Jack
- Автор: Доде Альфонс
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Jack». Краткое содержание книги:
Roman noir, comme le Petit Chose, inspiré par une histoire authentique, Jack reprend la trame d'une enfance malheureuse, alors à la mode. La narration se centre sur le destin de Jack et en souligne l'implacable et fatal développement.
– «Ma’me Jacob, ma’me Mathieu, v’là le pain!»
C’est la voisine de Jack qui commence sa tournée. Son tablier rempli de pains de toutes les grandeurs, embaumés, encore chauds, elle s’en va par les couloirs, les escaliers, et, dans l’angle des portes où les boîtes à lait sont pendues, pose le pain tout debout en appelant par leur nom ses pratiques à qui elle sert de réveille-matin; car elle est toujours la première levée dans le faubourg.
– «V’là le pain!»
C’est le cri de la vie, l’appel éloquent et irrésistible. Voilà le réconfort de la journée, le pain terrible à gagner, qui fait la maison joyeuse, la table animée. Il en faut dans le bissac du père, dans le petit panier d’école de l’enfant, pour le café du matin et pour la soupe du soir.
– «V’là le pain! v’là le pain!»
Les tailles de bois crient sous le long couteau de la porteuse. Encore une coche, encore une dette, et des heures de travail engagées bien avant d’être accomplies. N’importe! aucun moment de la journée ne donnera la sensation de celui-ci. C’est le réveil avec son appétit immédiat, son instinct animal, la bouche ouverte aussitôt que les yeux. Aussi, à l’appel de madame Weber, qui monte, qui descend, qu’on peut suivre à tous les étages, la maison s’éveille, des portes battent, des dégringolades joyeuses retentissent par les escaliers, les enfants poussent des cris de triomphe et remontent en portant dans leurs bras une miche plus grosse qu’eux, avec ce mouvement d’Harpagon serrant sa cassette, que vous verrez à tous les pauvres gens sortant de chez le boulanger, et qui donne une fière idée de ce que c’est que le pain.
Bientôt tout le monde est sur pied. En face de Jack, de l’autre côté de la fabrique, des fenêtres s’entrouvrent, des quantités de fenêtres, toutes celles dont il aperçoit la lumière à la nuit et qui lui laissent voir à cette heure le mystère de cette pauvreté laborieuse. À l’une, une femme triste vient s’asseoir, manœuvrant une machine à coudre, aidée de sa fillette, qui lui tend un à un les morceaux d’étoffe. À l’autre, une jeune fille, déjà coiffée, sans doute quelque employée de magasin, se penche pour couper le pain de son mince déjeuner, de peur de répandre des miettes dans sa chambre balayée à l’aube. Plus loin, c’est un châssis de mansarde où bat un petit miroir suspendu, et qui, sitôt le soleil levé, s’abrite d’un grand rideau rouge, à cause de la terrible réverbération du zinc. Tous ces logis de pauvres s’ouvrent sur le revers d’une énorme maison, sur ce côté où tournent les étages, où s’écoutent les eaux ménagères, où serpentent les lézardes de la bâtisse, les conduits de ses cheminées. C’est noir, c’est laid. Mais l’étudiant ne s’en attriste pas. Une seule chose le touche, c’est d’entendre la voix d’une vieille femme jetant chaque jour et sur le même ton dans l’air matinal encore vide des bruits de la rue, cette phrase toujours semblable et navrante comme une plainte: «Les personnes qui sont à la campagne d’un temps pareil doivent être bien heureuses!» À qui dit-elle cela, la pauvre vieille? À personne, à tout le monde, à elle-même, peut-être au serin dont elle accroche à sa persienne la cage parée de verdure fraîche, peut-être aux pots de fleurs alignés devant sa croisée. Jack est bien de son avis, et volontiers il formulerait avec elle son regret lamentable; car sa première pensée s’en va toujours, courageuse et tendre, vers une tranquille rue de village, vers la petite porte verte où ces mots sont tracés sur une plaque: «Sonnette du médecin.» Or, pendant qu’il est là, rêvant, oubliant une minute sa besogne enragée, le frôlement d’une robe de soie se fait entendre dans le couloir, la clef tourmente la serrure.
– À droite! dit Bélisaire, en train de faire le café.
La clef tourne à gauche.
– À droite, donc!
La clef tourne de plus en plus à gauche. Le camelot, impatienté, va ouvrir, sa cafetière à la main, et Charlotte se précipite dans la chambre. Bélisaire, stupéfait de cette invasion de volants, de plumes, de dentelles, fait de grandes révérences, sautille sur ses jambes cagneuses, frotte le carreau avec enthousiasme, pendant que la mère de Jack, qui ne reconnaît pas l’être hirsute et mal peigné qu’elle a devant elle, s’excuse et recule vers la porte:
– Pardon, monsieur!… je me trompais.
