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La grande mascarade parisienne

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La grande mascarade parisienne
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— Savez-vous, fit Criquetta, que je devrais bien me fâcher! Comment, vous venez de but en blanc m'accabler d'accusations abominables

— Comment, abominables?... je vous accuse, mais je ne vous condamne pas Est-ce votre faute, si votre cœur a battu sous la soie de votre corset,

— faible cuirasse — plus souvent que vous ne vouliez... Vous n'avez pas pu comprimer ces battements coupables mais délicieux, soit, je ne vous en fais pas un crime!... je comprends la faiblesse .. toutes les faiblesses... étant moi-même d'une faiblesse que j'oserais qualifier de désastreuse !...

— Soit, je ne me fâche pas, reprit Criquetta, mais il est six heures, vous allez dîner avec nous, nous causerons de l'album au dessert!

— Comment, vous voulez que... vos soixante-dix-sept...

— Un instant, je n'avoue pas! nous en recauserons...

M ç Mitaine, enchanté, se risqua jusqu'à baiser la main que Criquetta lui abandonnait.

Les amis de Criquetta au feu d'artifice.

IV

Mitaine poursuit son enquête. — Pénibles réflexions dans un bahut. — Où Bezucheux de la Fricottière menace de perforer Mitaine.

Quelle délicieuse soirée passa M 0 Mitaine assis à table à la gauche de Criquetta, comme Bezucheux l'était à sa droite ! Quels instants véritablement enchanteurs ! Des convives charmants et surtout charmantes, une voisine d'une amabilité extraordinaire, qui lui permit deux ou trois fois d'embrasser sa main gauche en même temps que Bezucheux embrassait sa main droite.

Un Champagne parfait et la gaieté la plus folle alimentaient la causerie, une dame tutoya M. Mitaine dès le second service et une autre dame, une blonde idéale, attendrie sans doute par quelque souvenir, fit le tour de la table et embrassa tous les convives, sans oublier l'heureux M c Mitaine.

La conversation roula surtout sur l'affaire Badinard, l'avoué interrogé dut raconter la cause par le menu et fit rire aux larmes toute l'assemblée avec les soixante-dix-sept portraits. Bezucheux jura qu'il n'avait jamais ouï parler du moindre Badinard et que sa conscience ne lui reprochait rien.

Au dessert tout le monde chanta en chœur une complainte improvisée par un journaliste qui était de la fête. Cette complainte devait avoir soixante-dix-sept couplets, unis le journaliste s'arrêta au trente-troisième, fourbu par ce grand effort poétique. Le poème commençait ainsi *

Lcoutez, femmes vertueuses,

D'Afrique ainsi que d'Bougival,

Le récit des peines affreuses

Que parfois un' femme aval',

Pour avoir dans son album

Les portraits de trop d'beaux homm's.

Une seule chose inquiétait M c Mitaine; il avait en partant annoncé son retour à sa femme pour huit heures et la soirée s'avançait et il n'avait pas encore pu obtenir de Criquetta un aveu complet. Enfin il avait jusqu'au dernier train, à H h. 25. D'ici là, s'il pouvait obtenir un instant de tête à tête avec la séduisante amphytrionne, il pourrait terminer son enquête. Les heures passaient cependant. M c Mitaine chercha plusieurs fois à causer tout bas avec 6a vpisine, mais toujours il rencontra la tête de Bezucheux curieusement avancée entre elle et lui.

Une dame s'étant mise au piano, on dansa. M c Mitaine voulut valser avec Criquetta.

— Eh bien, avouez-vous, méchante? dit-il en la faisant tournoyer de la plus galante façon.

— Jamais! répondit Criquetta.

— Bah! voilà-t-il pas! Soyez bon garçon et dites la vérité à un bon garçon !

— Mon petit Mitaine, je vous jure que les soixanle-dix-sept portraits ne sont pas à moi, je vous l'avouerais si cela était !

— Diable, cela me contrarie; je voudrais connaître le nom de la dame, cela n'a pas d'importance pour elle et cela en a une grande pour moi...

