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Les mailles du réseau

Электронная книга - «Les mailles du réseau». Краткое содержание книги:

Bienvenue dans les années 2020 !Multinationales toutes-puissantes, complots terroristes, réseaux informatiques, réveil du tiers-monde, ingénierie génétique, retour en force de l’irrationnel, sida, torture, intox, chantage atomique… Toute ressemblance avec la Terre que vous connaissez n’est pas une pure coïncidence.Citoyenne de ce monde dément, Laura Webster a su s’adapter, trouver l’équilibre entre réalité et virtuel. Mais quand elle se retrouve impliquée malgré elle dans le meurtre du représentant d’un État-pirate, une course contre la mort s’engage pour échapper aux mailles du réseau.
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— J’ai de l’abalone de Californie et deux boîtes d’huîtres fumées que je réservais pour une occasion particulière. »

La faim la fit saliver. « Des huîtres fumées. Non. Vraiment ? »

Il tapota son sac en toile. « Ici même. Dans mes affaires personnelles. Pas question de les perdre, même s’ils mettaient le feu au scoot. Tiens-le, je vais allumer une bougie. » Il tira la fermeture à glissière. Une flamme crépita.

Elle plissa les yeux. « Les avions ne risquent pas de la voir ? »

La bougie s’alluma, l’éclairant à contre-jour. Couronne de cheveux rouquins. « Si c’est le cas, mourons en mangeant des huîtres. » Il sortit du fond du sac trois boîtes de conserve. Leur étiquette américaine bien brillante étincelait. Trésors merveilleux de l’empire de la consommation.

Il en ouvrit une avec son couteau. Ils mangèrent avec les doigts, à la nomade. L’arôme puissant submergea les papilles ratatinées de Laura, comme une avalanche ; lui inonda la tête ; le plaisir lui donnait le vertige. Son visage était brûlant, ses oreilles carillonnaient. « En Amérique, on peut en avoir tous les jours », dit-elle. Il fallait qu’elle le dise à haute voix, rien que pour mesurer l’ampleur de ce miracle.

« C’est meilleur encore quand on ne peut pas en avoir, remarqua-t-il. Un sacré truc, hein ? Totalement pervers. Comme de se flanquer des coups de marteau sur la tête, tant c’est agréable quand on arrête. » Il but le jus au fond de la boîte. « Certains sont accrochés comme ça.

— C’est pour ça que t’es venu dans le désert, Gresham ?

— Peut-être. Le désert est pur. Les dunes – tout en lignes et en formes. Comme un bon graphisme sur ordinateur. Il reposa la boîte. Mais ce n’est pas tout. Cet endroit est au cœur du désastre. Le désastre, c’est là où je vis.

— Mais tu es américain, remarqua-t-elle, en considérant Katje. Tu as choisi de venir ici. »

Il réfléchit. Elle le sentait élaborer sa réponse. Une confession délibérée.

« Quand j’étais gosse à l’école primaire, dit-il, des types des réseaux ont un jour débarqué dans ma classe avec leurs caméras. Ils voulaient connaître notre opinion sur l’avenir. Ils ont interrogé quelques-uns d’entre nous. La moitié dirent qu’ils voulaient être médecins, astronautes, les conneries habituelles. Et l’autre moitié s’imaginait simplement qu’ils rôtiraient au point zéro. » Il eut un sourire lointain. « J’étais un de ces gosses. Un tordu du désastre. Tu sais, on finit par s’y habituer, au bout d’un moment. On file là où on se sent mal dès que l’occasion se présente. » Il croisa son regard. « T’es pas comme ça, pourtant.

— Non. Née trop tard, je suppose. J’étais certaine de pouvoir améliorer les choses.

— Ouais. C’est mon excuse, à moi aussi. »

Katje s’agita, mollement.

« Tu veux un peu d’abalone ? »

Laura hocha la tête. « Merci, mais je peux pas. Je ne l’apprécierais pas, pas maintenant, pas devant elle. » Cette nourriture riche inondait son organisme d’une vague d’engourdissement. Elle posa la tête sur son épaule. « Est-ce qu’elle va mourir ? »

Pas de réponse.

« Si elle meurt, et que tu ne rejoins pas le camp, que vas-tu faire de moi ? »

Long silence. « Je te mettrai dans mon harem où je couvrirai ton corps d’argent et d’émeraudes.

— Bon Dieu. » Elle le fixa. « Quel merveilleux mensonge.

— Non, bien sûr que non. Je trouverai bien moyen de te ramener dans ton Réseau.

