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À la fin de l'hiver [At Winter's End - fr]

Электронная книга - «À la fin de l'hiver [At Winter's End - fr]». Краткое содержание книги:

La chute des comètes avait apporté le long hiver, comme, cent millions d’années plus tôt, lorsque les dinosaures avaient disparu. L’Hiver durait depuis soixante-dix mille ans.
Le Peuple survivait à l’abri de son cocon souterrain, génération après génération. Et voilà que le Printemps, annoncé par la Tradition, était revenu. Le Peuple devait sortir et aller recueillir son héritage dans la glorieuse cité de Vengiboneeza. Mais était-il encore humain ?
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— Nous allons tous partir, Koshmar. Afin de devenir de véritables humains.

— Mais nous sommes humains !

— Alors, il faut partir, afin d’accomplir notre destin d’êtres humains. Vois-tu, Koshmar, la différence entre l’homme et l’animal, c’est que l’animal se contente de vivre au jour le jour alors que…

— Assez ! dit Koshmar d’une voix très calme. Cette discussion est terminée.

— Mais, Koshmar, je…

— Terminée !

Elle porta la main à sa poitrine et massa son sternum en appuyant très fort. La douleur était assez vive pour lui donner envie de se plier en deux, mais elle s’obligea à rester droite.

— Je me suis éloignée du campement pour être seule, dit-elle, et pour réfléchir à des choses importantes pour moi. Tu es venu me déranger alors que je t’avais demandé de ne pas le faire, pour déterrer toutes sortes de vieilles idées fumeuses qui n’ont plus aucun rapport avec notre situation présente. Nous ne sommes pas des singes. Ces animaux braillards que tu vois sur les toits sont des singes et nous n’avons rien à voir avec eux ! Et nous quitterons Vengiboneeza, oui, mais seulement quand les dieux m’auront fait savoir que le moment est venu. Quand les dieux me l’auront fait savoir, Hresh, pas toi ! C’est compris ? Bien. Et maintenant, laisse-moi.

— Mais…

— Laisse-moi, Hresh !

— Comme tu veux, dit-il.

Il se retourna et repartit lentement vers le campement.

Dès qu’il fut hors de vue, Koshmar se recroquevilla en frissonnant tandis que la douleur se propageait par vagues dans tout son corps. Quand les spasmes furent terminés, elle se redressa, baignée de sueur, et attendit que le battement de son pouls retrouve un rythme normal.

Hresh ne pense pas à mal, se dit-elle. Il est sérieux et sincèrement préoccupé par ces grandes questions de la finalité et du destin du Peuple. Et il a probablement raison de dire qu’il nous faudra quitter Vengiboneeza pour accomplir ailleurs notre destin.

Que nous soyons des humains ou des singes, songea Koshmar — mais la réponse pour elle ne faisait aucun doute —, nous n’avons plus grand-chose à gagner en prolongeant notre séjour ici. C’est évident maintenant. Il nous faudra bientôt nous remettre en route pour aller fonder notre propre cité.

Mais il était encore trop tôt. Partir tout de suite reviendrait à céder à la pression des Beng. Le départ de la tribu ne devait pas donner l’impression de s’effectuer sous la contrainte, car ce serait une atteinte au courage du Peuple et à la réputation de son chef. Il fallait convaincre Hresh de la justesse de ce raisonnement. Hresh et tous ceux qui étaient impatients de partir. Taniane ? Koshmar se demanda si ce n’était pas elle qui avait fait germer ces idées dans l’esprit du chroniqueur. Taniane était jeune et impatiente, débordante de fougue et d’ambition. Peut-être même était-elle déjà disposée à entrer à son tour en dissidence. Koshmar avait remarqué que Hresh et Taniane étaient très proches depuis quelque temps et elle se demanda si Hresh n’était pas venu la trouver pour lui donner un avertissement déguisé. Pour lui demander de mettre en œuvre un changement de politique avant qu’il lui soit imposé.

Mais on ne m’imposera rien ! songea Koshmar avec rage. Jamais rien !

Puis elle ferma les yeux et se remit à croupetons.

Comme je me sens fatiguée, se dit-elle.

Et elle s’abandonna, faisant le vide dans son esprit et le laissant flotter dans ces ténèbres apaisantes. Quand, au bout d’un très long moment, elle rouvrit les yeux et se dressa sur son séant, une autre silhouette approchait. Aux spirales blanches ornant sa fourrure, elle reconnut Torlyri qui avançait en agitant la main et en lui souriant.

— Ah ! te voilà ! s’écria la femme-offrande. Hresh m’a dit que tu étais par ici.

Toi aussi ? songea Koshmar. Toi aussi, tu es venue me tourmenter avec cette histoire ?

— Il y a un problème ? demanda-t-elle.

— Un problème ? demanda Torlyri, l’air étonné. Non, pourquoi ? Le soleil brille et tout va bien. Mais tu es déjà partie depuis la moitié de la journée et tu me manquais. J’avais envie d’être avec toi, de te sentir près de moi. D’éprouver à tes côtés cette joie qui a toujours été pour moi la plus profonde.

