Jack
- Автор: Доде Альфонс
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Jack». Краткое содержание книги:
Roman noir, comme le Petit Chose, inspiré par une histoire authentique, Jack reprend la trame d'une enfance malheureuse, alors à la mode. La narration se centre sur le destin de Jack et en souligne l'implacable et fatal développement.
C’était là le meilleur moment du jour.
Le bon docteur, ralentissant le pas exprès, laissait passer devant lui les jeunes gens, au bras l’un de l’autre, alertes et vifs, tourmentés de confidences, que sa bonhomie naïve gênait un peu. Il les eût mis trop vite à l’aise, et ils en étaient encore à ces heureuses minutes où l’amour est fait bien plus de divinations que de paroles. Pourtant ils se racontaient la semaine écoulée, mais avec de longs silences qui étaient comme la musique, l’accompagnement discret et passionné de cet opéra à deux voix.
Pour entrer dans cette partie de la forêt qu’on appelle le grand Sénard, on passait devant le chalet des Aulnettes, où le docteur Hirsch continuait à venir faire de temps en temps des expériences sur la thérapeutique des parfums. On eût dit qu’on brûlait là tous les baumes de la forêt et des champs, tellement la fumée montant du toit était épaisse et vous saisissait à la gorge par son âcreté aromatique.
– Ah! ah!… L’empoisonneur est arrivé, disait M. Rivals aux enfants… La sentez-vous, sa cuisine du diable?
Cécile voulait le faire taire:
– Prends garde, grand-père, il pourrait t’entendre.
– Eh! qu’il m’entende!… Est-ce que tu crois que j’ai peur de lui?… Pas de danger qu’il bouge, va! Depuis le jour où il voulait m’empêcher d’arriver jusqu’à notre ami Jack, il sait que le vieux Rivals a le poignet encore solide.
Mais il avait beau dire, les enfants parlaient plus bas, marchaient plus vite en passant devant «Parva domus.» Ils sentaient qu’il n’y avait rien de bon pour eux là dedans et semblaient deviner le regard venimeux que leur lançaient les lunettes du docteur Hirsch embusqué derrière ses persiennes closes. En somme, qu’avaient-ils à craindre de l’espionnage de ce fantoche? Tout n’était-il pas fini entre d’Argenton et le fils de Charlotte? Depuis trois mois ils ne se voyaient plus, vivaient séparés par une constante pensée de haine qui les éloignait chaque jour davantage, comme deux rivages que le flot creuse en allant sans cesse de l’un à l’autre. Jack aimait trop sa mère pour lui en vouloir d’avoir un amant; mais, depuis que son amour pour Cécile lui avait appris la dignité, il haïssait l’amant de sa mère, le faisait responsable de la faute de cette femme faible, rivée à sa chaîne par la violence, la tyrannie, tout ce qui éloigne les âmes fières et indépendantes. Charlotte, qui craignait les scènes, les explications, avait renoncé à réconcilier ces deux hommes. Elle ne parlait plus à d’Argenton de son fils; seulement, en cachette, elle donnait à celui-ci des rendez-vous.
Deux ou trois fois même, elle était venue en fiacre et voilée à l’atelier de la rue Oberkampf, demander Jack, que ses compagnons purent voir à la portière, causant avec une femme encore jeune, d’une élégance un peu voyante. Le bruit se répandit qu’il avait une maîtresse crânement «gironde.» On le complimenta, on crut voir là une de ces liaisons étranges, mais assez fréquentes, par lesquelles certaines rouleuses, sorties du faubourg, une fois riches et lancées, reviennent au ruisseau natal. C’est une rencontre dans un bal de barrière, où madame est allée par chic, ou bien sur ce chemin de courses qui traverse les quartiers pauvres. Ces ouvriers-là sont mieux mis que les autres; ils ont l’air faraud, le regard dédaigneux et distrait des hommes que les reines ont choisis.
Pour Jack, ces soupçons étaient doublement outrageants, et sans les communiquer à Charlotte, il allégua pour l’empêcher de revenir, le règlement de l’atelier, interdisant toute sortie pendant les heures de travail. Dès lors ils ne se virent plus que de loin en loin dans des jardins publics, dans des églises surtout, car ainsi que toutes ses pareilles, elle devenait dévote en vieillissant, par un débordement de sentimentalité inactive, et aussi par un goût des honneurs, des cérémonies, le besoin de satisfaire ses dernières vanités de jolie femme, en s’agenouillant sur un prie-Dieu, à l’entrée du chœur, les jours de sermon. Dans ces rares et courts rendez-vous, Charlotte parlait tout le temps selon son habitude, quoique d’un air triste, un peu fatigué. Elle se disait pourtant très tranquille, très heureuse, pleine de confiance dans l’avenir littéraire de M. d’Argenton. Mais un jour, à la fin d’une de ces causeries et comme ils sortaient de l’église du Panthéon:
– Jack, lui dit-elle avec un peu d’embarras, est-ce que tu pourrais… Figure-toi, je ne sais pas comment j’ai fait mon compte, je n’ai plus assez d’argent pour aller jusqu’à la fin du mois. Je n’ose pas lui en demander, ses affaires vont si mal! Il est malade avec cela, ce pauvre ami. Pourrais-tu m’avancer seulement pour quelques jours…
Il ne la laissa pas achever. Il venait de toucher sa paye et la mit dans la main de sa mère en rougissant. Puis, au grand jour de la rue, il remarqua ce qu’il n’avait pu voir dans l’ombre de l’église, des traces de désespoir sur ce visage souriant, ces pâleurs marbrées de rouge où l’on dirait que la fraîcheur s’en va, délayée dans des ruisseaux de larmes. Une immense pitié le prit.
– Tu sais! ma mère, si tu étais malheureuse… Je suis là… Viens me trouver… Je serais si fier, si content de t’avoir!
Elle tressaillit:
– Non, non, c’est impossible, dit-elle à voix basse. Il est trop éprouvé en ce moment. Ce ne serait pas digne.
Elle s’éloigna précipitamment, comme si elle eût craint de céder à quelque tentation.
V JACK EN MÉNAGE
C’est un matin d’été, à Ménilmontant, dans le petit logement de la rue des Panoyaux. Le camelot et son camarade sont déjà levés, bien qu’il fasse à peine jour. L’un va et vient en clopinant, avec le moins de bruit possible, range, balaye, cire les souliers; et c’est miracle de voir comment cet être d’aspect balourd est adroit, léger, attentif à ne pas déranger son vaillant compagnon établi devant la croisée ouverte, sous un ciel matinal du mois de juin, un ciel d’un bleu tendre cendré de rose, que la grande cour faubourienne découpe à la hauteur de ses mille cheminées. Quand Jack quitte son livre des yeux, il aperçoit en face de lui le toit en zinc d’une grande fabrique de métallurgie. Tout à l’heure, lorsque le soleil donnera dessus, ce sera là un miroir terrible, d’une réverbération insupportable. En ce moment, la lumière naissante s’y reflète en teintes vagues et douces, si bien que la haute cheminée établie au milieu du bâtiment, consolidée de longs cordages qui vont rejoindre les toits voisins, semble le mât de quelque navire voguant sur une eau luisante et lourde. En bas, les coqs chantent dans ces poulaillers que les commerçants des faubourgs installent en un coin de hangar ou de jardin. On n’entend pas d’autre bruit jusqu’à cinq heures. Tout à coup, un cri retentit: