papa a tout détruit. Il ne m'en parlait jamais. Et jamais il ne m'a emmenée à Sainte-Anne. Pourtant, lui, il y allait deux fois par semaine, et ça, durant neuf années, sans manquer une fois. Les gardiennes me l'ont raconté depuis. Il s'asseyait devant ma mère, et il restait avec elle une heure, quelquefois davantage. Pour rien, puisqu'elle ne le reconnaissait pas ; ni lui ni personne. Mais il l'adorait. Il était beaucoup plus vieux qu'elle. Il ne s'est jamais remis de ces histoires. Je me rappelle très bien le soir où on est venu chercher papa à l'atelier parce que ma mère avait été arrêtée. Oui, au Louvre. Elle avait volé de la bonneterie à l'étalage. Crois-tu, Mme Gœpfert, la costumière de l'Opéra ! On a trouvé dans son manchon des chaussettes d'homme, un tricot d'enfant ! On l'a relâchée tout de suite, on a dit qu'elle était cleptomane. Tu connais bien ça, toi ? C'était sa maladie qui commençait… Eh bien, mon frère tenait beaucoup d'elle. Il a eu des histoires terribles, des histoires de banque. Hirsch s'en est mêlé. Mais il serait devenu comme elle, un jour ou l'autre, sans son accident… Ça, non laisse… Laisse donc ! Puisque je t'affirme que ce n'est pas moi ! C'est… une petite filleule. Qui est morte… Regarde plutôt ça. C'est… c'est aux portes… de Tanger… Non, fais pas attention, mon Minou, c'est fini, tu vois, je ne pleure plus… La plaine de Boubana : le campement de la mehalla de Si Guebbas. Et ça, c'est moi, près du marabout de Sidi-Bel-Abbès. Tu vois Marrakech dans le fond ?… Tiens, ça, c'est à côté de Mis-soum-Missoum, ou bien de Dongo, je ne sais plus. Ce sont deux chefs Dzems. J'ai eu du mal à les prendre. Des anthropophages. Mais oui, ça existe encore… Ah, ça, c'est horrible. Tu ne vois rien ? Mais si, là, ce petit tas de pierres. Tu vois maintenant ? Eh bien, il y a une femme là-dessous. Lapidée ! C'est horrible. Figure-toi une brave femme que son mari a abandonnée, sans raison, pendant trois ans. Il avait disparu. Elle l'a cru mort, elle s'est remariée. Et, deux ans après ce mariage, il est revenu. La bigamie, dans ces tribus-là, c'est un crime inouï. Alors, on l'a lapidée… Hirsch m'avait forcée à venir de Méched, exprès pour voir ça ; mais je me suis sauvée au diable, à cinq cents mètres. J'avais vu la femme traînée dans le village, le matin du supplice ; ça m'avait déjà rendue malade. Lui, il a tout regardé, il avait voulu être au premier rang… Écoute : il paraît qu'on avait creusé un trou, une fosse très profonde. Et puis, on a amené la femme. Et elle s'y est couchée, d'elle-même, sans dire un mot. Crois-tu ? Elle ne disait rien, mais la foule hurlait : je les entendais crier la mort, j'étais pourtant loin… C'est leur grand prêtre qui a commencé. Il a d'abord lu la sentence. Et puis, le premier, il a pris un énorme moellon, et il l'a lancé de toutes ses forces dans le trou. Hirsch m'a dit qu'elle n'avait pas crié. Mais ça a déchaîné la foule. Il y avait de gros tas tout préparés, chacun puisait dedans et lançait des blocs de pierre dans le trou. Hirsch m'a juré que, lui, il n'en avait pas jeté. Quand la fosse a été comblée (et même, tu vois, par-dessus bord), ils l'ont piétinée en poussant de grands cris, et puis tout le monde est parti. Alors Hirsch m'a forcée à revenir pour prendre ce cliché, parce que c'est moi qui avais l'appareil. Il a bien fallu que je vienne… Tiens, rien que d'y penser, tu vois si le cœur me saute. Elle était là-dessous… Morte — probablement… Ah ! non, pas ça, pstt ! ! »

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