Au son de cette voix, Jack a levé la tête, et s’élance:
– Mais non, maman… tu ne te trompes pas.
– Ah! mon Jack, mon Jack!
Elle se jette à son cou, se réfugie entre ses bras.
– Sauve-moi, Jack, défends-moi… Cet homme, ce misérable à qui j’ai tout donné, tout sacrifié, ma vie, celle de mon enfant! il m’a battue, oui, il vient de me battre… Ce matin, quand il est rentré, après deux nuits passées dehors, j’ai voulu lui faire quelques observations. C’était mon droit, je pense… Alors le misérable s’est mis dans une colère affreuse, et il a levé la main sur moi, sur moi, sur m…
La fin de sa phrase se perd dans une explosion de larmes, de sanglots effrayants. Dès les premiers mots de la malheureuse femme, Bélisaire s’est retiré discrètement, en refermant la porte sur cette scène de famille. Jack, debout devant sa mère, la regarde, plein de terreur et de pitié. Comme elle est changée, comme elle est pâle! Dans la jeunesse du jour et le soleil levant dont la petite chambre est inondée, les marques du temps paraissent plus creuses sur son visage, et des cheveux blancs, qu’elle n’a pas pris la peine de cacher, brillent sur ses tempes éclaircies. Sans songer à essuyer ses larmes, elle parle avec volubilité, raconte tous ses griefs contre l’homme qu’elle vient de quitter, sans ordre, au hasard, car il y en a tant qui se pressent sur ses lèvres et la font bégayer:
– Oh! que j’ai souffert, mon Jack, depuis dix ans! Comme il m’a blessée, déchirée!… C’est un monstre, je te dis… Il passe sa vie au café, dans des brasseries où il y a des femmes. C’est là qu’ils font leur journal maintenant. Aussi, il est bien fait!… Le dernier numéro était d’un creux!… Tu sais! quand il est venu à Indret pour apporter l’argent, j’étais là, moi aussi, dans le village en face, et j’avais bien envie de te voir, va! Mais monsieur n’a pas voulu. Faut-il être méchant, dis! Il te déteste tant, il t’en veut tellement de te passer de lui! C’est cela surtout qu’il ne te pardonne pas. Et pourtant il nous l’a assez reproché le pain que tu mangeais chez lui. Il est si rat!… Veux-tu que je te dise encore une chose qu’il t’a faite? Jamais je n’aurais voulu t’en parler. Mais aujourd’hui, tout déborde. Eh bien! j’avais dix mille francs pour toi que «Bon ami» m’avait donnés au moment de cette affaire d’Indret. Il les a mis dans sa Revue, oui, mon cher, dans sa Revue!… Oh! je sais bien qu’il pensait leur faire rapporter de gros intérêts, mais les dix mille francs ont été engloutis avec tant d’autres; et quand je lui ai demandé s’il ne t’en tiendrait pas compte, car enfin, dans ta position, cet argent-là aurait pu te rendre bien service, sais-tu ce qu’il a fait? Il a dressé une longue liste de tout ce qu’il a dépensé pour toi dans le temps, pour ton entretien, ta nourriture à Étiolles, chez Roudic. Il y en a pour quinze mille francs. Mais, comme il dit, il n’exige pas d’autre restitution. C’est généreux, hein!… Pourtant j’avais tout supporté, ses injustices, ses méchancetés, les fureurs qui le prenaient à cause de toi, l’indigne façon dont il parlait avec ses amis de cette affaire d’Indret, comme si ton innocence n’avait pas été reconnue, proclamée, oui, même cela je le souffrais, parce qu’enfin tout ce qu’ils pouvaient dire ne m’empêchait pas de t’aimer, de penser à toi cent fois dans le jour. Mais me laisser deux nuits de suite dans tous les tourments de l’attente, de la jalousie, me préférer je ne sais quelle fille de théâtre, quelle femme perdue du faubourg Saint-Germain (il paraît qu’elles sont comme des enragées après lui, toutes ces comtesses), accueillir mes reproches avec des airs dédaigneux, des haussements d’épaules, et dans un accès de colère oser me frapper, moi, moi, Ida de Barancy! C’était trop pour ma fierté, pour mon amour-propre. Je me suis habillée, j’ai mis mon chapeau. Puis je me suis plantée en face de lui, et je lui ai dit ceci: «Regardez-moi bien, monsieur d’Argenton, c’est la dernière fois de votre vie que vous me verrez. Je vous quitte. Je vais avec mon enfant. Je vous souhaite de trouver une autre Charlotte; moi, j’en ai assez.» Alors je suis partie, et me voilà.