La victoire d'Angélique
- Автор: Голон Анна, Голон Серж
- Язык: французский
- Жанр: Исторические любовные романы
Электронная книга - «La victoire d'Angélique». Краткое содержание книги:
La tempête n'avait pas la sévérité cruelle de l'autre fois. Elle aperçut la lune entre des nuages d'acier noir effilochés qui couraient très vite sur un ciel de plomb fondu.
La crête blanche des hauts remblais de neige devant la porte étincelait, mais aucune silhouette humaine ne se profilait sur ce décor où obscurité et clarté s'entremêlaient tumultueusement.
Avait-elle rêvé ?...
Elle regardait de toutes ses forces et ses yeux pleuraient de froid. Son espoir ne voulait pas mourir. Elle le maintenait en elle comme un poids énorme suspendu qu'elle ne voulait pas laisser retomber car, alors, il l'écraserait et elle n'y survivrait pas. Non ! Non ! Elle n'avait pas rêvé ! Elle avait entendu un coup... deux même... Elle sentait... Elle sentait qu'il s'était passé quelque chose. Quelque chose avait changé..., quelque chose avait bougé, altérant l'immuable et impavide solitude qui les encerclait, et les retenait prisonniers. La nuit avait cessé d'être déserte. Un mouvement humain avait eu lieu.
Le visage tendu vers le rebord de neige, elle fit un pas en avant, mais la lune se cacha dans l'arrivée soudaine d'épais nuages obscurs qui se ruaient à l'assaut du ciel, comme regrettant d'avoir laissé s'instaurer quelques instants une subtile trêve. Surprise et devinant la tempête montante, elle avança encore, puis trébucha et faillit tomber contre un obstacle.
Elle s'était heurtée à une masse dure et sombre. On aurait dit un bloc de rocher jeté en travers du seuil. Sa main tâtonna, devina les plis d'une texture insolite, cuir ou toile rêche, que déjà un menu grésil soufflé par la bise recouvrait de poudreuse : un sac ! Un gros sac !... Des vivres !... Des provisions !...
Elle n'avait donc pas rêvé !...
« Ils » étaient venus...
Elle entourait de ses bras la masse qui, sans doute jetée du haut de la tranchée, se coinçait entre les parois et obstruait l'entrée.
C'était un énorme sac, gonflé, bosselé.
Des haricots ! Du maïs ! Des citrouilles séchées !...
Des vivres !...
Ne pouvant rien mouvoir, elle changea de tactique. Fébrilement, de ses doigts nus qu'écorchait le gel, elle cherchait à agripper une aspérité, un pli, qui lui permettrait d'opérer une traction suffisante pour ébranler et entraîner le ballot dans la légère déclivité menant vers la porte.
Elle était trop faible. Elle songea à rentrer dans la maison pour aller chercher ses mitaines. Mais rien au monde n'aurait pu la décider à se détourner de sa proie, craignant qu'une fois qu'elle ne serait éloignée, le rêve ne s'évanouisse.
La tempête se déchaîna brusquement, voilant la lune, abaissant le ciel jusqu'au ras de la terre, et déversant jusqu'au fond du trou où elle se trouvait des tourbillons de neige qui, en quelques secondes, menacèrent de l'ensevelir, elle et son fardeau qu'elle s'évertuait de déplacer.
Enfin, elle trouva une prise plus dure à l'une des extrémités du sac, et une fois qu'elle put l'agripper, le reste vint avec une relative facilité, tandis qu'à genoux, elle reculait, la tête baissée pour échapper aux gifles des rafales, et pied à pied réussissait à trouver le seuil, à s'introduire à l'intérieur de la grande pièce où elle traînait son fardeau sur le plancher, tandis que des trombes de neige s'introduisaient à sa suite.
La lumière à peine suffisante de la torche, dans un recoin, vacillait.
Consciente qu'elle était enfin à l'abri et qu'elle devait éviter à tout prix de se trouver dans l'obscurité et aussi qu'il était urgent de refermer cette lourde porte avant que la neige qui s'amoncelait ne rende l'opération impossible, Angélique se traîna à nouveau vers l'ouverture.
Rassemblant ses forces, elle se redressait. Chaque mouvement lui coûtait. Dégager la neige, tirer la porte, la pousser, l'ajuster, mettre les loquets, tourner la serrure, poser la barre transversale.
