Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #1
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304325
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]». Краткое содержание книги:
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
Jenny avait frémi en reconnaissant sa voix et s'était levée très vite. Elle gardait sur ses traits les stigmates de son émotion solitaire, et son regard effarouché repoussait celui de Jacques comme pour défendre un secret. Il demanda :
— « Je vous ai fait peur ? »
Elle fronçait les sourcils sans pouvoir articuler un son. Il continua :
— « Daniel n'est pas encore revenu ? » Puis, après une courte pause : « Je vous apportais ces morceaux choisis dont je vous ai parlé tantôt. »
Il sortit gauchement le livre de sa poche. Elle le prit et le feuilleta d'un geste machinal.
Elle ne s'asseyait pas, ne lui offrait pas de s'asseoir. Jacques comprit qu'il devait partir. Il sortit sur la terrasse. Jenny le suivit.
— « Ne vous dérangez pas », bredouilla-t-il.
Elle l'accompagnait parce qu'elle ne savait comment en finir plus vite, qu'elle n'osait pas lui tendre la main, et rompre là. Dégagée des arbres, la lune éclairait tant que, lorsqu'il se tournait vers Jenny, il voyait battre ses cils. Sa robe bleue avait l'inconsistance d'une apparition.
Ils traversèrent tout le jardin sans avoir prononcé un mot.
Jacques ouvrit la petite porte et descendit sur le chemin. Jenny avait, elle aussi, sans y penser, franchi le seuil et se tenait au milieu du sentier, arrêtée devant Jacques et nimbée de lumière. Alors, sur le mur étincelant de lune, il aperçut l'ombre de la jeune fille, son profil, sa nuque, la torsade de ses cheveux, le menton, jusqu'à l'expression de la bouche, — silhouette d'un noir de velours, d'une impeccable netteté. Il la désigna du doigt. Une idée folle traversa son esprit : et, sans vouloir réfléchir, avec cette audace que seuls se permettent les timides, il se pencha vers le mur et baisa l'ombre du visage aimé.
Jenny fit une brusque retraite, comme pour lui arracher son effigie, et disparut dans l'embrasure de la porte. Le carré lumineux du jardin cessa d'être visible : la porte retomba. Jacques entendit Jenny qui s'enfuyait sur le gravier. Alors il prit son élan et partit dans la nuit.
Il riait.
Jenny s'était mise à courir, à courir, comme si l'eussent poursuivie tous les spectres blancs et noirs qui peuplaient le jardin trop silencieux. Elle s'était ruée dans la maison, avait grimpé jusqu'à sa chambre et s'était jetée sur son lit. Une sueur froide la faisait frissonner. Son cœur était douloureux ; elle pressait sur son corsage ses mains qui tremblaient, et, de son front, fouillait durement l'oreiller. Toute sa volonté se tendait en un seul effort : ne se souvenir de rien ! La honte l'oppressait, empêchait les larmes de monter jusqu'aux yeux. Et elle était dominée par un sentiment nouveau : la peur. La peur d'elle-même.
Puce, oubliée en bas, aboya. Daniel rentrait.
Jenny l'entendit gravir l'escalier en fredonnant, puis s'arrêter une minute près de la porte. Il n'osait frapper, voyant qu'aucune lumière ne passait par la feuillure, croyant que sa sœur dormait déjà. Pourtant, toutes les lampes du salon étaient restées allumées ?… Jenny ne fit aucun mouvement ; elle voulait demeurer seule, dans l'obscurité. Mais, en entendant le pas de son frère s'éloigner, elle fut saisie d'angoisse et sauta de son lit :
— « Daniel ! »
À la lumière de la lampe qu'il tenait, il aperçut le visage ravagé, les prunelles fixes. Il crut que son retard avait alarmé sa sœur ; il cherchait déjà des excuses, lorsqu'elle l'interrompit :
— « Non, je suis énervée », fit-elle d'une voix sifflante. « Je n'ai pas pu me débarrasser de ton ami : il m'a suivie, suivie, il ne me quittait pas ! » Elle était pâle de rage, et elle martelait chaque syllabe. Puis une onde brusque de rougeur inonda son visage, et, sanglotant tout à coup, elle s'assit, épuisée, sur son lit : « Je t'assure, Daniel, dis-lui… Chasse-le… Je ne peux pas, je t'assure, je ne peux pas ! »
Il la considérait, interdit, essayant de deviner ce qui avait bien pu se passer entre eux.
