La victoire d'Angélique
- Автор: Голон Анна, Голон Серж
- Язык: французский
- Жанр: Исторические любовные романы
Электронная книга - «La victoire d'Angélique». Краткое содержание книги:
Mais les noirs escadrons de la tempête n'en finissaient pas de passer.
Les nuits et les jours se succédaient au point qu'on ne pouvait plus savoir si c'était le jour ou la nuit.
Chapitre 51
Elle devait au moins rassembler son énergie pour se mouvoir à travers l'espace étroit qui lui restait dévolu. Si elle se cantonnait à l'unique pièce, ensuite elle ne pourrait plus se lever et elle glisserait lentement dans le sommeil de la mort, ses petits contre elle jusqu'à ce que, ayant cessé de leur dispenser sa propre chaleur et ses forces vitales, ils s'endorment aussi à jamais contre son corps de glace.
– Lève-toi ! Bouge-toi !
Elle se redressait, se raidissait, agissait comme un automate. Elle jetait sur ses épaules sa mante, dans le geste habituel, quotidien. Elle ouvrait la porte de la chambre, et s'engageait dans le couloir avec la même résolution qui la voyait s'engager chaque saison, et chaque jour, au seuil de l'habitation principale de Wapassou, traverser les cours, inspecter les étables et les magasins, franchir les limites des remparts, visiter les campements indiens les plus proches, les fermes voisines qui, peu à peu, avaient essaimé hors les murs, famille par famille. Dehors, maintenant, c'était le désert. Ce jour-là, dans la grande salle, elle s'aperçut que la porte bloquée par la neige condamnait la sortie. Une autre fois, se promit-elle, quand elle se sentirait plus forte, elle s'attaquerait à l'ouvrir, puis à se traîner, pas à pas, jusqu'au piège. Pourrait-elle s'orienter ? Dégager l'appareil des masses de neige tombées ? Elle se mit à marcher autour de la pièce, martelant le plancher, pour entendre le bruit de ses pas.
Elle traîna un escabeau au pied du soupirail, seule issue ouverte par laquelle pouvait encore couler parcimonieusement, comme une eau trouble mais présente, la lueur du jour au fond de leur tombeau. Par là, peut-être, il lui serait plus facile de se glisser au-dehors.
Elle arracha avec son couteau la protection de peau huilée. Un mur de glace obstruait presque entièrement l'ouverture. Par l'interstice dégagé, un froid cruel lui mordit le visage. Elle rabattit le col de son manteau pour se protéger jusqu'aux yeux. Son regard suivait la fuite de la surface de la neige sur laquelle une source de lumière invisible projetait des éclaboussures de cuivre : aube ou coucher du soleil ? Elle demeura en observation assez longtemps pour décider du crépuscule. Ainsi, elle allait pouvoir déterminer de la marche des jours et des nuits. À condition que la tempête ne revînt pas ensevelir le monde dans sa nuit éternelle.
Elle replaça la peau qui servait de vitrage, travailla à poser devant le soupirail une protection de mousse et de fourrures qu'elle fixa avec des clous. Puisque au moins, il lui restait de l'outillage, obligation de s'en servir. Protection contre le froid ! Chaque jour, elle viendrait déclouer un pan du rideau afin de suivre l'évolution des heures, de la température au-dehors. Elle était couverte d'une sueur de faiblesse, mais décida que ces travaux lui avaient donné un regain de forces, comme il est nécessaire de bouger et s'activer lorsque l'engourdissement du gel s'empare de vos membres et de votre esprit.
Elle nourrit les enfants, dosant chaque bouchée, appréhendant leur avidité qu'elle ne pouvait satisfaire, les soigna, les berça, les enveloppa encore dans les peaux de chat sauvage, reprit un espoir démesuré à les voir sourire et même rire et prononcer quelques mots. Cependant leur sommeil, seul, quoiqu'elle en discernât l'inquiétante apathie, la rassurait, la rassérénait. Éveillés, elle lisait trop bien sur leurs petits visages et leurs petits corps ce qui leur manquait, craignant chaque jour de discerner les signes avant-coureurs du mal terrible : le mal de terre, le scorbut, ou les signes avant-coureurs de la mort.
Il restait encore assez de provisions : graisse, viande salée, maïs, pour trois ou quatre jours, peut-être plus. Chaque jour, elle travaillait à dégager le soupirail.
