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Jean-Christophe Tome I

Электронная книга - «Jean-Christophe Tome I». Краткое содержание книги:

Vaste roman cyclique, ce roman fleuve est un signe d'amour et d'espoir adress? ? la g?n?ration suivante. Le h?ros, un musicien de g?nie, doit lutter contre la m?diocrit? du monde. M?lant r?alisme et lyrisme, cette fresque est le tableau du monde de la fin du XIX?me si?cle au d?but du vingti?me.
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Il n’?tait pas un mauvais homme, mais un homme demi-bon, ce qui est peut-?tre pire, faible, sans aucun ressort, sans force morale, au reste se croyant bon p?re, bon fils, bon ?poux, bon homme, et peut-?tre l’?tant, si pour l’?tre il suffit d’une bont? facile, qui s’attendrit ais?ment, et de cette affection animale, qui fait qu’on aime les siens, comme une partie de soi. On ne pouvait m?me pas dire qu’il f?t tr?s ?go?ste: il n’avait pas assez de personnalit? pour l’?tre. Il n’?tait rien. Terrible chose dans la vie que ces gens qui ne sont rien! Comme un poids inerte qu’on abandonne en l’air, ils tendent ? tomber, il faut absolument qu’ils tombent; et ils entra?nent dans leur chute tout ce qui est avec eux.

*

Ce fut au moment o? la situation de la famille devenait le plus difficile, que le petit Christophe commen?a ? comprendre ce qui se passait autour de lui.

Il n’?tait plus seul enfant. Melchior faisait un enfant ? sa femme chaque ann?e, sans s’inqui?ter de ce qui en arriverait plus tard. Deux ?taient morts en bas ?ge. Deux autres avaient trois et quatre ans. Melchior ne s’en occupait jamais. Louisa, forc?e de sortir, les confiait ? Christophe, qui avait maintenant six ans.

Il en co?tait ? Christophe: car il devait renoncer pour ce devoir ? ses bonnes apr?s-midi dans les champs. Mais il ?tait fier qu’on le trait?t en homme, et il s’acquittait de sa t?che gravement. Il amusait de son mieux les petits, en leur montrant ses jeux; et il s’appliquait ? leur parler, comme il avait entendu sa m?re causer avec le b?b?. Ou bien il les portait dans ses bras, l’un apr?s l’autre, comme il avait vu faire; il fl?chissait sous le poids, serrant les dents, pressant de toute sa force le petit ?tre contre sa poitrine, pour qu’il ne tomb?t pas. Les petits voulaient toujours ?tre port?s, ils n’en ?taient jamais las; et quand Christophe ne pouvait plus, c’?taient des pleurs sans fin. Ils lui donnaient bien du mal, et il ?tait souvent fort embarrass? d’eux. Ils ?taient sales et demandaient des soins maternels. Christophe ne savait que faire. Ils abusaient de lui. Il avait envie parfois de les gifler; mais il pensait: «Ils sont petits, ils ne savent pas»; et il se laissait pincer, taper, tourmenter, avec magnanimit?. Ernst hurlait pour rien; il tr?pignait, il se roulait de col?re: c’?tait un enfant nerveux, et Louisa avait recommand? ? Christophe de ne pas contrarier ses caprices. Quant ? Rodolphe, il ?tait d’une malice de singe; il profitait toujours de ce que Christophe avait Ernst sur les bras, pour faire derri?re son dos toutes les sottises possibles; il cassait les jouets, renversait l’eau, salissait sa robe, et faisait tomber les plats, en fouillant dans le placard.

Si bien que lorsque Louisa rentrait, au lieu de complimenter Christophe, elle lui disait, sans le gronder, mais d’un air chagrin, en voyant les d?g?ts:

– Mon pauvre gar?on, tu n’es pas bien habile.

Christophe ?tait mortifi?, et il avait le c?ur gros.

*

Louisa, qui ne laissait ?chapper aucune occasion de gagner un peu d’argent, continuait ? se placer comme cuisini?re dans les circonstances exceptionnelles, les repas de noces ou de bapt?me. Melchior feignait de n’en rien savoir: cela froissait son amour-propre; mais il n’?tait pas f?ch? qu’elle le f?t, sans qu’il le s?t. Le petit Christophe n’avait encore aucune id?e des difficult?s de la vie; il ne connaissait d’autres limites ? sa volont? que celle de ses parents, qui n’?tait pas bien g?nante, puisqu’on le laissait pousser ? peu pr?s au hasard; il n’aspirait qu’? devenir grand, pour pouvoir faire tout ce qu’il voulait. Il n’imaginait pas les contraintes o? l’on se heurte ? chaque pas; et surtout il n’e?t jamais pens? que ses parents ne fussent pas enti?rement ma?tres d’eux-m?mes. Le jour o? il entrevit pour la premi?re fois qu’il y avait parmi les hommes des gens qui commandent et des gens qui sont command?s, et que les siens et lui n’?taient pas des premiers, tout son ?tre se cabra: ce fut la premi?re crise de sa vie.

