La jeune fille et les clones
- Автор: Брин Дэвид
- Год: 1997
- Язык: французский
- Год: Pocket
- ISBN: 2-266-08011-3
- Переводчик: Arnaud Mousnier-Lompré
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «La jeune fille et les clones». Краткое содержание книги:
Maia et Leie, sa soeur jumelle, se voient ainsi, très jeunes, réduites à explorer ce monde pastoral et le trouvent plutôt compliqué. Il y a des radicales qui militent pour les droits des hommes ; des Perkinites qui au contraire, pour les éliminer, proposent la parthénogénèse ; et même un visiteur venu des étoiles pour proposer à Stratos de réintégrer le Phylum. Quoi, il y aurait eu sécession ? Pourquoi tous ces mystères : la Porte à Enigmes, le Mur d'Images, le Grand Modeleur ? Et comment faire bouger les choses ?
« Mais quel rôle Renna joue-t-il dans tout ça ? se demanda-t-elle pour la énième fois. Les pirates veulent-elles semer la zizanie au sein du Conseil régnant ? Ou que les étoiles se vengent ? Ça, pour faire bouger les choses, ça ferait bouger les choses. Et lui, Renna, que fait-il en ce moment ? »
Maïa avait fait part à Brod de ses inquiétudes. Il écoutait bien, pour un homme, et paraissait sincèrement compréhensif. Elle lui était reconnaissante de sa compagnie et de son amitié. Puis elle finit par se laisser aller à sa chaleur, à ses effluves musqués d’homme, et s’assoupit dans ses bras, envahie par une étrange sensation de bien-être. Elle rêva de l’étoile de Wengel et d’aurores boréales, de leurs célestes rideaux d’émeraude, d’azur et d’or ruisselant au-dessus des glaciers de Port Sanger. À ces thèmes estivaux se mêlaient d’agréables souvenirs d’automne, quand les hommes revenaient d’exil en chantant joyeusement parmi les tourbillons des feuilles mortes. Puis les narines de Maïa se dilatèrent sous l’effet d’un souvenir : l’odeur lointaine du givre.
Elle s’éveilla en sursaut, sachant que trop peu de temps avait passé pour que ce fût l’aube. Pourtant, elle y voyait un peu. Une lune brillait par les trous à l’entrée de la caverne. Le blanc des yeux de Brod était visible.
— Tu tremblais. Il y a quelque chose qui ne va pas ?
Elle s’assit, en proie à une étrange agitation, un vide qui n’avait rien à voir avec la faim de nourriture.
— Je… je rêvais de chez moi.
— Moi aussi. À force de parler d’hérétiques, de rades et de Rois, je me suis mis à penser à une famille que je connaissais à Jonnaborg, qui suivait la voie Yeownne.
— La voie yeownne… ? Ah oui ! Chez les Yeownnes, ce sont les clones qui cherchent une niche et les vars qui restent chez elles.
— C’est ça. Au lieu de prendre la mer, les garçons étudient avec leurs sœurs d’été et se marient dans d’autres clans yeowns. C’est dingue à imaginer, mais ça peut être sympa.
Maïa comprenait le point de vue de Brod. Un tel mode de vie offrait plus d’ouvertures à un garçon… et aux filles d’été, qui restaient là où elles étaient nées, avec leurs mères… et leurs pères, si difficile à envisager que ce soit.
Seulement le système yeown allait à l'encontre des pulsions biologiques stratoïnes. La tendance des femmes à commencer par une naissance d’hiver avait des explications génétiques fondamentales, de même que leur dévouement à leurs clones plutôt qu’à leurs vars. La ferveur idéologique pouvait masquer de telles pulsions sur une ou deux générations, mais il n’était pas étonnant que l’hérésie yeownne demeurât l’exception.
— J’y pensais à cause de ce livre dont tu m’as parlé, qui traitait de la vie sur Florentine, bredouilla Brod. Tu sais, là où on se marie encore. Ce n’était pas comme ça dans la maison yeownne que je connaissais. Les maris (il articula ce mot avec gêne) ne faisaient pas d’histoires, même en été. Bien sûr, il y avait plus de femmes que d’hommes, alors ce n’était pas tout à fait comme sur un monde du Phylum. Et ils se tenaient à carreau pour ne pas donner aux Perkies de prétexte…
Maïa ne voyait pas bien où il voulait en venir. Ce garçon avait-il ses propres sympathies hérétiques ? Rêvait-il d’un moyen de vivre toute l’année au même endroit, avec des compagnes, des enfants, et de connaître une continuité moindre que celle des mères, mais assurément plus grande que celle normalement réservée aux hommes sur Stratos ? Comment les deux sexes se supporteraient-ils ? Ce pauvre Brod était un idéaliste.
