La grande mascarade parisienne
- Автор: Robida Albert
- Язык: французский
- Жанр: Европейская старинная литература
Электронная книга - «La grande mascarade parisienne». Краткое содержание книги:
Où peut être Cabassol? Sa présence est indispensable! Il faut qu'il comparaisse, qu'il fasse des révélations, qu'il se défende!
Une voiture cellulaire s'arrêtant au pied du grand escalier, un mouvement de vive curiosité porte la foule de ce côté ; des municipaux se rangent, la la voiture s'ouvre, un homme à mine patibulaire, à la face hérissée, en descend les menottes aux mains et la chaîne aux pieds.
— Mince de public! un succès hurf! dit-il dans son ignoble argot.
Ce n'est pas Cabassol, c'estun vulgaire malfaiteur que l'on amène pour la cour d'assisesetqui n'a paspu passer par l'entrée ordinaire à cause de la foule.
J'dcmande la remise... j'ai la migraine!
— O n'est pas pour vous, dit un municipal, c'est pour l'affaire Cabassol. L'homme, un horrible gredin traîné devant la justice pour avoir coupé une dame en morceaux, pâlit et demande à remonter en voiture.
— J'demande la remise alors!... j'veux pas qu'on me vole mon public... d'abord, j'ai la migraine!
Dans l'intérieur du Palais de justice, la foule était encore plus pressée, lasalle des Pas-Perdus débordait de monde; les personnes Robes loucos. munies de cartes traver, saient cette foule avec une peine inouïe, mais au moment où, arrivées à la porte de la treizième chambre, elles se croyaient au port, elles voyaient la salle absolument pleine et se trouvaient avoir seulement des cartes de premier rang à la porte. De là des gémissements et des réclamations sans nombre. C'était bien la peine d'acheter un nouveau chapeau rien que pour ce grand jour!
M. Arsène Gratteloup était débordé de petits billets auxquels il ne pouvait même songer à répondre. Ce n'était pas sa faute, il fallait venir de bonne heure, tant pis pour les retardataires. Une petite figurante des Folies musicales, M 1,e Rilly, réussit à le pincer comme il faisait une apparition au greffe.
— Ah ! monsieurGralteloup, c'est affreux, vous m'avezdonné uneplaceeton ne veut pas me laisser passer, je vous en supplie, soyez gentil, faites-moi entrer!
Une animation extraordinaire règne au Palais do justice.
— Mais je ne peux pas!... impossible...
— Voyons, monsieur Gratteloup, je vous aimerai bien, na!
— Écoutez, vous êtes charmante, pour vous seule je vais me risquer. Vous n'en direz rien à personne surtout!
— Je vous le jure.
— Vous allez mettre cette robe d'avocat et cacher vos cheveux... ils sont d'un joli blond, vos cheveux... et cacher vos cheveux sous cette toque... j'ai toujours eu des faiblesses pour les blondes!...
— Allons vite, aidez-moi à endosser cette robel La manche, là, merci... l'autre maintenant, aïe! faites attention, je suis chatouilleuse! merci, vous n'avez pas un miroir?
a l'audience. — Les aames se préparant à rougir.
— Nous n'avons pas ça au greffe. Mettez votre toque... vous êtes superbe ! prenez ces papiers et baissez la tête dessus... Vous y êtes, maintenant je vais vous montrer l'entrée des avocats.
M lle Billy, le nez baissé sur ses papiers, traversa rapidement les couloirs et gagna la porte des avocats. Elle passa sans encombre et se trouva bientôt dans la salle au milieu d'un groupe de petits gommeux, qui avaient usé de son subterfuge et s'étaient, comme elle, glissés dans des robes d'avocats louées au vestiaire.
A son banc, dans la salle, M e Mitaine trônait devant un monceau de papier?, de notes et de documents; il était triomphant; son enquête pour retrouver la véritable propriétaire de l'album Badinard n'avait pas abouti, mais la cause n'en était pas moins bonne, et il comptait sur les incidents d'audience pour amener la révélation du nom de la dame tant cherchée. A côté de lui, se tenait le célèbre avocat qu'il avait chargé de prendre la parole pour M m * Badinard.
