Les mailles du réseau
- Автор: Стерлинг Брюс
- Год: 2002
- Язык: французский
- Год: Gallimard
- ISBN: 2-07-042558-4
- Переводчик: Jean Bonnefoy
- Жанр: Киберпанк
Электронная книга - «Les mailles du réseau». Краткое содержание книги:
— Je pensais… peut-être une douche. »
Mbaqane se mit à rire. « Sapristi. Mais bien sûr, ma chère. Et les habits… Sara est à peu près de votre taille…
— Je vais garder cette, euh, djellaba. » Là, elle l’avait intrigué. « Je veux passer devant la caméra habillée ainsi, c’est mieux pour l’image.
— Oh ! je vois… oui. »
Gresham était en train d’effectuer un panoramique à la lisière du camp. Laura fit un détour, en prenant garde d’entrer dans le champ.
La beauté de son visage la frappa. Il s’était rasé et s’était fait un maquillage vidéo complet : ombre à paupières, rouge à lèvres, poudre. Sa voix aussi avait changé : douce et mélodieuse, chaque mot prononcé avec la précision d’un présentateur de journal.
« … l’image même de la désolation. Pourtant le Sahel abritait jadis les États les plus puissants, les plus prospères de l’Afrique noire. L’empire songhaï, les empires du Mali et du Ghana, la ville sainte de Tombouctou avec ses lettrés et ses bibliothèques. Pour le monde musulman, le Sahel était synonyme de richesse éblouissante, avec son or, son ivoire, ses moissons abondantes. D’immenses caravanes traversaient le Sahara, des flottes de pirogues emplies de trésors descendaient le fleuve Niger… »
Elle passa derrière lui. Le reste de sa caravane était arrivé et les Touaregs avaient dressé leur camp. Non plus les tentes de toile sous lesquelles ils s’étaient entassés au cours du raid, mais six vastes abris d’aspect robuste. C’étaient des dômes préfabriqués, recouverts de toile camouflée. À l’intérieur, ils étaient renforcés par des membrures métalliques supportant un grillage.
De l’arrière de leurs arachnéennes jeeps du désert, les nomades étaient en train de dérouler de longues pistes articulées qui ressemblaient à des chenilles de char. Sous la lumière crue de l’après-midi, elles avaient les reflets noirs du silicium. C’étaient de longues rangées de panneaux solaires.
Ils raccordèrent les cellules aux moyeux de roues de leurs buggies à l’aide de longs câbles électriques. Tous leurs gestes avaient une fluide aisance ; c’était comme s’ils abreuvaient des dromadaires. Ils devisaient tranquillement en tamashek.
Tandis qu’un groupe rechargeait les accus, les autres déroulaient des matelas à l’ombre de l’un des dômes. Ils se mirent à faire chauffer le thé avec un thermoplongeur électrique. Laura les rejoignit. Sa présence parut les gêner un peu, mais ils l’acceptèrent comme une intéressante anomalie. L’un d’eux sortit un tube de protéine d’une antique sacoche en cuir et le fendit sur son genou. Il lui en offrit une poignée humide, en s’inclinant. Elle racla la substance du bout de ses longs doigts, la mangea et le remercia.
Gresham arriva avec son cadreur. Il était en train d’essuyer méticuleusement son visage poudré à l’aide d’un chiffon gras. « Comment ça s’est passé au camp ?
— Je n’étais pas sûre qu’ils me laisseraient ressortir.
— Ce n’est pas leur méthode, dit Gresham. Le désert suffit à boucler les gens là-dedans… » Il s’assit près d’elle. « Leur as-tu parlé de la bombe ? »
Elle fit non de la tête. « Je voulais, mais j’ai vraiment pas pu. Ils sont déjà tellement à cran, et ils ont des commandos armés… Mais Katje leur dira, si elle s’en tire. Tout est si confus… moi-même, je suis dans une telle confusion. J’ai eu peur qu’ils paniquent et me bouclent. Et toi avec… »
L’idée l’amusa. « Quoi ? Venir se frotter à nous ? Je crois pas. » Il tapota la caméra. « J’ai eu une conversation avec ce capitaine de paras, quand il est venu faire sa petite tournée d’inspection… Je sais comment il pense. La tactique classique des Afrikaners : on range les chariots bâchés en cercle, tout le monde aux remparts, prêt à repousser les Zoulous. Bien sûr, il est lui-même zoulou, mais il a lu les manuels d’instruction… Sauf qu’il se retrouve avec un plein camp de réfugiés, des sauvages, de vrais enfants, à maintenir calmes et pacifiques… En tout cas, il nous juge amicaux. Pour l’instant.
