Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #1
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304325
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]». Краткое содержание книги:
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
Il se releva, jeta vers la glace un œil inquiet, et fut chercher un second morceau de cake.
— « Ce qui me plaît tant chez toi, c'est ça », déclara-t-il, tandis qu'elle mordait la tranche à belles dents.
— « Mon appétit ? »
— « Ta santé. Ce corps où le sang circule bien. Tu es tonique !.. Moi aussi, la carcasse est bonne », ajouta-t-il cherchant de nouveau la glace pour s'y mirer : il carrait les épaules, redressait et dilatait le buste, sans s'apercevoir à quel point ses membres restaient grêles pour le volume de la tête ; il s'imaginait toujours que sa structure physique avait la même apparence de vigueur que l'expression voulue de ses traits. Cette sensation de force, de plénitude, s'était, depuis deux semaines, accrue jusqu'à l'outrecuidance, de tout ce que l'amour exaltait en lui. « Sais-tu ? » conclut-il, « nous sommes l'un et l'autre bâtis pour vivre un siècle. »
— « Ensemble ? » murmura-t-elle, les yeux tendres, à demi clos. Et ce fut une pensée triste qui l'effleura : la crainte de ne pas conserver toujours ce goût qu'elle avait de lui et qui la rendait si heureuse.
Elle ouvrit les yeux, palpa ses jambes, glissa ses mains tout le long de sa chair élastique, et affirma :
— « Oh ! moi, si on ne me tue pas, je suis sûre de vivre très vieille. Mon père avait soixante-douze ans quand je l'ai perdu, et il était solide comme un homme de cinquante. Il est mort des suites d'un coup de soleil, par accident. D'ailleurs, on meurt d'accident, chez nous. Mon frère est mort noyé. Et moi aussi, je mourrai d'accident : d'un coup de revolver. J'ai toujours eu cette idée-là. »
— « Et ta mère ? »
— « Ma mère ? Elle n'est pas morte. Chaque fois, je la trouve rajeunie. C'est vrai, aussi, que la vie qu'elle mène… » Elle ajouta, sans intonation particulière : « Elle est enfermée à Sainte-Anne. »
— « À l'asile des… ? »
— « Je ne t'avais pas dit ça ? » Elle sourit comme pour s'excuser, et reprit complaisamment : « Voilà dix-sept ans qu'elle est là-dedans. Je me souviens à peine d'elle. À neuf ans, tu penses ! Elle est gaie, elle ne paraît souffrir de rien, elle chante… Nous sommes résistants dans la famille… Ton eau bout. »
Il se hâta vers le réchaud, et, tandis que le thé infusait, il se pencha vers la coiffeuse, cachant sa barbe d'une main et cherchant à imaginer l'aspect de son visage rasé. Non. Elle lui plaisait, cette masse sombre à la base de sa figure : elle laissait tant d'importance au rectangle clair du front, au pli des sourcils, au regard ! Et puis, il craignait instinctivement de démasquer la bouche, comme si c'eût été un aveu compromettant.
Rachel s'assit sur le lit pour boire son thé, alluma une cigarette, et se renversa de nouveau.
— « Viens près de moi. Qu'est-ce que tu fais à bouder là-bas ? »
Gaiement il se glissa près d'elle et se pencha sur son visage. L'odeur de la chevelure dénouée montait vers lui dans la tiédeur de l'alcôve : une odeur excitante à la fois et douce, une odeur tenace, un peu écœurante, que tour à tour il recherchait et redoutait, parce que, après l'avoir trop longtemps respirée, il en demeurait imprégné jusqu'au fond de la gorge.
— « Qu'est-ce que tu veux ? » dit-elle.
— « Je te regarde. »
— « Mon Minou. »
Dès qu'il se fut détaché de ses lèvres, il reprit sa pose : il plongeait curieusement dans les yeux de Rachel.
— « Qu'est-ce que tu regardes donc ? »
— « Je cherche tes prunelles. »
— « Elles sont donc bien difficiles à trouver ? »
— « Oui, à cause de tes cils. Ça fait comme un brouillard doré devant tes yeux. C'est ça qui te donne cet air… »
— « Quel air ? »
— « Énigmatique. »
Elle haussa les épaules et déclara :
— « Elles sont bleues, mes prunelles. »
— « Tu crois ça ? »
— « Bleu argent. »
— « Pas du tout », fit-il, posant de nouveau ses lèvres sur celles de Rachel et les retirant aussitôt par jeu. « Elles sont tantôt grises et tantôt mauves, tes prunelles. Une couleur trouble, pas franche. »
— « Merci. » Elle riait et faisait virer ses yeux de droite et de gauche.
