Jack
- Автор: Доде Альфонс
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Jack». Краткое содержание книги:
Roman noir, comme le Petit Chose, inspiré par une histoire authentique, Jack reprend la trame d'une enfance malheureuse, alors à la mode. La narration se centre sur le destin de Jack et en souligne l'implacable et fatal développement.
Jack l’avait écoutée jusqu’au bout sans l’interrompre, pâlissant seulement à chaque révélation d’infamie, et si honteux pour elle de tout ce qu’elle racontait, qu’il n’osait pas la regarder. Quand elle eut fini, il lui prit la main, et avec beaucoup de douceur, de tendresse, beaucoup de gravité aussi:
– Je te remercie d’être venue, ma mère… Une seule chose manquait à mon bonheur, à la dignité de ma vie, c’était toi. À présent te voilà, je te tiens, je te possède, c’est tout ce que je pouvais désirer. Seulement, prends garde, je ne te laisserai plus partir.
– Partir, moi! retourner près de cet homme!… Non, mon Jack! Avec toi, toujours avec toi, rien que nous deux… Tu sais ce que je t’avais dit qu’un jour viendrait où j’aurais besoin de toi. Il est arrivé, ce jour là, et je te le jure.
Sous les caresses de son fils, son émoi se dissipait peu à peu, s’éloignait en de grands soupirs, comme en ont les enfants qui ont beaucoup pleuré: «Tu vas voir, mon Jack, quelle belle vie nous allons mener. C’est que je te dois tout un arriéré de soins et de tendresses. Je vais m’acquitter, n’aie pas peur. Te dire comme je me sens libre, comme je respire! Tiens! ta chambre est bien étroite, bien nue, bien affreuse, un vrai chenil. Eh bien! depuis que je suis là, il me semble que je suis entrée dans un paradis.»
Cette appréciation un peu légère de son logement, que Bélisaire et lui trouvaient magnifique, donna à Jack certaines inquiétudes pour l’avenir; mais il n’avait pas le temps de s’y arrêter. Il lui restait à peine une demi-heure avant d’aller à l’atelier, et il fallait décider, installer tant de choses qu’il ne savait par où commencer. Il alla d’abord consulter le camelot qui continuait à arpenter patiemment le corridor et qui l’eût arpenté jusqu’au soir sans frapper une seule fois pour voir si l’explication était finie.
– Voici ce qui m’arrive, Bélisaire. Ma mère vient vivre avec moi. Comment allons-nous nous arranger?
Bélisaire tressaillit à cette pensée qui lui vint tout de suite: «Il ne pourra plus être le camarade. Voilà le mariage encore renvoyé.» Mais il ne laissa rien voir de son désappointement et ne songea qu’à tirer son ami d’embarras. Il fut convenu que leur logement étant ce qu’il y avait de mieux sur le palier, Jack l’occuperait avec sa mère, que le camelot mettrait ses casquettes et ses chapeaux chez madame Weber et chercherait pour lui un cabinet dans la maison.
– Ce n’est rien du tout, rien du tout… disait le pauvre garçon en essayant de prendre un air dégagé. Ils rentrèrent. Jack présenta à sa mère son ami Bélisaire qui, maintenant, se rappelait très bien la belle dame des Aulnettes; et, pour cette journée d’installation, le camelot se mit au service d’Ida de Barancy, car il n’était plus question de Charlotte. Il s’agissait de louer un lit, deux chaises, une toilette. Jack prit dans un tiroir où il mettait ses économies trois ou quatre louis qu’il donna à sa mère.
– Tu sais! maman, si la cuisine t’ennuie, madame Weber, en rentrant s’occupera du dîner.
– Non pas, certes. C’est moi que cela regarde. M. Bélisaire m’indiquera seulement les marchands. Je veux être ta ménagère, ne rien déranger dans ta vie. Tu verras le bon petit dîner que je vais te faire, puisque tu es trop loin de l’atelier pour venir déjeuner. Tout sera prêt quand tu rentreras.
Elle avait déjà quitté son châle, retroussé ses manches et sa traîne pour se mettre à l’ouvrage. Jack, enchanté de la voir si résolue, l’embrassa de tout son cœur et partit plus joyeux qu’il ne l’avait jamais été. Avec quel courage il travailla ce jour-là, en songeant aux devoirs multiples dont il allait se trouver chargé! La situation pénible de sa mère l’avait tant de fois préoccupé, depuis ses projets de mariage. Cette pensée lui gâtait ses joies, ses espérances. Jusqu’où cet homme la ferait-il descendre? À quoi était-elle destinée? Une honte lui venait parfois de donner pour belle-mère à sa chère Cécile cette déclassée que d’autres que son fils trouveraient sans doute méprisable. Dorénavant, tout était changé. Ida reconquise, protégée par l’amour le plus attentif, le plus tendre, allait devenir digne de celle qu’elle appellerait un jour «ma fille.» Il semblait à Jack que, par ce seul événement, la distance diminuait entre sa fiancée et lui, et dans sa joie, il maniait le lourd balancier de l’usine Eyssendeck d’un tel élan, que les compagnons le remarquèrent:
– Regarde donc l’Aristo, là-haut, comme il a l’air content!… Faut croire que les affaires vont bien avec ta payse, eh! l’Aristo.
– Ma foi! oui… disait Jack en riant.
Toute la journée il ne fit que rire. Mais voici qu’après le travail, tandis qu’il remontait la rue Oberkampf, une peur le prit. Allait-il retrouver, dans sa chambre, celle qui y était venue si précipitamment? Il savait avec quelle promptitude Ida attachait des ailes à tous ses caprices; et puis la passion dégradante que cette faible créature avait toujours eue pour sa chaîne, lui laissait craindre qu’elle n’eût senti la tentation de la renouer sitôt après l’avoir rompue. Aussi arpenta-t-il vivement la distance; mais, dès l’escalier, sa crainte cessa. Parmi les grincements de la maison ouvrière, une voix fraîche montait en roulades éclatantes, filant des sons comme un chardonneret captif dans une cage nouvelle. Jack la connaissait bien, cette voix sonore.
Au premier pas qu’il fit dans son «chenil,» il s’arrêta stupéfait. Nettoyée de fond en comble, débarrassée de la cargaison de Bélisaire, ornée d’un beau lit, d’une toilette, loués par Ida, la chambre était agrandie, transformée. De gros bouquets achetés aux petites voitures de la rue se dressaient partout dans des vases, et une table servie étalait ses gaietés de linge blanc et de vaisselle commune, chargée d’un beau pâté et de deux bouteilles de vin cacheté. Ida elle-même se ressemblait à peine, en jupon brodé, en camisole claire, un petit bonnet jeté sur ses cheveux bouffants, et là-dessus l’épanouissement d’une physionomie de jolie femme, consolée, reposée, gazouillante.
– Eh bien! qu’en dis-tu? cria-t-elle en courant au devant de lui, les bras ouverts.
Il l’embrassa.
– C’est superbe!
– Crois-tu que j’ai eu vite arrangé cela? Il faut dire que Bel m’a bien aidé… Quel garçon complaisant!
– Qui donc? Bélisaire?
– Mais oui, mon petit Bel, et puis madame Weber aussi.
– Oh! oh! je vois que vous êtes déjà de grands amis.
– Je crois bien! Ils sont si gentils, si prévenants! Je les ai invités à dîner avec nous.