— « Mais… quoi ? » murmura-t-il. Une idée l'effleura ; il hésitait à lui donner forme. Sa lèvre se releva de biais, en un sourire gêné : « Ce pauvre Jacques », insinua-t-il enfin, « peut-être bien qu'il t'… »
L'intonation était assez significative pour qu'il n'eût pas à terminer sa phrase. Il fut étonné de voir que Jenny ne tressaillait pas, et, les yeux baissés, semblait devenue indifférente. Elle se ressaisissait. Après une pause, si longue que Daniel n'espérait plus de réponse, elle dit :
— « Peut-être. » Sa voix avait repris son timbre normal.
« Elle l'aime », pensa Daniel ; et cette conclusion le prit tellement à l'improviste qu'il demeura muet, frappé de stupeur.
À ce moment, Jenny rencontra le regard de son frère : elle y lut clairement ce qu'il pensait. Elle se rebella : son œil bleu eut un éclair, son visage prit une expression de défi ; et, sans élever la voix, ses yeux dans les yeux de Daniel, secouant sa tête énergique, elle répéta trois fois de suite :
— « Jamais ! Jamais ! Jamais ! »
Puis, comme Daniel la considérait, indécis, mais avec une tendresse, une sollicitude d'aîné, qui la cinglait comme une offense, elle alla vers lui, releva sur le front du jeune homme une mèche indocile, et, lui donnant une tape sur la joue :
— « As-tu seulement dîné, grand fou ? »
IX
Antoine, en pyjama, debout devant la cheminée, attaquait avec un criss malais un pavé de plum-cake.
Rachel bâilla.
— « Coupe épais, mon Minou », fit-elle d'une voix paresseuse. Elle était sur le lit, les mains sous la tête, et nue.
La fenêtre était ouverte, mais aveuglée jusqu'en bas par le store de toile qui ne laissait pénétrer dans la chambre qu'une ombre chaude de tente au soleil. Paris cuisait au feu d'un dimanche d'août. Aucun bruit ne montait de la rue. La maison, elle aussi, était silencieuse, vide peut-être, sauf à l'étage au-dessus, où sans doute Aline lisait tout haut le journal pour distraire Mme Chasle et la petite convalescente, condamnée plusieurs semaines encore à la position horizontale.
— « J'ai faim », constata Rachel, ouvrant une gueule rose de chatte.
— « L'eau ne peut pas bouillir encore. »
— « Tant pis ! Donne. »
Il mit une large tranche de cake dans l'assiette, qu'il vint poser sur le bord du lit. Elle tourna lentement le haut du torse, sans quitter la pose étendue, et, s'appuyant sur le coude, la tête renversée, elle commença de goûter, pinçant entre deux doigts des fragments de gâteau, qu'elle faisait tomber dans sa bouche.
— « Et toi, chéri ? »
— « J'attends le thé », dit-il, en se laissant choir dans les coussins de la bergère.
— « Fatigué ? »
Il lui sourit.
Le lit était bas, entièrement découvert. La soie rose des rideaux s'arrondissait au fond de l'alcôve, où la nudité de Rachel, glorieusement étalée, semblait reposer, comme une figure allégorique, au creux d'une coquille transparente.
— « Si j'étais peintre… », murmura Antoine.
— « Tu vois que tu es fatigué », observa Rachel avec un sourire rapide. « Quand tu deviens artiste, c'est que tu es fatigué. »
Elle rejeta la tête en arrière, et son visage se perdit dans l'ombre, sur la litière flamboyante des cheveux. Une lumière rayonnait de ce corps nacré. La jambe droite, mollement abandonnée en faucille, s'enfonçait dans le matelas ; l'autre, relevée au contraire et pliée, faisait saillir la courbe de la cuisse, et dressait dans le jour sa rotule d'ivoire.
— « J'ai faim », gémit-elle. Et comme il s'approchait pour prendre l'assiette vide, elle lui lança autour du cou ses deux bras virils, et attira son visage.
— « Oh ! cette barbe », fit-elle, sans le repousser, « quand donc nous en délivreras-tu ? »