La Vie rêvée d'Ernesto G.
- Автор: Guenassia Jean-Michel
- Серия: Epub commercial #18
- Год: 2012
- Язык: французский
- Год: Asohar - TAZ
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «La Vie rêvée d'Ernesto G.». Краткое содержание книги:
L’agent Ludvik Cibulka a téléphoné à 11 h 31. Il vient de recevoir un appel d’Helena Kaplan, tout heureuse de lui annoncer sa décision de partir en Argentine avec Ramon Benitez. Ils vont déposer demain une demande de visa.
Note Sourek : recouper avec le relevé des écoutes téléphoniques de Ládví.
Rapport no 41/E.S. (réf. 398181), mercredi 5 juillet 1966.
L’agent Ludvik Cibulka nous rapporte son dîner de la veille avec Ramon Benitez et Helena Kaplan. Le susnommé Ramon Benitez a affirmé que s’il n’avait pas le visa dans les 48 heures, il n’hésiterait pas à demander à l’ambassadeur de Cuba à Prague d’intervenir auprès du Président, et s’il le faut, il est déterminé à contacter le camarade Kossyguine avec qui il affirme entretenir les meilleures relations.
Reçu no181-66, 23 juillet 1966 :
Je soussigné Ludvik Cibulka certifie avoir reçu du lieutenant Emil Sourek la somme de quinze mille couronnes (15 000) en espèces en rétribution de mes services.
Daté et signé par Ludvik Cibulka, visé par lieutenant Sourek
Note du lieutenant Sourek au colonel Lorenc :
L’agent Ludvik Cibulka demande à bénéficier d’une promotion au sein de la rédaction de Rudé právo. Avis favorable. C’est un idiot utile.
Compte rendu de la réunion d’urgence du dimanche 2 juillet 1966 au siège de la Sécurité intérieure à Prague.
Étaient présents : le premier secrétaire de l’ambassade de Cuba à Prague, l’attaché militaire de l’ambassade d’Union soviétique à Prague, le colonel A. Lorenc et le lieutenant E. Sourek.
Le colonel Lorenc informe les autorités cubaines et soviétiques de la demande de visa déposée la veille par Helena Kaplan, maîtresse d’Ernesto Guevara, alias Ramon Benitez, et de leur intention commune de quitter la Tchécoslovaquie pour l’Argentine où ils ont décidé de s’installer.
Le représentant du gouvernement cubain qualifie ce projet d’extravagant, contraire aux intérêts du gouvernement et du peuple cubains. Il indique que les autorités cubaines, en accord avec les autorités soviétiques, ont décidé d’allumer deux ou trois Vietnam, notamment en Amérique centrale et en Amérique latine. Il n’est pas besoin de s’étendre ici sur les raisons et l’importance stratégique de ce programme contre l’impérialisme et le capitalisme américains.
Ernesto Guevara est l’homme-clé de ce dispositif, il est utile à la cause prolétarienne. Il n’est pas question qu’il se soustraie aujourd’hui à ce plan longuement réfléchi et élaboré par les responsables cubains et soviétiques.
Comme le précise le représentant soviétique : On n’a pas besoin d’un Guevara heureux. Il convient donc d’empêcher par tous les moyens le départ d’Helena Kaplan.
Mais il est tout aussi indispensable, pour que l’opération réussisse, que Guevara soit tenu dans la plus totale ignorance de l’intervention des autorités ici présentes et qu’il soit persuadé et convaincu qu’Helena Kaplan renonce spontanément à son aventure antisocialiste.
Le lieutenant Sourek a élaboré le plan suivant : la veille de leur départ en avion, Joseph Kaplan, père d’Helena, sera arrêté par la Sécurité intérieure et incarcéré. Le lieutenant Sourek mettra le marché suivant entre les mains d’Helena Kaplan : ou elle renonce à son départ et à sa relation avec Guevara, et son père sera libéré après le départ de Guevara, ou elle part avec lui et son père sera exécuté pour haute trahison. D’après le lieutenant Sourek qui la connaît bien, cette menace devrait être suffisante pour la faire renoncer.
Au cas où Helena Kaplan passerait outre, il est décidé qu’elle sera victime le jour même d’un grave accident de la circulation. Pour obliger Guevara à partir seul et à ne pas rester en Tchécoslovaquie. Si l’accident s’avère inopérant, l’élimination définitive d’Helena Kaplan aura lieu pendant son transfert à l’hôpital.
