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Le gang des rêves

Электронная книга - «Le gang des rêves». Краткое содержание книги:

Une Italienne de quinze ans débarque avec son fils dans le New York des années vingt…
L’histoire commence, vertigineuse, tumultueuse. Elle s’achève quelques heures plus tard sans qu’on ait pu fermer le livre, la magie Di Fulvio.
Roman de l’enfance volée, Le Gang des rêves brûle d’une ardeur rédemptrice : chacun s’y bat pour conserver son intégrité et, dans la boue, le sang, la terreur et la pitié, toujours garder l’illusion de la pureté.
Dramaturge, le Romain Luca Di Fulvio est l’auteur de dix romans.
Deux d’entre eux ont déjà été adaptés au cinéma ; ce sera le destin du Gang des rêves, qui se lit comme un film et dont chaque page est une nouvelle séquence.
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Tony prit le câble et le fit descendre du toit, se servant de son bras pour le mesurer. Ensuite il le remonta et l’attacha autour de la taille et entre les jambes de M. Filesi, créant ainsi un harnais. « On est prêts ! » déclara-t-il.

Bunny appuya les pieds contre la rambarde, se pencha pour aller attraper Moses par la taille, comme dans un étrange mouvement de danse :

« Tiens-moi toi aussi, mais va pas t’imaginer des trucs ! Si t’essaies de me tripoter les fesses, moi j’te coupe la queue ! » s’exclama-t-il.

M. Filesi et Tony se mirent à rire. Moses rit à son tour et saisit les puissants bras de Bunny.

« Je suis prêt, dit Bunny.

— Je suis prêt » renchérit Moses.

M. Filesi monta sur la rambarde :

« Tendez le câble d’acier, dit-il aux noirs. Et quand Tony vous le dit, tirez ! »

Tony prit le câble et M. Filesi commença à descendre dans le vide. Sur le trottoir, la foule retenait son souffle. Christmas serrait la main de Maria.

Cyril s’approcha de Karl :

« C’est toi qui avais raison, admit-il. Je suis désolé.

— Laisse tomber, fit Karl sans quitter des yeux M. Filesi qui descendait lentement, pour rejoindre la structure suspendue dans le vide.

« J’y suis ! lança-t-il.

— Maintenant il est tout à vous ! fit Tony à Bunny et Moses.

— Pour le moment il te paraît léger, mais attention, bientôt il va commencer à peser, précisa Bunny à Moses.

— Je bougerai pas d’un pouce ! affirma Moses.

— On est prêt. »

Alors Tony prit les deux barres de fer, une dans chaque main, et les fit descendre vers M. Filesi en les faisant passer entre l’immeuble et la structure métallique. Se tenant à l’horizontale, pieds calés contre le mur, M. Filesi saisit l’extrémité des deux barres, une dans chaque main : il plia les genoux, serra les dents, puis tendit les jambes tout en tirant les barres loin du mur. Ainsi la structure s’écarta de l’immeuble et se retrouva soutenue par les deux barres mises en parallèle.

« Rails en place ! lança M. Filesi le visage écarlate, tant l’effort était énorme.

— Tu tiens bon ? demanda Tony.

— Bordel, ordonne la manœuvre, maintenant !

— C’est que j’adore te voir tout rouge comme ça, on dirait un bon pinard ! s’esclaffa Tony.

— Mais quel con ! rit M. Filesi.

— À mon commandement, commencez à tirer ! annonça alors Tony aux noirs. Doucement, sans à-coups. Ne lâchez pas, autrement mon pote s’écrase par terre…, précisa-t-il sérieux, avant de se pencher vers M. Filesi : si on se revoit plus, je voulais te dire que t’étais un chouette copain ! rit-il.

— Mais va t’faire foutre, Tony !

— Maintenant ! » cria Tony.

Grinçant sur les rails, la structure commença à monter sans rester coincée dans la corniche, dont la seule force de M. Filesi la tenait écartée. Quand elle eut dépassé la rambarde, Tony se tourna vers les noirs :

« Stop ! Vous, ne bougez pas ! Et toi, passe les rails ! dit-il à M. Filesi. (Il récupéra les barres qu’il fit glisser de son côté de la rambarde, et les laissa tomber à terre). Bunny, récupère le gars qui accoste ! ordonna-t-il enfin.

— Recule ! précisa Bunny à Moses. Lentement. »

Moses commença à reculer, poussé aussi par Bunny. M. Filesi, aidé par Tony, réapparut sur le toit.