Puis, il n'y eut plus rien à manger. Les dernières bouchées avalées, les enfants se lovaient dans leur engourdissement. La faim arriverait avant le scorbut. Elle-même, égarée, fuyait la vision de leur dernier sommeil. Elle se hissa jusqu'au soupirail, se glissa convulsivement hors du boyau qu'elle avait creusé dans la glace, se redressa en criant :
– Je ne veux pas les voir mourir !...
Elle se vit courant sur la surface glacée étincelante, répétant :
– Je ne veux pas les voir mourir ! et s'éloignant comme Agar, dans le désert, s'était éloigné de l'arbre sous lequel se mourait son fils Ismaël.
Elle buta, tomba contre les mâchoires du piège émergeant. Un lièvre des neiges s'y trouvait pris, blanc dans tout ce blanc, presque invisible, gelé et aussi raide que les mâchoires d'acier.
Elle le dégagea par miracle, trouvant cette fois, en se protégeant les mains de son châle et en s'aidant de son couteau, les gestes à faire. Elle prit le lièvre dans ses bras. Elle le serrait contre son cœur.
– Merci ! Merci petit frère ! Comme tu es bon ! Comme tu es bon d'être venu !
Jamais, elle n'avait senti si puissante et si tendre l'alliance de l'homme et de l'animal. L'animal qui avait dit à l'homme : « Moi, je veux bien... Prends-moi, sers-toi de moi pour survivre, maintenant que, par ta faute, nous avons tous perdu le paradis terrestre. »
– Je raconterai cette histoire aux enfants...
Deux, trois jours de nourriture encore !
– Merci ! Merci petit frère !...
Et c'était le signe. Le signe qu'ils atteindraient le bout du tunnel. Que ceux qui étaient en route pour les sauver arriveraient à temps. Elle berçait contre elle le petit animal, rigide, aux grandes oreilles dressées.
– Merci ! Merci petit frère !
Le lendemain, elle retourna au piège.
Avec les rognures grattées sur la peau du lièvre, un peu de ses ossements piles, elle prépara un appât susceptible d'attirer des bêtes plus grosses et carnassières. Elle avait remis le piège en état.
Mais elle ne put y revenir, car la tempête se réveilla, prolongeant l'emprisonnement des êtres vivants au fond de leurs abris, toutes tentatives de s'en extraire et de s'en éloigner, équivalant à une condamnation à mort immédiate.
À nouveau le spectre de la faim se dressa.
*****
C'était un soir lugubre. Les vivres épuisés. La mort proche.
Percevant une accalmie au-dehors, elle était venue dans la grande salle et avait essayé de dégager l'orifice du soupirail pour constater que cette fois, l'issue était devenue impraticable. Tout était bouché, barré. Neige, glace ou arbre abattu ? Jour ou nuit ? on ne pouvait plus savoir. Ses calculs l'avertissaient de la nuit. Mais à quoi bon dénombrer les jours et les heures ? Ils allaient mourir. Elle tournait et marchait dans la grande salle déserte et glacée. Son cerveau se mit aussi à tourner follement, lui montrant les étapes de sa vie qui l'avaient amenée à cette heure.
Le fiel amer qui brûlait ses entrailles se muait en une marée d'amertume, née de la faim et de la détresse, submergeant ses pensées.
Elle se vit le centre d'un inexplicable faisceau d'hostilités qui, toute son existence, l'avaient encerclée, et elle apprit clairement que, s'attirant des amis, elle n'avait jamais cessé d'être encerclée d'ennemis.
Non point des ennemis farouches, et sachant pour quelle raison ils voulaient l'anéantir. Mais des ennemis de nature, d'état, pour ainsi dire.
Simplement des ennemis qui étaient ses ennemis parce qu'ils ne pouvaient pas être ses amis.
Quelle erreur avait-elle commise qui la condamnait ? N'avait-elle pas su se plier ? Aurait-elle dû plier ?
– Mais, j'ai obéi à l'Amour... Oh ! Mon amour, s'écria-t-elle, il n'y a que toi, il n'y a jamais eu que toi... Je te promets, nous partirons encore. Nous ne reviendrons plus. Nous irons en Chine, nous irons n'importe où, que m'importe !... Avec toi...