Lui, songeait, la contemplant : « Quinze jours… Il me semble qu'il y a des mois. Pourtant, je n'aurais pas pu dire la couleur de ses yeux. Et, de sa vie, qu'est-ce que je connais ? Vingt-six années vécues sans moi, dans un univers si différent du mien ! Vécues : c'est-à-dire pleines de choses, d'expériences. De choses mystérieuses, d'ailleurs ; et que je commence à découvrir peu à peu… » Il ne s'avouait pas à lui-même tout le plaisir qu'il prenait à ces découvertes. Encore moins le lui laissait-il voir, à elle : il ne lui demandait jamais rien. Mais elle bavardait volontiers. Il l'écoutait, réfléchissait, rapprochait des détails, des dates, cherchait à comprendre, s'étonnait surtout, s'étonnait sans cesse, et s'appliquait à n'en rien montrer jamais. — Par dissimulation ? — Non. Mais, depuis si longtemps, son attitude devant les autres était de paraître savoir ! Il n'avait appris à interroger que ses malades. La curiosité, la surprise, étaient au nombre des sentiments que son orgueil l'avait habitué à masquer le mieux sous des airs entendus et attentifs.
— « Tu me regardes aujourd'hui comme si tu ne me connaissais pas », dit-elle. « Non, assez, laisse donc ! »
Elle s'impatientait. Elle avait fermé les yeux pour se dérober à cette investigation. Il voulut soulever les paupières avec ses doigts.
— « Assez, non, c'est fini, je ne veux plus te laisser regarder dans mon regard », déclara-t-elle, pliant son bras nu devant ses yeux.
— « Tu veux donc me cacher quelque chose, petit sphinx ? » Il baisa, depuis l'épaule jusqu'à l'attache du poignet, le beau bras luisant.
« Est-elle cachottière ? » se demanda-t-il. « Non… Une certaine réserve ; mais pas de cachotterie. Au contraire, elle se raconte avec plaisir. Elle devient même de jour en jour plus loquace… Parce qu'elle m'aime », songea-t-il, ravi, « parce qu'elle m'aime ! »
Elle lui passa le bras autour du cou, l'attira une fois encore contre son visage, puis soudain, sur un ton sérieux :
— « C'est vrai, tu sais : on n'imagine pas du tout ce qu'on peut laisser voir, rien que dans un regard ! » Elle se tut. Il entendit au fond de la gorge ce petit rire silencieux qui lui échappait souvent lorsqu'elle évoquait le passé. « Tiens, je me rappelle : c'est par un regard, un simple regard, que j'ai découvert le secret d'un homme avec lequel je vivais depuis des mois. À table. Dans un restaurant, à Bordeaux. Nous étions l'un en face de l'autre. Nous causions. Nos yeux allaient et venaient de nos assiettes à nos visages, ou bien parcouraient rapidement la salle. Tout à coup — je n'oublierai jamais ça — j'ai surpris, mais à peine l'espace d'une seconde, j'ai saisi son regard qui se fixait derrière moi, avec une expression… C'était si fort que je me suis retournée d'un seul coup, malgré moi, pour voir… »
— « Eh bien ? »
— « Eh bien, c'est pour te dire », reprit-elle d'un autre ton, « il faut se méfier de ses regards. »
Antoine fut sur le point d'insister : « Mais ce secret ? » Il n'osa pas. Il avait une peur extrême de paraître naïf en risquant des questions oiseuses ; deux ou trois fois déjà, il s'était hasardé à solliciter une explication de ce genre, et Rachel l'avait regardé, surprise, amusée, riant d'un petit air moqueur qui l'avait profondément humilié.
Il se tut donc. Ce fut elle qui reprit :
— « Ça m'attriste, ces vieilles histoires… Embrasse. Encore. Mieux que ça. » Mais elle n'avait pas fini d'y songer, car elle ajouta : « D'ailleurs, quand je dis son secret, c'est un de ses secrets que je devrais dire ! Avec ce bonhomme-là, on n'en aura jamais fini de tout découvrir. »