— Vienne va débarquer, également.
— Seigneur ! » Gresham réfléchit. « Un peu de Vienne, ou beaucoup de Vienne ?
— Ils n’ont pas dit. Je suppose que cela dépendra de ce qu’ils cherchent. Ils m’ont servi leur rengaine sur des protestations émises par le gouvernement du Niger.
— Eh bien, ce n’est pas le Niger qui va nous aider, des chars soviétiques vieux de quatre-vingts ans et une armée qui se révolte et incendie Niamey un an sur deux… S’ils sont une tripotée, ça pourrait être ennuyeux. Mais Vienne n’enverrait jamais toute une délégation dans un camp de réfugiés. S’ils doivent faire une démonstration de force contre le Mali, ils se contenteront de frapper Bamako.
— Même pas. Ils ont trop peur de la bombe.
— Je sais pas. Les agents de renseignement font de très mauvais soldats mais ils ont quand même pris la Grenade il y a six mois, et c’était quand même un morceau coriace.
— Hein ? Ils ont réussi à envahir la Grenade ?
— Ils ont délogé ces pirates de leurs trous à rats… Avec une tactique idiote, pourtant : l’attaque de front… d’un maladroit… Ils ont perdu plus de douze cents hommes dans l’affaire. » Il haussa les sourcils devant sa surprise. « T’as bien été à la Grenade, Laura – je pensais que t’étais au courant. Le FAIT aurait dû te l’annoncer – c’était un tel triomphe pour leur fichue politique.
— Ils ne m’ont jamais rien dit. Rien du tout.
— Leur culte du secret. C’est leur raison de vivre. » Il se tut un instant, l’œil tourné vers le camp. « Allons bon. Voilà qu’ils nous ont expédié un échantillon de leurs Tamasheks apprivoisés… »
Gresham se retira sous le dôme en faisant signe à Laura de le suivre. Une demi-douzaine de pensionnaires du camp arrivaient à l’extérieur, en traînant la jambe.
C’étaient des vieillards. Vêtus de T-shirts, de casquettes de base-ball en papier, de sandales chinoises en caoutchouc et de pantalons en synthétique effilochés.
Les Touaregs inadines les accueillirent avec leur politesse rituelle et languissante. Gresham traduisait pour elle. Le seigneur va bien ? Oui, très bien, et vous-même ? Moi-même et les miens allons très bien, merci. Et les gens de mon seigneur, vont-ils bien également ? Oui, très bien. Alors Dieu soit loué. Oui, Dieu soit loué, mon seigneur.
L’un des Inadines leva haut la bouilloire et se mit à verser le thé en un long filet cérémonieux. Tout le monde fut servi. Puis il le remit à bouillir, versant du sucre brut dans une théière déjà à moitié garnie de feuilles. Ils devisèrent ainsi quelque temps, poliment assis en rond et dégustant le thé, chassant sans irritation les mouches qui tournoyaient. Le plus virulent de la chaleur diurne se dissipa.
Gresham traduisait pour elle – étranges fragments de platitudes solennelles. Eux-mêmes se tenaient en retrait, au fond de la tente, en dehors du cercle. Le temps s’écoulait avec lenteur mais Laura n’était pas mécontente d’être assise près de lui et de laisser son esprit s’assécher comme le désert.
Puis l’un des Inadines sortit une flûte. Un second trouva un xylophone complexe formé de lames de bois et de gourdes liées par des bandes de cuir. Il l’essaya, par petites touches, retendant une corde, tandis qu’un troisième fouillait dans sa robe. Il tira une dragonne en cuir. Au bout pendait un synthétiseur de poche.
L’homme à la flûte ouvrit son voile ; son visage noir était marqué du bleu de la teinture indigo maculée de sueur. Il joua une trille rapide, et les autres embrayèrent.
Le rythme s’accéléra, hautes notes résonantes du xylophone en bourdon, pépiement atonal de la flûte, basse sinistre, étrangement primordiale du synthé.