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La Grande Quête

Электронная книга - «La Grande Quête». Краткое содержание книги:

À peine arrivé à la forteresse de Fal Dara, le jeune Rand n’a déjà qu’une idée en tête : fuir les noirs secrets qu’il a appris sur lui-même.
Moiraine, la puissante magicienne qui seule pourrait lui fournir des réponses, l’évite désormais comme la peste. Rand sait qu’il devrait quitter ces lieux, partir où personne ne le connaît et où il ne pourrait faire aucun mal.
Mais il est trop tard : les Aes Sedai l’ont enfermé et son seul espoir d’obtenir de l’aide à présent est Egwene, la femme qu’il pensait épouser un jour… et qui est en train de devenir elle-même une Aes Sedai.
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Moiraine n’était bien entendu pas responsable de tout ce désordre. Sa modeste contribution, en fait, se limitait au fatras de documents qui s’étalait devant elle.

Se levant, elle alla se camper devant la fenêtre et contempla les lumières du village qui brillaient dans la nuit. Ici, personne ne risquait de l’avoir suivie. Qui aurait pu deviner qu’elle viendrait ?

Me vider un peu la tête puis recommencer…, pensa Moiraine. Ici, c’est tout ce qu’il y a à faire.

Pas un seul villageois ne se doutait que les deux sœurs très âgées qui vivaient dans cette maison douillette étaient des Aes Sedai. Dans un bourg comme Puits-de-Tifan, fief paisible d’une communauté de fermiers installée dans les plaines luxuriantes de l’Arafel, on ne soupçonnait jamais des choses pareilles. Les braves gens venaient voir Adeleas et Vandene pour entendre leurs précieux conseils ou se faire prescrire des potions miraculeuses. Sachant qu’elles étaient bénies par la Lumière, ils leur témoignaient un profond respect, mais ça s’arrêtait là.

La retraite volontaire des deux femmes remontait à si longtemps que fort peu de gens, même dans la Tour Blanche, se souvenaient qu’elles étaient encore de ce monde.

En compagnie du seul Champion qu’il leur restait – un vieillard lui aussi –, Adeleas et Vandene coulaient des jours heureux et tranquilles. Elles gardaient pourtant l’ambition d’écrire l’histoire du monde depuis la Dislocation – et même avant, si elles dénichaient assez de matériel pour cela. C’était bien le problème : collecter la documentation et résoudre les énigmes prenait tellement de temps que la rédaction de l’ouvrage monumental était sans cesse remise à plus tard. Dans ces conditions, la maison des deux exilées était pour Moiraine le meilleur endroit où chercher l’information dont elle avait besoin. Hélas, elle avait fait chou blanc.

Captant un mouvement du coin de l’œil, Moiraine tourna la tête. Aussi imperturbable qu’un rocher, Lan se penchait sur la cheminée en brique jaune.

— Tu te souviens de notre rencontre, Lan ?

Si elle n’avait pas été à l’affût, Moiraine n’aurait sûrement pas vu les sourcils du Champion frémir durant une fraction de seconde. Elle l’avait pris au dépourvu, et ça n’arrivait pas tous les jours… Leur rencontre était en principe un sujet tabou. Près de vingt ans plus tôt, avec la fierté entêtée d’une femme encore assez jeune pour être qualifiée de « juvénile », Moiraine avait déclaré qu’elle n’évoquerait plus jamais ces « incidents ». Et ajouté qu’elle attendait la même retenue de la part du Champion.

— Je m’en souviens, oui…

— Sans éprouver le besoin de t’excuser, je suppose ? Tu m’as jetée dans une mare… (Moiraine ne sourit pas, même si elle pouvait s’amuser de cette mésaventure, désormais.) J’étais trempée jusqu’aux os et j’ai failli crever de froid dans ce que vous appelez le Nouveau Printemps, vous autres des Terres Frontalières…

— Si ma mémoire ne me trompe pas, j’ai allumé un feu et improvisé un paravent avec des couvertures, pour que tu sèches en toute intimité.

Lan retourna les bûches et rependit le tisonnier à son crochet. Dans les Terres Frontalières, même les nuits d’été restaient frisquettes.