Mais les paroles de Torlyri ne réjouirent pas le cœur de Koshmar. Elles sonnaient faux, cruellement, irrémédiablement faux. Il était si difficile à Koshmar de songer que sa bonne et douce Torlyri, qui avait toujours été l’honnêteté personnifiée, pût maintenant faire montre d’une telle insincérité. Elle savait que la femme-offrande n’était pas mue par les sentiments qu’elle avait éprouvés pour elle dans le passé, mais qu’elle avait simplement cédé à l’inquiétude et à un sentiment de culpabilité. Torlyri avait changé. Lakkamai avait commencé de faire d’elle une autre femme et son Beng avait achevé la transformation.

— Il y a des choses auxquelles je dois réfléchir sérieusement, Torlyri. C’est pour cela que je suis partie seule.

— Je commençais à m’inquiéter. Tu as l’air si fatiguée depuis quelque temps.

— Moi ? Je ne me suis jamais sentie mieux de ma vie !

— Écoute-moi, Koshmar…

— Ai-je donc l’air malade ? Ma fourrure a-t-elle perdu son lustre ? Mes yeux ont-ils perdu leur éclat ?

— J’ai dit que tu avais l’air fatiguée, fit Torlyri. Pas que tu étais malade.

— Oui. C’est vrai.

— Assieds-toi un peu à côté de moi, poursuivit la femme-offrande en se laissant tomber sur une dalle de marbre rose dont une extrémité relevée représentait un visage dont les mâchoires et les dents étaient caractéristiques des yeux de saphir.

La main de Torlyri se posa sur le poignet de Koshmar et commença à le caresser doucement.

— As-tu quelque chose à me dire ? demanda Koshmar au bout d’un moment.

— J’ai simplement envie d’être avec toi. Quelle merveilleuse journée, Koshmar ! Le soleil monte de plus en plus haut dans le ciel à mesure que nous nous engageons dans le Printemps Nouveau.

— Oui, c’est vrai.

— Kreun attend un enfant ; l’enfant de Moarn. Et Bonlai porte celui d’Orbin. La tribu continue de se développer.

— Oui. C’est une bonne chose.

— Praheurt et Shatalgit attendent leur second. Ils ont demandé à Hresh de lui donner le nom de ta mère, Lissiminimar, si c’est une fille.

— Ah ! dit Koshmar. Cela me fera plaisir d’entendre de nouveau ce nom.

Elle se demanda comment cela se passait entre Torlyri et son Beng. Jamais elle n’osait poser la moindre question. Koshmar était parvenue à supporter la liaison de Torlyri avec Lakkamai, et même leur décision de former un couple ; le guerrier taciturne, et qui ne semblait pas avoir grand-chose à dire, ne pouvait constituer une réelle menace pour elle. Leurs relations avaient certainement été purement charnelles. Mais la nouvelle attitude de Torlyri, l’animation de son visage quand elle était en compagnie de l’Homme au Casque, son comportement et l’éclat de ses yeux, tout cela montrait à l’évidence qu’il s’agissait cette fois de quelque chose de beaucoup plus profond.

Il l’a conquise et je l’ai perdue, songea Koshmar.

— Les Beng nous invitent encore à un repas de fête la semaine prochaine, dit Torlyri après un long moment de silence. J’ai appris cela d’Hamok Trei aujourd’hui même. Nous sommes tous invités et ils nous serviront leurs meilleurs vins et la viande de leurs plus beaux animaux. Cette fête sera donnée en l’honneur de Nakhaba, le plus grand de leurs dieux.

— Que m’importe le nom que les Beng donnent à leurs dieux ! répliqua Koshmar. Leurs dieux n’existent pas ! Leurs dieux sont imaginaires !

— Koshmar…

— Nous ne participerons pas à la fête des Beng, Torlyri !

— Mais, Koshmar…

Koshmar se tourna brusquement pour faire face à la femme- offrande. Une idée lui était venue à l’esprit, avec une telle soudaineté que la tête lui tournait et que sa respiration s’était accélérée.

— Que dirais-tu si je t’annonçais que nous allons quitter Vengiboneeza dans deux ou trois semaines, un mois au plus ?

— Quoi ?

— Et nous allons avoir besoin de tout le temps qu’il nous reste pour faire les préparatifs du départ. Nous ne pourrons donc assister à la fête des Beng.

— Quitter… Vengiboneeza…

— En restant ici, Torlyri, nous n’avons rien à attendre d’autre que des ennuis. Tu le sais bien et moi aussi. Hresh est venu me voir et il m’a dit qu’il fallait partir. Mais je n’ai pas voulu l’écouter. Et puis mes yeux se sont ouverts et la voie à suivre m’est clairement apparue. Je me suis demandé ce qu’il fallait faire pour nous sauver et la réponse est venue : il nous faut quitter cette ville. C’est la mort pour nous, si nous restons ici. Regarde le sourire de cette statue des yeux de saphir ! C’est de nous qu’il se moque. Nous étions juste venus pour découvrir des objets de l’ancien monde susceptibles de nous être utiles et nous sommes déjà là depuis… combien d’années maintenant, Torlyri ? Dans cette cité qui ne nous a jamais appartenu. Dans cette cité où même les pierres se moquent de nous. Dans cette cité où grouillent maintenant des étrangers arrogants, accoutrés d’une manière ridicule et adorant des dieux imaginaires.