— Après l’interview ? »

Il ferma les yeux. « Je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée, en fin de compte. Tu pourrais avoir un avenir dans le monde extérieur, si tu restes bouche cousue, sur le FAIT, la bombe et Vienne. Mais si t’essaies de raconter ce que tu sais… c’est un risque.

— Je m’en fiche, dit-elle. C’est la vérité et le monde a le droit de la connaître. Je dois la dire, Gresham. Tout dire.

— Ce n’est pas malin, remarqua-t-il. Ils te mettront au placard. Ils n’écouteront pas.

— Je les forcerai à écouter, j’en suis capable.

— Non, tu ne pourras pas. Tu finiras comme moi, un non-individu. Censuré, oublié. Je sais, j’ai essayé. Tu n’es pas de taille à changer le Réseau.

— Personne n’est de taille. Mais il faut qu’il change. »

Il souffla la chandelle.

Katje les réveilla avant l’aube. Elle avait vomi et toussait. Gresham alluma la chandelle, rapidement, et Laura alla s’agenouiller auprès d’elle.

Katje était ballonnée, brûlante de fièvre. Sa cicatrice à l’abdomen s’était rouverte et s’était remise à saigner. La blessure sentait mauvais, une odeur de mort : la merde et l’infection. Gresham tint la chandelle au-dessus d’elle. « Une péritonite, j’ai l’impression. »

Laura sentit le désespoir l’envahir. « J’aurais pas dû lui donner à manger.

— Tu lui as donné à manger ?

— Elle me suppliait ! J’étais obligée ! C’était un geste charitable…

— Laura, on n’alimente pas quelqu’un qui a reçu une balle dans le ventre.

— Bordel de merde ! Il n’y a rien à faire avec quelqu’un dans son état… » Elle essuya des larmes de rage. « Et puis merde, elle va mourir, de toute façon !

— Elle n’est pas encore morte. On n’a plus beaucoup de route à faire. Allons-y. »

Ils la chargèrent dans le buggy, titubant dans le noir. Incroyablement, Katje se mit à parler. À marmonner, en anglais et en afrikaans. Des prières. Elle ne voulait pas mourir et voilà qu’elle implorait Dieu. Le Dieu fou quel qu’il soit, qui régentait l’Afrique, comme s’il était le témoin et l’instigateur de tout cela.

Le camp était un carré de quinze cents mètres de côté, formé de blocs de béton blanc ceints d’une haute clôture de barbelés. Ils remontèrent une allée, bordée de grillage de chaque côté, qui menait au centre du camp.

Des enfants s’étaient précipités contre la clôture. Par centaines, visages défilant dans le brouillard. Laura ne pouvait pas les regarder. Elle fixait un visage isolé au milieu de la foule. Une adolescente noire en tablier rouge vif, sorti d’un ballot de vêtements envoyés d’Amérique. Une douzaine de montres numériques en plastique bon marché pendaient comme des bracelets à ses avant-bras décharnés.

Elle avait accroché le regard de Laura. Cela la galvanisa. Elle passa les bras entre les mailles du grillage et l’implora d’une voix enthousiaste, en français : « Mam’zelle, mam’zelle ! Le thé de Chine, mam’zelle ! La canne à sucre ! » Gresham continua de rouler, résolument. La fillette hurla plus fort, secouant la grille avec ses bras maigres, mais sa voix fut noyée sous les cris des autres. Laura faillit se retourner pour regarder derrière elle, mais se retint au tout dernier moment, humiliée.

Il y avait une grille un peu plus loin. Un parachute militaire rayé avait été tendu pour donner de l’ombre. Soldats noirs en tenue de désert mouchetée, coiffés d’un chapeau à large bord, l’insigne de leur régiment épinglé sur le côté. Des commandos, jugea-t-elle, des troupes azaniennes. Derrière la grille fermée s’étendait un camp plus petit au sein du camp, aux bâtiments plus hauts, des préfabriqués en tôle cylindrique, un héliport. Un centre administratif.

Gresham ralentit. « Pas question que j’entre dans ce putain d’endroit.

— Tout va bien. Je m’occupe de tout. »

L’un des gardes donna un coup de sifflet et leva la main. Ils lorgnèrent curieusement ce buggy solitaire, pas particulièrement inquiets. Ils avaient l’air bien nourris. Des soldats de la ville. Des amateurs.

Laura bondit du véhicule, les pieds flottant dans les sandales de rechange de Gresham. « Un médecin ! hurla-t-elle. J’ai une Azanienne blessée, elle fait partie du personnel du camp ! Qu’on amène une civière ! »

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