Helena relut deux fois ce compte rendu. Bien que vingt-six longues années se soient écoulées depuis cette triste journée de juillet 1966 où elle avait été contrainte d’abandonner l’homme de sa vie, elle eut la chair de poule et se mit à pleurer. Cela ne lui arrivait jamais.
Elle avait tellement de raisons de pleurer.
Je m’appelle Joseph Kaplan et aujourd’hui, en ce dimanche 25 avril 2010, j’ai cent ans. Oui, cent ans. On pense que c’est un anniversaire particulier mais je dois dire qu’avoir cent ans n’est pas mieux ni pire que vingt-neuf ou cinquante-trois. C’est un âge comme un autre. Un peu plus rare peut-être. On me félicite comme si je venais d’accomplir une prouesse sportive, une sorte de marathon mais moi, je n’ai pas l’impression d’avoir gagné quoi que ce soit. Je me sens plutôt bien. Hormis le fait que je maigris et qu’il n’y a apparemment rien à y faire, je me porte comme un charme. On me demande souvent quel est mon secret, comment je suis arrivé à ce grand âge en aussi bon état, je ne sais jamais quoi répondre. Je bois un verre d’eau au réveil et c’est tout. Si j’avais dû avaler toutes les pilules que mon médecin avait voulu me refiler, je serais mort avant lui, empoisonné depuis longtemps. Je vis bien mieux que la plupart des gens que je croise et qui ont toujours un pet de travers. Moi, je pèse cinquante-six kilos et je ressemble à la marionnette de Don Quichotte. Je n’ai plus faim. Je vais disparaître parce qu’un jour une rafale m’emportera comme un cerf-volant ou le vent finira par passer à travers mes côtes mais ce n’est pas grave, il faut bien s’arrêter un jour. Pourtant, je ne cherche pas particulièrement à durer. Je m’en fiche de partir. Depuis toujours. Cela m’est profondément indifférent. Je n’ai pas plus peur de la mort que je n’ai eu peur de la vie. J’ai surmonté ma malédiction. Joseph K. était un personnage de Kafka. Ce n’est pas moi. Je n’ai rien à voir avec lui.
Ce qui m’étonne le plus, ce n’est pas d’avoir cent ans, c’est d’être en 2010. C’est quand je me retourne que je me sens vieux. Enfant, j’ai vu les misères de la Première Guerre mondiale et cette hécatombe qui nous paraissait ne jamais pouvoir être dépassée. Je me souviens de l’effroi suscité par la révolution russe et cette terrible grippe espagnole qui emporta ma mère. Il y a eu tant de guerres, tant de monstruosités que c’en est à désespérer de notre condition humaine, mais tant de progrès et de découvertes aussi. Je ne vais pas me mettre à énumérer la liste infinie des événements du siècle. Et de tous, si je ne devais en retenir qu’un seul, ce serait la chute du Mur. Parce que ce fut ce jour-là l’écroulement de la pire dictature de tous les temps, du plus grand mensonge de l’histoire de l’humanité. La vie aujourd’hui est dure mais au moins c’est une vie d’hommes et de femmes libres.
Difficile pourtant d’affirmer que je regarde l’avenir. Maintenant, les jours me sont comptés. Je peux voir les grains au fond du sablier. Bien sûr, je suis le dernier de ma génération. C’est une piètre satisfaction. Quand je me retourne, j’ai l’impression d’avancer dans l’interminable allée d’un cimetière. Je ferme les yeux et mon père revient. Il y a peu, j’ai réalisé que jamais, jamais, il n’avait élevé la voix contre moi. Je revois aussi tous ceux qui m’ont accompagné : Viviane et Nelly, Maurice et Mathé, Sergent et Carmona, Pavel et Tereza. Après moi, plus personne ne se souviendra d’eux. Quand je pense à eux, j’ai l’impression d’être une espèce en voie de disparition.
Et Christine, bien sûr… Christine… Oui, nous nous sommes aimés. Peut-être pas aussi fort ou aussi longtemps que je l’aurais voulu, mais elle fut la seule femme qui ait compté. Elle était lumineuse, je ne peux rien dire d’autre. Et il y avait en elle tellement d’éclat qu’elle brille encore aujourd’hui en moi. Quoi qu’elle ait fait, personne n’a le droit de la juger. Il y en a marre des juges. Des gens qui vous condamnent sans vous connaître. Au soir de ma vie, je peux dire simplement que si c’était à refaire, je recommencerais sans hésiter. Avec elle. Car je le sais, elle m’a aimé. Vraiment.