Ce jour-l?, sa m?re lui avait mis ses habits les plus propres, de vieux habits donn?s, dont l’ing?nieuse patience de Louisa avait su tirer parti. Il alla la rejoindre, comme elle le lui avait dit, dans la maison o? elle travaillait. Il ?tait intimid?, ? l’id?e d’entrer seul. Un valet fl?nait sous le porche; il arr?ta l’enfant et lui demanda d’un ton protecteur ce qu’il venait faire. Christophe balbutia en rougissant qu’il venait voir «madame Krafft», – ainsi qu’on le lui avait recommand? de dire.

– Madame Krafft? Qu’est-ce que tu lui veux, ? madame Krafft? – continua le domestique, en appuyant ironiquement sur le mot: madame. – C’est ta m?re? Monte l?. Tu trouveras Louisa ? la cuisine, au fond du corridor.

Il alla, de plus en plus rouge; il avait honte d’entendre appeler sa m?re famili?rement: Louisa. Il ?tait humili?; il e?t voulu se sauver pr?s de son cher fleuve, ? l’abri des buissons, o? il se contait des histoires.

Dans la cuisine, il tomba au milieu d’autres domestiques, qui l’accueillirent par des exclamations bruyantes. Au fond, pr?s des fourneaux, sa m?re lui souriait d’un air tendre et un peu g?n?. Il courut ? elle et se jeta dans ses jambes. Elle avait un tablier blanc et tenait une cuiller en bois. Elle commen?a par ajouter ? son trouble, en voulant qu’il lev?t le menton, pour qu’on v?t sa figure, et qu’il all?t tendre la main ? chacune des personnes qui ?taient l?, en leur disant bonjour. Il n’y consentit pas; il se tourna contre le mur et se cacha la t?te dans son bras. Mais peu ? peu il s’enhardit, et il risqua hors de sa cachette un petit ?il brillant et rieur, qui disparaissait de nouveau, toutes les fois qu’on le regardait. Il observa les gens, ? la d?rob?e. Sa m?re avait un air affair? et important, qu’il ne lui connaissait pas; elle allait d’une casserole ? l’autre, go?tant, donnant son avis, expliquant d’un ton s?r des recettes, que la cuisini?re ordinaire ?coutait avec respect. Le c?ur de l’enfant se gonflait d’orgueil, en voyant combien on appr?ciait sa m?re, et quel r?le elle jouait dans cette belle pi?ce, orn?e d’objets magnifiques d’or et de cuivre qui brillaient.

Brusquement, les conversations s’arr?t?rent. La porte s’ouvrit. Une dame entra, avec un froissement d’?toffes raides. Elle jeta un regard soup?onneux autour d’elle. Elle n’?tait plus jeune; et pourtant elle portait une robe claire, avec des manches larges; elle tenait sa tra?ne ? la main, pour ne rien fr?ler. Cela ne l’emp?cha pas de venir pr?s du fourneau, de regarder les plats, et m?me d’y go?ter. Quand elle levait un peu la main, la manche retombait, et le bras ?tait nu jusqu’au-dessus du coude: ce que Christophe trouva laid et malhonn?te. De quel ton sec et cassant elle parlait ? Louisa! Et comme Louisa lui r?pondait humblement! Christophe en fut saisi. Il se dissimula dans son coin, pour ne pas ?tre aper?u; mais cela ne servit ? rien. La dame demanda qui ?tait ce petit gar?on; Louisa vint le prendre et le pr?senter; elle lui tenait les mains pour l’emp?cher de se cacher la figure; et, bien qu’il e?t envie de se d?battre et de fuir, Christophe sentit d’instinct qu’il fallait cette fois ne faire aucune r?sistance. La dame regarda la mine effar?e de l’enfant; et son premier mouvement, maternel, fut de lui sourire gentiment. Mais elle reprit aussit?t son air protecteur, et lui posa sur sa conduite, sur sa pi?t?, des questions auxquelles il ne r?pondit rien. Elle regarda aussi comment les v?tements allaient; et Louisa s’empressa de montrer qu’ils ?taient superbes. Elle tirait le veston, pour effacer les plis; Christophe avait envie de crier, tant il ?tait serr?. Il ne comprenait pas pourquoi sa m?re remerciait.

La dame le prit par la main, et dit qu’elle voulait le conduire vers ses enfants. Christophe jeta un regard d?sesp?r? sur sa m?re; mais elle souriait ? la ma?tresse d’un air si empress? qu’il vit qu’il n’y avait rien ? esp?rer, et il suivit son guide, comme un mouton qu’on m?ne ? la boucherie.

Ils arriv?rent dans un jardin, o? deux enfants ? l’air maussade, un gar?on et une fille, ? peu pr?s du m?me ?ge que Christophe, semblaient se bouder l’un l’autre. L’arriv?e de Christophe fit diversion. Ils se rapproch?rent pour examiner le nouveau venu. Christophe, abandonn? par la dame, restait plant? dans une all?e, sans oser lever les yeux. Les deux autres, immobiles ? quelques pas, le regardaient des pieds ? la t?te, se poussaient du coude, et ricanaient. Enfin, ils se d?cid?rent. Ils lui demand?rent qui il ?tait, d’o? il venait, et ce que faisait son p?re. Christophe ne r?pondit rien, p?trifi?: il ?tait intimid? jusqu’aux larmes, surtout par la petite fille, qui avait des nattes blondes, une jupe courte, et les jambes nues.

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