Une vive inquiétude passa dans les yeux de Torlyri. Elle n’échappa pas à Koshmar qui comprit avec tristesse que sa ruse avait réussi, qu’elle avait arraché la vérité à la femme-offrande, cette vérité qu’elle redoutait tant, mais qu’elle avait désespérément besoin de connaître.

— Tu parles sérieusement ? demanda Torlyri.

— Je fais préparer le décret et je vais l’annoncer très bientôt.

Nous emporterons tout ce qui pourra nous être utile, tous les appareils que Hresh et ses Chercheurs ont trouvés. Et nous prendrons la route — cap au sud, vers la chaleur ! — comme nous aurions déjà dû le faire depuis plusieurs années. C’est Harruel qui était dans le vrai. Cette ville veut notre perte. Comme il n’avait pas réussi à m’en convaincre, il est parti. Harruel est impétueux. Il est impétueux et il manque de jugement, mais, dans cette affaire, il s’est montré plus clairvoyant que moi. Notre séjour à Vengiboneeza touche à sa fin, Torlyri.

La femme-offrande était abasourdie.

Koshmar sentait ses forces revenir et elle éprouvait une ardeur telle qu’elle n’en avait pas connu depuis plusieurs semaines, voire plusieurs mois.

— Viens, Torlyri, dit-elle d’une voix rauque. Ma chère Torlyri, ma bien-aimée ! Nous sommes seules ici. Tu n’as pas envie d’un couplage, Torlyri ? Cela fait si longtemps… Et après, nous rentrerons au campement.

— Koshmar… commença Torlyri, sans pouvoir achever sa phrase.

— Un couplage, Torlyri… Tu n’en as pas envie ?

Torlyri la regardait, les lèvres et les narines frémissantes, des larmes brillant au coin de ses yeux.

— Si tu as envie d’un couplage, dit-elle d’une voix étouffée, je veux bien le faire pour toi.

— Et toi, tu n’en as pas envie ? Tu m’as dit que tu me cherchais pour avoir le plaisir d’être auprès de moi. Comment peux-tu être plus près de moi que par le couplage ?

Torlyri baissa les yeux.

— J’ai déjà eu un couplage aujourd’hui, dit-elle d’une voix hésitante. C’était… mon devoir, tu comprends ? Quelqu’un avait besoin du réconfort de la femme-offrande et je n’ai pas le droit de refuser…

— Et tu es trop fatiguée pour recommencer si peu de temps après ?

— Oui. Exactement.

Koshmar regarda Torlyri droit dans les yeux et la femme-offrande déroba son regard.

Elle refuse un couplage avec moi, songea Koshmar, car elle sait que je pourrai lire dans son âme et que je découvrirai la profondeur de son amour pour l’Homme au Casque.

Mais non. Mais non. Notre dernier couplage ne remonte pas à si longtemps que cela et j’ai déjà vu ce qu’elle éprouve pour son Beng. Et elle sait que je l’ai vu. Il y a donc autre chose qu’elle tient à me cacher. Quelque chose de nouveau, quelque chose d’encore plus grave. Et je crois que je devine ce que c’est.

— Très bien, dit Koshmar. Je crois que je pourrai me passer de couplage aujourd’hui.

Elle se leva et fît signe à Torlyri de l’imiter.

— Allons-nous réellement quitter Vengiboneeza dans quelques jours ? demanda la femme-offrande.

— Dans un mois. Peut-être six semaines.

— Tout à l’heure, tu as dit un mois au plus.

— Nous partirons quand nous serons prêts à partir. S’il nous faut un mois, nous partirons dans un mois. S’il nous en faut deux, nous partirons dans deux mois.

— Mais nous partirons de toute façon ?

— Rien ne pourra me faire changer d’avis.

Torlyri eut un petit mouvement de recul, comme si Koshmar venait de la frapper.

— Alors, tout est fini, dit-elle.

— Que veux-tu dire ?

— Laisse-moi, Koshmar, je t’en prie.

Koshmar hocha lentement la tête. Elle comprenait tout maintenant. Torlyri avait refusé le couplage parce qu’elle n’osait pas lui avouer que si le Peuple quittait Vengiboneeza pour de bon, elle ne partirait pas avec eux. Elle préférait rester avec l’Homme au Casque et elle savait que Koshmar n’autoriserait certainement pas le Beng à accompagner la tribu, même s’il en exprimait le désir.

Torlyri est perdue à jamais pour moi, se dit Koshmar.

Côte à côte, elles regagnèrent le campement en silence.

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