Jack
- Автор: Доде Альфонс
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Jack». Краткое содержание книги:
Roman noir, comme le Petit Chose, inspiré par une histoire authentique, Jack reprend la trame d'une enfance malheureuse, alors à la mode. La narration se centre sur le destin de Jack et en souligne l'implacable et fatal développement.
Le camelot et sa noce se promenaient mélancoliquement parmi la poussière et le bruit de cette kermesse hyménéenne, se bourraient de biscuits et de croquets en attendant ce festin si désiré. Certes, les éléments de gaieté ne leur manquaient pas, on allait en juger tout à l’heure, mais pour le moment la faim paralysait toute expansion. Enfin, un des membres de la tribu Bélisaire, envoyé en éclaireur, vint annoncer que tout était prêt, qu’on n’avait plus qu’à se mettre à table, et l’on reprit bien vite la route du restaurant.
Le couvert était mis dans une de ces grandes salles séparées par des cloisons mobiles, peintes de couleurs fades, agrémentées de dorures et de glaces toutes pareilles. On entendait parfaitement ce qui se passait d’une pièce à l’autre, les rires, les chocs de verres, et les appels aux garçons, et les sonnettes impatientes. Avec la buée chaude qui régnait là dedans, le petit jardin en quinconces sous les fenêtres, on se serait cru dans quelque vaste établissement de bains. Ici, comme à la mairie, les invités furent pris d’abord d’un craintif respect devant cette grande table servie, ornée à ses deux bouts d’un bouquet d’oranger artificiel, de pièces montées invraisemblables, de sucreries vertes et roses, le tout immuable, depuis des siècles, préparé pour des noces permanentes, pointillé par des générations de mouches qui venaient s’y poser encore malgré les coups de serviettes des garçons. En attendant madame de Barancy, qui n’arrivait pas, on prit place. Le marié voulait se mettre à côté de sa femme, mais la sœur de Nantes dit que cela ne se faisait plus, que ce n’était pas convenable, qu’il fallait les placer en face l’un de l’autre. Ce qui fut fait, mais après un long débat pendant lequel le vieux Bélisaire, se tournant vers sa nouvelle bru, lui demanda d’un ton très désagréable:
«Voyons! vous, comment fait-on? Comment avez-vous fait avec M. Weber?»
Ainsi interpellée, la porteuse de pain répondit bien tranquillement qu’elle s’était mariée dans son pays, dans une ferme, et que même elle avait servi à table ce jour-là. Le vieux en fut pour sa malice; mais il était facile de voir que les Bélisaire n’étaient pas contents, et que toutes les splendeurs du dîner ne suffiraient pas pour leur rendre la sérénité. L’aîné marié, c’était la vache à lait tarie pour la famille, le plus clair des bénéfices envolé.
En commençant, chacun mangeait silencieusement, d’abord parce qu’on avait une faim intense, et puis aussi à cause d’une certaine intimidation causée par le service de ces messieurs en habit noir, que Bélisaire essayait en vain de dérider avec son bon sourire. Singuliers types, ces garçons de banlieue, fanés, flétris, effrontés, avec leurs mentons rasés, leurs grands favoris tombants laissant voir la bouche, lui donnant des expressions ironiques, sévères, administratives. On aurait dit des préfets destitués et réduits à des besognes humiliantes. Le comique, c’était l’air dédaigneux avec lequel ils regardaient tous ces pauvres hères, gens de peu, conviés à une noce à cent sous par tête. Ce chiffre énorme de cent sous, que chacun des convives se redisait avec admiration, qui entourait d’une auréole luxueuse ce Bélisaire capable de dépenser cent francs d’un seul coup pour son dîner de noce, remplissait les garçons d’un profond mépris traduit par des clignements d’yeux entre eux et un sérieux impassible vis-à-vis des invités. Bélisaire avait à côté de lui un de ces messieurs qui l’accablait, l’opprimait d’une sainte terreur; un autre, planté en face, derrière la chaise de sa femme, le fixait si désagréablement que le brave camelot, pour échapper à cette surveillance, avait pris la carte placée à sa gauche et ne faisait que la lire et la relire. Un éblouissement, cette carte! Parmi certains mots familiers faciles à reconnaître, comme canards, navets, filet, haricots, se dressaient des épithètes grandioses ou baroques, des noms de villes, de généraux, de batailles, Marengo, Richelieu, Chateaubriand, Barigoule, devant lesquels Bélisaire, comme tous les autres convives, demeurait stupéfié. Dire qu’ils allaient manger de tout cela! Et vous figurez-vous la tête de ces malheureux quand on leur présentait deux assiettes de potage: «bisque, ou purée Crécy?…», deux bouteilles de vins d’Espagne: «Xérès, ou Pacaret?…» comme dans ces jeux de société où l’on vous donne à choisir entre deux noms de fleurs, sous lesquels s’abritent des gageures imprévues. Comment se décider? Chacun hésitait, puis lançait son choix au hasard. Le choix importait peu, du reste, les deux assiettes contenant la même eau tiède et douceâtre, les deux bouteilles n’étant qu’une seule et même liqueur jaune et troublée, une étrange rinçure qui rappelait à Jack l’églantine du gymnase Moronval. Les convives se jetaient des regards effarés, épiaient leurs voisins pour voir comment ils s’y prenaient, quel était celui de leurs nombreux verres de formes différentes qu’il fallait tendre au garçon. Le «Camarade» s’en tirait, lui, en buvant tout dans le même, le plus grand. C’est égal, tant d’inquiétudes et de gêne avaient mis un froid excessif dans le début de ce repas-illusion. Ce fut la mariée qui, la première, surmonta cette situation ridicule. L’excellente femme, chez qui un raisonnement très juste faisait bien vite la lumière, se rassura elle-même en s’adressant à son enfant.
– Te gêne pas, m’ami, lui disait-elle, te gêne pas, mange de tout. Ça nous coûte assez cher pour que nous nous régalions.
Cette parole pleine de sagesse eut son effet sur l’assemblée, et bientôt un formidable bruit de mâchoires et de rires circula autour de la table, où la corbeille au pain était surtout très demandée. Seule, la tribu Bélisaire détonnait au milieu de la gaieté générale. Les jeunes chuchotaient, ricanaient sournoisement; le vieux parlait tout haut d’une voix cassante, se pouffait d’un rire ironique en regardant son fils qui lui montrait pourtant beaucoup de respect et, à travers la table, recommandait à la mariée «l’assiette du père,» «le verre du père.» À les voir tous réunis là, ces affreux Bélisaire, rapaces et clignotants, on se demandait comment madame Weber avait pu soustraire son pauvre camelot à leur rapacité. Il avait fallu toute la magie de l’amour pour accomplir cette révolution; mais elle était accomplie maintenant, et la brave femme se sentait de force à assumer cette grande responsabilité, à affronter les antipathies, les rancunes, les allusions méchantes, qui rôdaient à cette heure autour d’elle et ne l’empêchaient pas de sourire à tous de sa large face, en remplissant bravement l’assiette de son garçon: «Te gêne pas, m’ami!» Le festin commençait à s’animer, quand un froufrou de soie se fit entendre, et la porte s’ouvrit largement pour donner passage à Ida de Barancy, pressée, souriante, éblouissante: