La victoire d'Angélique
- Автор: Голон Анна, Голон Серж
- Язык: французский
- Жанр: Исторические любовные романы
Электронная книга - «La victoire d'Angélique». Краткое содержание книги:
Bourré de bois d'ormeau, le feu tiendrait longtemps. Elle pensa qu'elle allait se reposer un peu, puis elle réfléchirait. Elle s'endormit, se réveilla en frissonnant, chargea encore le feu de bûches et de tourbe, presque inconsciente, alla se glisser sous les fourrures près des enfants, dans le grand lit qu'elle trouva délicieusement tiède. Elle se rendormit. Elle était heureuse.
*****
Son éveil la laissait flotter, encore indolore, entre l'oubli qu'avait dispersé le sommeil et l'appréhension latente de ce qui l'attendait lorsqu'elle aurait repris pied dans la réalité. Ce fut un moment de transition miséricordieux.
« Tout est résolu, se dit-elle avec un infini soulagement, tout est résolu. »
Son corps était léger, mais reposé.
La pensée des enfants l'arracha d'un état de langueur qui ressemblait à une douce ivresse et lui ôtait toutes forces. Se redressant, son premier regard lucide était pour eux, et, comme chaque fois, son cœur manquait un coup, dans la crainte que la mort ne les ait rejoints tandis qu'elle dormait.
Mais ils dormaient toujours paisiblement. Et il lui parut lire sur leurs petits visages amaigris un reflet de la béatitude qu'elle venait d'éprouver. Elle s'inquiéta. Ils dorment trop. Il faut les réveiller.
Mais, réveillés, ils réclameraient à manger.
Elle s'appuya au montant du lit et se souvint. Il n'y a plus rien à manger.
Elle se souvint. Elle avait voulu sortir pour essayer coûte que coûte de chasser. Émergeant comme des fonds d'un océan nocturne, des bribes de ce qui s'était passé la veille s'imposèrent : il y avait eu un coup dans la porte, il y avait eu un sac, et c'était des vivres. Elle butait contre l'acre relent de la déception qui l'avait presque tuée. Non, ce n'était pas des vivres. Elle gémit tout haut. Elle ne voulait plus savoir la suite.
« J'ai rêvé ! »
Il y avait eu un cadavre et ce cadavre était vivant.
« J'ai rêvé. »
Elle se rassurait :
« J'ai rêvé. »
Un grand calme régnait. Dans le fort et au-dehors, la tempête s'était apaisée. La neige montait plus haut que les fenêtres mais à cette lueur subtile d'albâtre, traversée par la flamme d'une veilleuse qui envahissait la chambre, elle devinait que le soleil brillait dans un ciel purifié.
« Ai-je rêvé ? »
Elle regardait ses mains écorchées par le gel. Chaque détail de sa lutte insensée contre la glace, contre la porte, contre le poids du sac, lui revenait et lui laissait la bouche amère.
Sa déception, sa folie, sa colère contre Outtaké, ses cris, la gueule noire de la nuit la happant de ses crocs, avec des hurlements sinistres, la dévorant presque, le silence de tombe de la grande salle lorsqu'elle avait réussi à rentrer et à repousser les lourds battants protecteurs. Et ce grand corps noir au milieu, étendu, inerte, sur le plancher.
Elle se posa la question.
Le corps pouvait-il encore être là, dans la pièce voisine ?
Cette pensée lui donna la notion d'une autre présence, partageant un abri perdu, et c'était à la fois effrayant et insolite.
Et s'« il » était vraiment là, encore ?...
« Qu'as-tu fait, pensa-t-elle atterrée ! »
« En vérité, il était mourant et tu l'as abandonné ! »
Faible et maintenant lucide, elle ne s'expliquait pas ce qui l'avait poussée à fuir pour effacer l'horreur de ce qui venait de surgir, rompant la monotonie déjà horrible des jours qu'elle vivait, à s'engloutir dans la bienfaisance du sommeil pour oublier.
« Quel délire m'a prise ? J'ai cru que c'était... Le père d'Orgeval... Pourquoi cette obsession ? »
Parce que Ruth lui avait écrit : « Ils vont sortir de la tombe ! » Elle se jugea folle et coupable.
