La victoire d'Angélique
- Автор: Голон Анна, Голон Серж
- Язык: французский
- Жанр: Исторические любовные романы
Электронная книга - «La victoire d'Angélique». Краткое содержание книги:
C'était dans la coutume des Iroquois que de respecter la victime en ce qu'elle avait, à leurs yeux, de plus sacré. Ils n'attachaient pas leur ennemi au poteau de torture dans l'intention de l'humilier et de l'avilir. Au contraire, cette tradition des tribus iroquoises de faire périr dans les supplices les plus barbares ceux qui les avaient combattus, était une marque d'honneur qu'ils se seraient sentis coupables de refuser à un adversaire valeureux. Subir et bien appliquer la torture était parmi les plus précieux enseignements qu'ils recevaient, discipline dont la pensée et la préparation ne cessaient de dominer leur vie depuis la naissance jusqu'à la mort, une mort que tout guerrier digne de ce nom n'avait cessé de souhaiter aussi lente que terrible.
Au hasard des conversations, Angélique avait appris des gens de Canada que les Iroquois étaient spécialisés dans l'administration des supplices, réussissant à torturer un prisonnier pendant plus de douze heures et jusqu'à deux jours sans qu'il mourût et cessât d'être lucide. En vue d'obtenir ce résultat, ils veillaient à éviter de faire couler le sang.
« C'est une science, lui avait affirmé quasiment avec fierté un L'Aubignière ou un Nicolas Perrot, et nos Hurons, qui sont de race iroquoïenne, se montrent très habiles dans sa pratique. »
Cette fois, on aurait dit qu'ils avaient torturé le missionnaire de façon à lui permettre de survivre. Mais il s'en fallait de peu !
Elle avait le cœur au bord des lèvres.
Malgré le froid pénétrant qui régnait dans la grande salle, elle était « en nage »...
Elle guettait sur le visage du supplicié des réactions. Mais hors cette légère buée au-dessus des lèvres, il ne donnait aucun signe de vie. Il lui fallut, avec des ciseaux, couper tant bien que mal la barbe hérissée pleine de nœuds et collée de sang séché.
Enfin, elle le considéra, couvert de pommade et de bandelettes. Le plus dur serait de le traîner jusqu'à la chambre.
Quand elle essaya de le déplacer, il poussa un gémissement profond. Le premier. Et elle comprit qu'avec la conscience, celle de la douleur lui revenait.
– Je dois vous transporter, lui expliqua-t-elle très haut, espérant que sa voix le rejoindrait là où il était.
Mais il sombra à nouveau, poussa un râle et devint plus pesant encore. Jusqu'à ce qu'elle eût rejoint la chambre, et pût passer un miroir devant ses lèvres, elle fut convaincue qu'il avait poussé son dernier soupir.
Elle avait songé à l'installer devant le feu sur une paillasse. Cette solution ne la satisfaisait pas. D'une part, au sol, il risquait de se refroidir, d'autre part, de mourir la joue rôtie si le feu était trop vif, comme le malheureux roi d'Espagne, qui, malade, n'avait trouvé personne pour écarter de lui son brasero, le préposé par l'étiquette à cette charge demeurant introuvable.
Et rôti, il l'était bien assez comme ça.
Charles-Henri lui apporta la solution qu'elle ne trouvait pas dans sa fatigue.
– Nous devons le mettre dans notre lit. Il y fait toujours chaud. On le met d'un côté, et nous de l'autre et vous au milieu, pour nous soigner tous.
– Tu as raison, petit garçon.
Cette fois, elle accepta l'aide de l'enfant. Avec beaucoup d'énergie, en serrant les dents, il soutint les pieds enveloppés de pansements, tandis que prenant sous les épaules la longue et sinistre marionnette brisée, elle la hissait tant bien que mal de l'autre côté du grand lit. Ils durent s'y reprendre à plusieurs fois, et les ahanements de la femme et de l'enfant répondirent aux profonds gémissements qu'exhalait le martyr, tandis que sa tête ballottait en tous sens, tombait en avant ou se rejetait en arrière, comme celle d'un poulet au cou rompu.