En face de M° Mitaine était assis le défendeur, Cabassol lui-même, le pauvre Cabassol sorti de sa retraite et entré le matin, à la première heure, au Palais de justice. Il était assisté des deux exécuteurs testamentaires de feu Badinard, M p Taparel et M. Miradoux, d'un avoué et d'un avocat. Le pauvre Cabassol aurait pu se dispenser d'assister aux débats, et charger son avocat de toute l'affaire, mais pour bien prouver sa loyauté, il avait tenu à montrer qu'il ne reculait devant aucune explication publique.
Déjà l'avocat de M e Mitaine avait fait un exposé rapide de l'affaire. Il avait commencé par une peinture attendrissante de M mo Badinard, jeune femme douce et tranquille, vouée, par suite de son mariage avec feu Badinard, à tous les coups du malheur ; feu Badinard était un époux incorrect, qui se livrait dans l'ombre à des débordements que l'on aurait pu croire incompatibles avec son âge et sa goutte. Longtemps M rae Badinard avait eu des soupçons, ou plutôt des certitudes, sans pouvoir arriver à connaître la complice de ces débordements, lorsqu'un beau jour elle reçut, avec une lettre anonyme, un album contenant soixante-dix-sept photographies masculines. La lettre anonyme disait à peu près ceci : — Votre mari vous trompe, mais celle qu'il adore le trompe encore bien plus. Montrez-lui cet album, c'est l'album aux souvenirs amoureux de cette dame, il verra le cas qu'il doit faire de sa fidélité !
M me Badinard rangea précieusement cet album dans un meuble de sa chambre à coucher, mais par malheur il arriva que le jour même, feu Badinard cherchant une cravate, mit la main sur l'album.
Il prit les soixante-dix-sept portraits pour des souvenirs personnels à M m " Badinard, et dans sa fureur il annula un testament par lequel il instituait M. Badinard sa légataire universelle, et légua toute sa fortune à M. Antony Cabassol, à la charge pour ce dernier de le venger aussi cruellement que possible, par la peine du talion, des soixante-dix-sept personnes qui avaient à se= yeux si fortement compromis l'infortunée M rne Badinard!
Le récit de l'avocat fit éclater à plusieurs reprises dans l'auditoire un rire fou que le tribunal fut impuissant à réprimer; après une courte suspension d'audience, les dames des tribunes ayant consenti à se calmer, l'avocat de M e Mitaine posa des conclusions :
— Quand le tribunal, reprit l'avocat, aura décidé après avoir entendu les importantes dépositions que nous allons produire aux débats, si dans les circonstances encore obscures qui ont amené feu Badinard à déshériter sa femme pour donner tous ses biens à M. Gabassol, il ne se rencontre pas ce qui caractérise la capitation, nous lui demanderons l'annulation de ce testament extraordinaire et gravement injurieux. Si nous avions trompé féu Badinard, si les soixante-dix-sept portraits nous appartenaient à titre de souvenirs amoureux, nous baisserions la tête, mais tout au contraire, c'est nous que feu Badinard a trompée, c'est nous qui avons été lésée dans nos droits d'épouse et outragée dans nos sentiments, dans notre honneur et dans notre cœur innocent et pur!
« Cet album aux soixante-dix-sept portraits, nous en répudions avec indignation lapropriété! jamais nous n'avons trompé feu Badinard ! jamais nous ne lui avons donné la moindre raison de constituer par testament un vengeur d'outrages conjugaux. Donc notre innocence prouvée et archiprouvée comme elle va l'être tout à l'heure, — nos adversaires eux-mêmes ne nous la contestent plus — nous nous dressons devant la justice et nous lui demandons de nous donner la consécration de cette innocence, — avec ses conséquences, et toutes ses conséquences !