— Cette nuit-là, continua le Champion, pendant mon sommeil, tu m’as aspergé avec la moitié du contenu de la mare. Si tu m’avais dit que tu étais une Aes Sedai, au lieu de me le démontrer, ça nous aurait épargné à tous les deux de claquer des dents et de grelotter. Essayer de me séparer de mon épée n’était pas une bonne idée. Même pour une jeune femme, ce n’est pas une façon de se présenter à un homme des Terres Frontalières…

— J’étais jeune et seule. Aussi costaud qu’aujourd’hui, tu avais l’air encore plus féroce… Je ne voulais pas te dire ce que j’étais. À l’époque, il m’a semblé que tu répondrais plus facilement à mes questions si tu l’ignorais.

Moiraine se tut un moment et repensa aux années écoulées depuis ce jour lointain. Trouver un compagnon prêt à se joindre à sa quête lui avait fait beaucoup de bien…

— Durant les semaines suivantes, t’es-tu douté que je te demanderais d’être mon Champion ? Dès le premier jour, j’ai su que ce serait toi.

— Je n’y ai jamais pensé, répondit sèchement Lan. Parce que j’avais des préoccupations plus pressantes – par exemple, me demander si je parviendrais à t’escorter jusqu’à Chachin sans me faire trop amocher. Chaque nuit, tu me réservais une surprise différente. Les fourmis m’ont laissé un souvenir impérissable, je dois l’avouer… Pendant tout le voyage, je n’ai pas eu une bonne nuit de sommeil.

Moiraine eut un petit sourire espiègle.

— J’étais jeune, répéta-t-elle. Mais notre lien te fait-il souffrir, après tant d’années ? Tu n’es pas homme à accepter de bon cœur de porter une laisse, même si on te concède beaucoup de mou, comme je le fais.

Une réplique provocante, Moiraine en avait parfaitement conscience. Et c’était tout à fait volontaire.

— Mes chaînes ne me pèsent pas, murmura Lan. (Mais il reprit le tisonnier et attisa les flammes alors qu’elles n’en avaient nullement besoin.) Connaissant les enjeux, j’ai choisi librement. (Il raccrocha le tisonnier et se fendit d’une révérence.) Mon honneur est de servir, Moiraine Sedai. Il en est ainsi depuis toujours, et ça ne changera pas jusqu’à mon dernier souffle.

— Lan Gaidin, ta prétendue humilité est en réalité une arrogance dix fois supérieure à celle que peut manifester un roi soutenu par l’entière armée de son royaume. Et il en est ainsi depuis notre rencontre.

— Moiraine, pourquoi remues-tu ainsi le passé ?

Pour la centième fois – au minimum, aurait-elle juré –, l’Aes Sedai pesa ses mots avant de continuer :

— Avant notre départ de Tar Valon, j’ai fait en sorte que notre lien, s’il devait m’arriver malheur, soit transféré à… quelqu’un d’autre. (Lan écarquilla les yeux, mais il n’émit pas de commentaires.) Dès que tu sentiras ma mort, tu éprouveras la compulsion de rejoindre cette femme. Je ne voudrais pas que ce processus te prenne par surprise…

— La compulsion ? Tu ne t’es jamais servie du lien pour m’imposer quelque chose. J’avais même cru comprendre que tu désapprouvais la coercition.

— Si je n’avais pas pris cette précaution, ma mort t’aurait libéré du lien. Et aucun ordre que je te donnerais aujourd’hui ne saurait t’influencer si nous en arrivons là. Je refuse que tu meures au cours d’une absurde charge visant à me venger. Et je ne veux pas que tu recommences ta ridicule guerre privée, dans la Flétrissure. Malgré ce que tu penses, nous livrons la même guerre, et je me suis assurée que tu ne gaspilleras pas ton énergie et ton courage. La vengeance ne sert à rien, Lan. C’est aussi inutile que de crever seul dans la Flétrissure…

— Et tu comptes mourir bientôt ? demanda le Champion, le visage de pierre, comme si tout ça ne le concernait pas.

Moiraine connaissait très bien cette expression figée. En règle générale, elle annonçait une explosion de violence.

— Tout à coup, je suis ravie qu’il n’y ait pas de mare dans cette pièce… (Choqué par cette plaisanterie, Lan se rembrunit, mais l’Aes Sedai leva des mains apaisantes.) Je m’attends à périr à chaque seconde, comme toi… Comment pourrait-il en être autrement, avec la mission que nous tentons d’accomplir depuis tant d’années ? Maintenant que le dénouement approche, je dois regarder les choses en face : la probabilité que ma fin soit imminente est un peu plus élevée chaque jour.

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