Enfin, il fut étendu de tout son long, et elle soupira de le voir à l'abri du sol dur et froid, et dans la situation qui est celle d'un malade honorable, destiné à s'acheminer vers la guérison ou, dans le cas contraire, en état de rendre dignement le dernier soupir.
Avec des galets enveloppés de peaux ou de linges épais, elle pourrait l'aider à se réchauffer car il fallait éviter qu'il perde, à lutter contre le froid, ses dernières forces. Maintenant qu'il avait franchi ce seuil d'hibernation du coma, il ne devait plus retomber dans un tel état léthargique qui annoncerait la mort. La marche de sa guérison, au-delà de la ligne fatale, devait sans cesse se poursuivre dans un retour vers la conscience qui le ramènerait parmi les vivants. Sur les oreillers de crin et d'herbes auxquels s'appuyait la tête décharnée, elle avait mis un linge blanc. La nuit, elle pourrait, se trouvant à ses côtés, humecter ses lèvres desséchées, le faire boire à petites gorgées, surveiller la montée de la fièvre, ou la dangereuse retombée de faiblesse, apaiser ses souffrances, changer des compresses, réduire la douloureuse inflammation d'une plaie par quelque pommade...
Ce jour-là, après l'avoir installé sur le lit, quand ils se furent reposés un peu, malade et infirmiers, elle entreprit encore de lui couper les cheveux, retrouvant sur l'occiput la trace d'une tonsure maladroitement entretenue. C'était donc bien un prêtre.
Puis elle lui frictionna le crâne et les tempes avec un vinaigre médicinal.
Elle mit des compresses sur ses yeux brûlés par la réverbération de la neige, et menacés de cécité blanche.
Elle savait que ces soins qu'elle lui dispensait avec dextérité, y étant depuis des années – en vérité depuis l'enfance – tellement accoutumée, les rapprochaient. D'étranger qu'il était, en faisaient son enfant, et d'elle sa mère.
Elle essayait de se rappeler qu'il s'agissait du père d'Orgeval, leur ennemi, leur meurtrier en somme et y croyait de moins en moins, car soigner et recevoir des soins est un des plus spontanés langages de paix et de compréhension mutuelles.
Elle luttait d'avance contre l'attachement qui allait se tisser quotidiennement entre eux du fait, chez elle, de son dévouement, chez lui, de sa dépendance.
Inerte, n'ayant plus qu'un souffle de vie, il était difficile aussi de croire à sa réalité, et, au cours de cette journée, elle sursautait parfois en découvrant sur le lit la forme immobile.
Lorsque le soir vint et, qu'à leur tour, elle eut couché les enfants, disposé les remèdes, les boissons qui pourraient être nécessaires durant la nuit, couvert le feu de cendres, elle demeurait indécise, ne se décidant pas à aller s'allonger auprès de la pitoyable momie déjà fixée dans la rigidité de la mort, s'interrogeant, tourmentée par des questions qui ternissaient sa joie première d'avoir reçu des vivres pour sauver ses enfants.
« Que devais-je faire ? Ai-je eu raison ?... Quel est le devoir de l'être humain en notre temps ?... Je le soigne... Mais qui est-il ?... Supercherie ?... Ou bien en vérité notre ennemi irréductible ?... Dans les deux cas, danger !... J'ai sauvé Ambroisine. Je l'ai arrachée aux mains des hommes qui voulaient la tuer. Et ainsi je l'ai laissée poursuivre ses crimes. J'ai mis ma fille en danger !... »
Sur l'auvent de la cheminée, elle avait posé le crucifix du jésuite et les lueurs étouffées des braises faisaient scintiller le rubis.
– Ô croix, pardonne-moi, dit-elle à voix haute. Je sais bien que c'est de toi que vient tout miracle.
*****
La nuit fut paisible.
Au matin, elle se réveilla, persuadée qu'elle avait rêvé cette intrusion extravagante dans leur existence condamnée. Puis elle le retrouva avec un mélange de satisfaction et d'effroi. Car elle ne pouvait oublier qu'elle devait à sa venue, les joues plus roses de ses enfants et le retour à la vie dans le fort enterré sous la neige, et qui avait été sur le point de devenir leur tombeau.