Était-elle sûre maintenant d'avoir vu briller l'éclat du rubis sur le crucifix ? Ce n'était peut-être que du sang, du sang, se répéta-t-elle. N'avait-elle pas constaté que cet homme n'était que plaies ?... Elle avait perdu la tête !
« Qu'as-tu fait ? »
À gestes lents, elle se levait, défroissait machinalement ses vêtements, et jetait un manteau sur ses épaules.
Dans l'âtre, le feu s'était maintenu sous ses cendres et une fois ranimé, donna de joyeuses flammes. En contraste avec la chambre bien chauffée, le couloir et la salle se révélèrent glacés. Son haleine aussitôt flotta en buée devant elle. Elle alla en s'appuyant aux murs, tremblant d'anxiété, incrédule encore et habitée d'un secret espoir que toutes traces de ce cauchemar auraient disparu.
Mais il était toujours là. Long gisant noir immobile, au milieu de la salle, à même le sol, tel qu'elle l'avait laissé la veille au soir.
Arrêtée sur le seuil, elle l'examina de loin, frappée d'effroi et d'aversion.
Certaines tribus primitives s'enfuient et décabanent si l'on commet la maladresse d'introduire dans leur village un colis épousant cette forme allongée d'un cadavre. Elle les comprenait. Elle n'en était pas moins atterrée.
« Qu'as-tu fait ? Le malheureux était mourant. Et maintenant il est vraiment mort. »
La pensée que le chef des Mohawks avait monté cette affreuse mystification afin qu'elle pût se venger de son ennemi en l'achevant et, peut-être en le mangeant, la secoua d'un sursaut salutaire de dégoût et de colère.
« Tu ne me connais pas, Outtaké ! Tu n'as pas compris qui je suis !... »
N'empêche qu'il avait gagné, le Sauvage ! Les entrailles tordues, elle avait fui.
« Qu'ai-je fait ? Même si ç'avait été lui, ce qui est absurde à envisager, je n'avais pas le droit de le laisser mourir. »
Saisie d'une infime pitié, d'un infini remords, elle se rapprocha doucement et s'agenouilla près du corps.
Penchée, elle écartait à deux mains les pans de cuir raidi de la capuche et, ainsi que dans les cryptes médiévales, l'on découvre dans les profondeurs des cagoules de pierre retombées, les visages en larmes de ces « pleureurs » dont les statues veillent aux tombeaux des rois, elle la retrouvait là dans le creux d'ombre, cette même face cireuse, paupières closes, qu'elle avait entrevue la veille, elle aussi, rigide comme marbre, noircie de barbe hirsute et sanglante, de balafres et de brûlures. Elle pensait :
« Pardonne-moi. Pardonne-moi !... »
C'était un homme blanc, un prêtre missionnaire catholique, un Français, un jésuite, et elle ne comprenait pas ce qui l'avait soulevée de peur ou de rancune à sa vue, et l'avait poussée à fuir. C'était un homme blanc, un chrétien, un martyr, un mourant, un frère.
Et elle n'aurait pas dû.
Elle avait donné la victoire à Outtaké-le-Barbare.
– Pardonnez-moi, mon Père. J'ai péché. Pardonnez-moi, pauvre homme !
Des larmes l'aveuglaient.
Elle se fustigea. Cela ne servait plus à rien de pleurer. Qu'allait-elle faire, maintenant qu'il était mort ? Et par sa faute.
Son regard descendit jusqu'au crucifix. Le rubis était bien là et scintillait. Le rubis !
Les yeux rivés à la face martyrisée, scrutant les traits informes et inconnus, elle s'interrogeait.
Qui pouvait être ce jésuite ? Et pourquoi portait-il au cou le crucifix du père d'Orgeval ?
Un frisson s'empara d'elle. Elle venait de discerner comme un légère buée flottant au-dessus du visage immobile. Il vivait donc encore ? Inimaginable !
Fébrilement, elle chercha dans ses poches, trouva son petit miroir et le passa devant les lèvres rigides.
Sa main tremblait, sa vue se brouillait, mais elle ne put nier la trace du souffle qui l'effleura.