Le silence revint. Angélique, à bout de forces, s'appuya au vantail pour ne pas tomber.
Son effort avait été si grand et si désespéré que la sensation de joie et de triomphe éprouvée à la découverte de ce dépôt devant la porte s'était effacée. Elle n'éprouvait qu'un sentiment morne, épuisé, tandis que luttant pour ne pas s'évanouir, elle s'abandonnait à la cadence haletante de son souffle qui passait comme un feu brûlant à travers ses poumons, sa gorge, ses lèvres desséchées devenues insensibles sous la morsure du froid. La salle qu'elle avait trouvée froide en s'y rendant tout à l'heure, maintenant lui paraissait étouffante. Elle s'apaisa, reprit vie.
Sous le coup d'une immense fatigue, elle fermait les yeux, puis les rouvrait. Le sac était toujours sur le sol, ce sac qui renfermait son salut et celui de ses enfants.
Dans la pénombre, elle lui trouva une forme étrange. La lumière basse de la torche en projetant son ombre, lui conférait une longueur démesurée.
Hésitante et poignée d'un soupçon subit, elle se rapprocha et s'agenouilla. La neige fondant autour de la masse étendue révélait un long cocon d'une peau grossièrement tannée qu'un laçage de cuir entrecroisé fermait d'un bout à l'autre presque entièrement.
Mais, l'une des extrémités était dégagée, vaguement s'entrouvrait, et Angélique, soudain horrifiée, crut deviner dans l'entrebâillement l'ébauche d'un visage.
Elle avança une main hagarde, rejeta en arrière cette sorte de capuche.
La face d'un homme lui apparut, noircie, comme brûlée, avec des paupières de cire, pâles et closes. Elle demeura pétrifiée, accablée d'une déception sans mesure.
Ce n'était pas un sac contenant des vivres que l'on avait déposé devant sa porte.
C'était un cadavre.
Ses sens refusaient de comprendre. Et ce qui tout à l'heure, cette découverte sur son seuil, l'avait projetée au sommet de la joie, maintenant elle aurait voulu l'effacer. Que cela n'ait pas été ! Que cela ne soit pas ! Le destin n'avait pas le droit de jouer ainsi avec sa misère ! Cette tête de mort au fond d'une capuche obscure, c'était pour lui jouer quel tour ? Quelle mascarade ?...
À la pâleur des paupières abaissées contrastant avec la noirceur de la face où les brûlures du gel se mêlaient à la salissure d'une barbe noire et hérissée, elle devina que c'était un Blanc, sans doute un Français. Il y avait aussi du sang coagulé, noirâtre sur sa face... Les lèvres étaient deux minces traits charbonneux retroussés sur l'éclat des dents, d'où ce rictus macabre.
Un coureur de bois égaré ?... Était-il venu mourir contre sa porte, épuisé ? Mais non ! Elle ne l'aurait pas confondu, dès le premier abord, avec un ballot informe. Or, il était étroitement cousu, de la tête aux pieds, dans une peau retournée, cuir au-dehors, comme dans son linceul.
« Ils » étaient donc venus.
« Ils »... Français ? Indiens ? Iroquois ? Abénakis ? Présences humaines dans la nuit mortelle et déserte de l'hiver, et au lieu de se faire connaître d'elle, « ils » avaient déposé ce mort sur son seuil, puis s'étaient évanouis comme des fantômes.
Pour une aussi cruelle et vaine visite, seuls les Iroquois étaient aptes. Mais pourquoi ?
Machinalement, elle tirait un lacet, élargissait l'ouverture. Comme elle écartait les pans de cuir raidis, elle entraîna quelque chose qui y était collé et elle vit que c'était un morceau d'étoffe noire avec un peu de chair adhérente. La peau et la chair de cet homme semblaient déjà en putréfaction. On aurait dit du brai, du goudron. C'était une chair de brûlé, qui, au moindre effleurement, partait en lambeaux.
Le souffle d'Angélique s'arrêta. Sa gorge se contracta d'horreur et de pitié.
– Un martyr !... un prêtre !...
Sur la poitrine, le crucifix s'incrustait à même les blessures, petite croix simple de missionnaire.
– Pauvre malheureux, !...