La victoire d'Angélique
- Автор: Голон Анна, Голон Серж
- Язык: французский
- Жанр: Исторические любовные романы
Электронная книга - «La victoire d'Angélique». Краткое содержание книги:
Les premiers jours, voyant les petits trottiner à travers toute la maison avec un besoin de se dépenser, de retrouver leur agilité et leurs forces, elle conçut le projet de les sortir au-dehors afin de prendre l'air.
Le soleil brillait. On le devinait à travers les interstices des fenêtres et des vantaux qu'elle avait soigneusement bouchés contre le froid de toutes les manières possibles. Mais à le deviner, ce soleil au-dessus de leur trou enfumé, un besoin les prenait d'en sentir la caresse. Le soleil avait des vertus thérapeutiques divines. Elle avait plus d'une fois constaté la guérison de plaies ulcéreuses, d'eczéma, de dartres à s'exposer à ses rayons. Un peu de sa caresse, et des enfants languissants reprenaient appétit, vigueur. Joffrey lui avait raconté comment sa mère, dans son enfance, le recevant blessé, brisé, des mains du paysan cévenol qui l'avait rapporté du massacre dans lequel avait péri sa mère nourrice, l'avait installé sur la terrasse du palais de Toulouse, et il y était resté des années, exposé aux rayons du dieu Phoebus, à recouvrer la santé.
Elle les hissa par la trappe, l'un après l'autre, sur la petite plate-forme qui servait de toit au-dessus de leur ancienne chambre, et les y rejoignit, et ils restèrent là, vacillants, dans une lumière d'or pâle, cruelle, pétrifiante qui blessait leurs yeux affaiblis par la pénombre, leurs paupières irritées et rougies par la fumée, dans une atmosphère confinée.
Couverts comme ils étaient, à ne montrer que le bout de leurs nez, le froid les oppressa à les faire tomber raides comme les petits oiseaux qui, dans le même temps, tombaient des branches dans les forêts. Lorsque Charles-Henri voulut parler, une bouffée d'air lui sécha les paroles au fond du gosier, et il resta ainsi la bouche ouverte, incapable de la refermer.
Angélique s'empressa de les faire redescendre, ferma la trappe de la plate-forme, celle du faux grenier au-dessus, et se réfugia dans la chambre unique. Elle retourna allumer un grand feu dans l'âtre de la salle principale, pour y faire bouillir un gros chaudron d'eau. Tels qu'ils étaient, elle avait enfoui les enfants dans le grand lit à côté du « gisant ». Elle leur fit avaler une boisson chaude avec une grande cuillerée de miel – ce miel plus précieux que de l'or qu'elle avait trouvé aussi, suintant de son corbillon d'écorce, parmi les victuailles envoyées – transporta dans la chambre ses chaudrons d'eau bouillante, en remplit un baquet de bois, et quand le bain fut prêt, elle les dévêtit et les y plongea tous les trois, les portant rigides et pâles comme si, plus encore que le froid, le paysage de fin du monde entrevu, à la fois livide et d'un bleu pâle translucide, avait eu le don de les pétrifier.
Ils retrouvèrent des couleurs aussitôt et s'animèrent, babillant avec volubilité. Debout dans le cuveau, ils s'excitèrent, les yeux brillants. Les jumeaux racontaient une histoire avec de grands gestes descriptifs qui faisaient gicler l'eau, l'un et l'autre renchérissant de détails.
Angélique ne pouvait comprendre de leur petit jargon que quelques mots qui revenaient sans cesse : bateau, oiseau, faut pas ! Faut pas !
– Mais, que disent-ils ? s'informa-t-elle auprès de Charles-Henri, pour lequel ce langage n'était pas hermétique, et qui suivait leur exposé en approuvant de sa tête bouclée.
– Ils disent que les eaux ne se sont pas encore retirées et qu'il ne faut pas lâcher la colombe ! Vous savez, mère, comme dans l'Arche de Noé !... Je leur ai raconté que nous sommes dans l'Arche de Noé. Ils aiment beaucoup cela. Mais ils disent qu'il ne faut pas encore envoyer la colombe dehors. Il fait trop froid... Oh ! Maman, c'est vrai. Elle n'aurait pas où se poser. Elle ne pourrait pas voler. Voyez, ils agitent les bras, et puis s'arrêtent pour montrer qu'elle ne pourrait pas voler.