« Ne lâchez toujours pas ! dit M. Filesi aux noirs qui tenaient le câble d’acier. Maintenant c’est à ton tour, le pêcheur ! fit-il en s’adressant à Tony. Faisons remonter le petit poisson !

— Je vous donne un coup de main ! proposa Moses.

— Non, Moses, toi t’es pas du métier, dit M. Filesi. On y va, Tony ! » et il attrapa un bout de la structure.

Tony se saisit d’une autre extrémité.

« J’y suis. Torsion à droite ?

— Et où tu voudrais la faire, la torsion ?

— Mais c’est toi qui porteras tout le poids, t’es trop vieux ! rit Tony.

— Si t’arrêtes pas tes bavardages, moi j’remonte le poisson tout seul !

— Je suis prêt.

— Maintenant ! »

M. Filesi et Tony, gémissant sous l’effort mais avec la légèreté de deux danseurs parfaitement coordonnés, firent basculer la structure en se servant du bord de la rambarde et, en un instant, elle vint s’abattre bruyamment sur le toit, laissant sa marque sur le goudron. Satisfaits, les deux dockers se donnèrent des claques dans le dos et, comme si de rien n’était, dépoussiérèrent leur bleu de travail tandis que Christmas, Maria, Karl, Cyril, Moses et les neuf autres noirs applaudissaient, à l’unisson avec la foule amassée sur le trottoir.

« Il faut vous le redresser, votre truc, ou vous pouvez faire ça tout seuls ? demanda M. Filesi à Christmas avec un sourire amusé.

— Sans vous, on n’y serait jamais arrivés ! lui dit Cyril. Et pourtant vous êtes des blancs… »

M. Filesi haussa les épaules.

« C’est pas une question de peau, c’est juste une question de métier » dit-il modestement. Puis il se tourna vers Moses et pointa un doigt vers lui : « Quand tu veux, y a du boulot pour toi à la cale treize ! Qu’est-c’que t’en dis, Tony ? C’est un jeunot, mais c’est pas un gringalet.

— Ouais, ça pourrait s’faire… même si c’est seulement un nègre ! » dit Tony en clignant de l’œil en direction de Cyril.

Moses éclata de rire :

« Merci ! dit-il.

— Par curiosité…, fit alors M. Filesi. Mais qu’est-c’que c’est, ce foutu machin ?

— C’est notre station de radio ! » s’exclama fièrement Christmas.

50

Los Angeles, 1927

Cher Christmas,

je n’ai appris que tout récemment que tu m’avais écrit. Je n’ai jamais reçu tes lettres. Et toi, tu n’as jamais reçu les miennes. C’est à cause de ma mère. Mon père m’a demandé de ne pas la haïr. Mais je ne sais plus vraiment ce que je ressens.

J’ai froid et chaud en même temps, mes mains tremblent, et j’ai un nœud à l’estomac sans savoir pourquoi. J’ai l’impression d’être perdue et hébétée, j’aurais envie à la fois de crier et de rire.

Pour le moment, je me contente de pleurer.

Mais pleurer ainsi, c’est une libération, tu sais ! Pouvoir pleurer toutes les larmes de mon corps, sans les arrêter, sans qu’elles soient prisonnières de ma glace intérieure et sans craindre que ma vie, à son tour, ne rompe toutes ses digues.

C’est drôle. J’ai l’impression d’être assise sur notre banc, avec toi. À l’époque aussi, j’avais froid et chaud en même temps, mes mains tremblaient, et je n’arrivais pas à donner de nom à cette émotion qui me nouait l’estomac.

Mais tu étais là avec moi. Et je n’avais pas trop peur.

Ensuite, tout a changé. La chaleur a quitté ma vie et mon corps, laissant place uniquement à un froid glacial et paralysant. J’ai empêché mes mains de trembler, agrippant le siège de ce train qui m’emportait loin de toi. Je n’ai plus eu envie de rire. Seulement de crier. Mais je ne l’ai pas fait. Je n’ai fait qu’attendre. Oui, je t’ai attendu, j’ai attendu que tu m’écrives et me fasses signe. J’ai attendu un signal m’indiquant que tu allais venir me sauver pour la deuxième fois, que nous allions retrouver notre banc et que tu m’aiderais à conjurer la terrible malédiction qui me tient emprisonnée dans cette nuit où une petite fille est devenue vieille sans jamais avoir été une jeune femme.

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