— Bah! cela ne doit pas être bien difficile... je vous aiderai, j'y ai déjà pensé, je dois connaître la personne... ce doit être... non... enfin, je vais y repenser!

Onze heures et demie sonnèrent, le dernier train était passé. M c Mitaine frémit un instant au souvenir de M me Mitaine, puis le Champagne aidant, il se rasséréna.

Après trois quarts d'heure consacrés à une sauterie intime et sans prétention, quelques convives parlèrent du départ. Quelques-uns habitaient les villas de Beaumesnil, mais d'autres avaient leurs nids un peu plus loin sous les ombrages de Bougival ou de Croissy. Ceux-là devaient s'en retourner en bateau, ils avaient leur embarcation amarrée sous la terrasse.

— Et le feu d'artifice ! s'écria Bezu-cheux quand les départs furent annoncés, nous avons oublié le feu d'artifice ! 11 n'y a pas de bonne fête sans feu d'artifice, nous ne nous séparerons pas avant de l'avoir tiré !

— Mais il est minuit!

— Tantmieux, il n'en fera que plus d'effet; les Beaumesnilois vont sauter dans leurs lits !

Les dames applaudirent et se lancèrent dans le jardin avec des cris de joie. Les engins d'un petit feu d'artifice de famille étaient préparés sur la terrasse, Bezucheux fit coup sur coup partir une demi-douzaine de bombes

Ecoutez, femmes vertueuses

ît doucement la main de pour réveiller les habitants du village.

— La belle nuit, dit M 0 Mitaine en cai Criquetta passée sous son bras

— Voulez-vous finir, avoué trop inflammable! Voyons, soyez moins poétique et causons !

— C'est cela, causons !

Une formidable détonation se produisit; Bezucheux venait de mettre le feu à la pièce principale où figuraient les initiales de Criquetta en traits de feu. Les fusées, les soleils décrivaient dans les airs leurs rapides paraboles et s'éparpillaient en pluies de petites étoiles de toutes les couleurs ; en bas, dans les eaux calmes de la Seine, les spectateurs de la terrasse voyaient se refléter un deuxième feu d'artifice qui semblait se tirer dans les profondeurs aquatiques; toute fusée qui descendait du ciel se doublait dans la Seine d'une seconde fusée montant vers la terrasse l'nr rumeur sourde venait de Beaumesnil, les habitants étaient réveillés; quelques villas, perdues dans l'épaisseur des arbres, se.piquaient aussi de points lumineux.

— Ecoutez donc! fit une voix entre deux détonations.

— Le rappel ! on bat le rappel ; les pompiers vont venir.

— C'est fini, dit Bezucheux à regret; la bombe d'adieu et tout s'éteint. La bombe d'adieu, tirée au milieu des hourrahs et des applaudissements, les convives de Criquetta s'éclipsèrent vivement; les uns rentrèrent dans Beaumesnil et apprirent à M. le garde-champètre stupéfait [que le feu d'artifice était parti par suite d'un accident que l'on attribuait à la malveillance; les autres remontèrent la Seine dans la direction de Croissy.

M n Mitaine ne songeait guère à partir ; rentré dans le salon avec Criquetta, il avait repris ses questions au sujet de l'album, oubliant déjà, dans les fumées du Champagne, que Criquetta lui avait affirmé n'être aucunement la propriétaire de cette collection de souvenirs.

— Mon cher Mitaine, disait Criquetta en riant comme une folle, ces soixante-dix-sept portraits ne m'ont jamais appartenu, je vous l'ai déjà juré. Mais par suite de certains indices, je crois être certaine qu'ils viennent d'une de mes amies, M me Blanche de Nevers, rue de Messine, à moins, ce qui est encore possible, qu'ils ne soient à Lucie... Carramba, vous savez bien, Lucie Carramba, une femme charmante et très connue, ou bien à Anna Grog...

— Vous dites? Blanche de Nevers../ répéta M" Mitaine en tirant son portefeuille pour inscrire ces noms.

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