– Plouf ! fit Raimon-Roger, en se laissant tomber dans le baquet au milieu des éclaboussures, aussitôt imité par sa jumelle.
– Vous voyez, ils disent qu'elle tomberait, plouf, comme une pierre...
Charles-Henri se tourna vers le lit et cria :
– N'est-ce pas, « mort » qu'il ne faut pas encore envoyer la colombe ?...
– À qui parles-tu ?
– Je parle au « mort »... Je lui parle souvent pendant que vous êtes en train de préparer à manger ou d'aller chercher le bois dans la réserve.
– Est-ce qu'il te répond ?
– Non. Mais il entend tout.
Puis la température descendit encore, et la tempête dont elle avait vu les prémices se déclara. Le froid était si intense que ce fut une tempête sèche plus terrible encore que celles qui apportent la neige. Le blizzard, le vent du nord-est, ce « Nordait » des Canadiens, « ce cruel ennemi de l'homme » venu du Pôle, passa sur la surface de la Terre à des vitesses incalculables, avec une violence, une furia, qui déracina des arbres, faucha comme d'une lame géante aiguisée la cime des petits bois sur les îles des lacs, emporta des villages de wigwams d'écorces entiers avec leurs habitants.
Cette année-là, l'hiver qui déferla sur le Bouclier Laurentien, du Labrador au sud-ouest du Maine, fut si terrible que des ours endormis périrent de froid dans leur tanière, ce qui est rarissime.
Angélique, par instants, craignait que ce vent hurleur finisse par crocher sur le fortin de Wapassou, tout enfoncé qu'il était heureusement dans la terre, et à demi dans la falaise, et le décalotter de son toit comme une vulgaire marmite perdant son couvercle.
Elle avait transporté dans la chambre commune une importante provision de bois qui, empilée, en occupait le quart. Elle n'eut donc pas à sortir de cet ultime refuge intérieur dont la porte, même à l'intérieur de la maison, était ébranlée par instants. Trois jours, quatre jours, ils restèrent blottis sous les fourrures, cherchant dans le sommeil l'oubli des saturnales extérieures. Angélique ne se levait que pour entretenir le feu, vérifier les ouvertures, portes, fenêtres, consolider les barres des vantaux, préparer les rations de nourriture – avec le souci qui recommençait à poindre qu'elles ne s'épuisent trop rapidement –, les faire ingurgiter à toutes ces bouches avidement entrouvertes, faire boire les enfants et le malade et mieux valait avaler de chaudes tisanes de camomille et de tilleul pour jouir d'un sommeil paisible, que de s'énerver et de s'effrayer de ces clameurs sauvages courant là-haut sur la terre.
Les enfants ne semblaient pas s'émouvoir de ce bruit du vent. Les tempêtes du Nord-Amérique avaient bercé leur courte vie. Ils dormaient beaucoup à nouveau, mais d'un meilleur sommeil. Pour sa part, elle demeurait éveillée, ne s'accordant que de courts repos, en alerte contre ces assauts lugubres de l'extérieur qui portaient de sombres menaces : la destruction de l'habitation sous les coups du vent, ou l'incendie toujours à craindre avec le feu dont de mauvais souffles rabattaient la fumée dans la pièce.
Il lui fallait aussi renouveler les pansements du blessé. Longue et ingrate tâche qui ajoutait à son épuisement.
Il restait inerte, inconscient.
À certains moments, elle le sentait très loin, ailleurs, en un lieu où il pouvait réparer ses forces, et à d'autres, l'état d'insensibilité dans lequel il s'enfonçait l'avertissait de la lente approche d'une issue fatale.
« Il s'éteint », pensa-t-elle au bout de quelques jours.
Insensiblement, il se mit à refuser la nourriture. Il la laissait couler aux commissures des lèvres, et Angélique en était à la fois irritée et désespérée, car, d'une part, c'était une nourriture précieuse qu'il ne fallait pas gaspiller et aussi, cela indiquait qu'il commençait à perdre les réflexes de survie.
Elle lui parlait d'un ton bas, doux et persuasif, sachant que la connaissance peut être atteinte sans qu'il n'en paraisse rien, par des sons, des inflexions ou des mots qui l'éveillent et le tirent de son apathie. Comme pour les enfants, elle cherchait ce qui pourrait, lui, religieux, éveiller son intérêt pour l'existence et l'encourager à faire un effort afin de revenir à la surface de son être et s'alimenter.