La citadelle de Lamatie n’aurait jamais toléré le genre de situation que décrivait Brod, mais elle accueillait parfois, par tradition, des retraités comme le vieux Bennett.
Maïa frissonna en songeant à la dernière fois qu’elle avait regardé ses yeux chassieux. « Je me demandais si c’était le seul homme que je connaîtrais d’un peu près. Au contact de Renna, et maintenant Brod, il me vient de drôles de pensées. Si ça continue, je vais devenir une hérétique délirante, moi aussi. »
Ses réflexions prenaient un tour trop intense. Elle tenta de revenir à un plan plus abstrait.
— Les Yeownnes s’entendraient bien avec Kiel et ses rades.
— Je doute fort qu’elles se risquent à se mêler de politique. Elles ont assez de problèmes comme ça. Avec le taux de naissances d’été qui grimpe partout sur Stratos, flanquant la trouille à tout le monde, et les Perkinistes toujours à l’affût de boucs émissaires provars.
— Peut-être que les gens qui habitaient autrefois ici, dans les Dents du Dragon, étaient des sympathisants yeowns, à l’époque de la Défense.
— Je parie qu’à l’origine ces sanctuaires n’étaient pas réservés aux hommes. Ils n’auraient pu maintenir seuls un tel niveau de technologie et ils n’auraient jamais vaincu l’Ennemi tout seuls non plus. Je suis sûr qu’il y avait des femmes ici, tout au long de l’année, avec eux. Ils devaient avoir un secret, je ne sais pas lequel, pour arriver à s’entendre.
— Si c’est vrai, ça n’a pas duré. Après la Défense, les Rois sont arrivés.
— Ouais, et tout s’est dévoyé dans un accès de patriarchisme. Mais tout était par terre après la guerre. Une aberration, si effrayante soit-elle, ne peut excuser le Conseil d’avoir enterré l’histoire de ce lieu ! Pendant des siècles ou plus, des hommes et des femmes ont travaillé ensemble ici, en faisant l’un des sites les plus importants de Stratos.
Maïa se retint de doucher l’enthousiasme de son ami. Peut-être, s’ils avaient accès à la Grande Bibliothèque de Caria, les spéculations de Brod mèneraient-elles quelque part, mais pour l’instant, il semblait obsédé par des scénarios fondés moins sur des données que sur un espoir, le rêve de femmes et d’hommes vivant mystérieusement ensemble. Imaginait-il quelque ancien paradis dans ces îles déchiquetées, en un âge d’or qui aurait précédé la chute des Rois arrogants devant les grands clans ? Ça ressemblait fort à un gaspillage d’énergie mentale.
— Allez, on reparlera de ça demain matin, soupira-t-elle quand Brod manifesta l’intention de poursuivre la discussion.
Le jeune homme hésita, puis l’entoura de ses bras.
— Ouais. Bonne nuit, Maïa.
Elle s’assoupit tout de suite et dormit bien, puis de nouveaux rêves l’assaillirent. À l’image fantomatique de la porte d’une couleur entre le bronze et le sang se superposa l’énigme de la citadelle de Lamatie. Une voix au fond d’elle-même disait : « la véritable élégance, c’est la simplicité. »
D’autres illusions se succédèrent : les catacombes de Port Sanger, puis les remparts où, dans une tour d’angle, le clan conservait son antique et superbe télescope. C’était un appareil de métal poli comme la porte aux hexagones, et ses roulements huilés jouaient avec la même fluidité que les plaques mobiles. Un immense dais étoilé se déploya au-dessus de Maïa. Un royaume régi par des Lois claires et nettes. Un univers plein de promesses, qu’il lui fallait apprendre par cœur.
La grosse patte de Bennett posée sur la sienne l’aidait à régler l’instrument sur les principales étoiles, les nébuleuses irisées et les satellites de navigation.
Une année passa… et soudain il était là. Dans la logique du rêve, il se devait d’apparaître, traversant le ciel tel l’astre qu’il n’était pas, se mouvant de son propre gré : un vaisseau, conçu pour aller d’une étoile à l’autre.
Avide de partager cette vison, Maïa alla chercher son vieil ami et guida ses pas hésitants jusqu’au télescope. Il mit un moment à comprendre ce qu’était cette anomalie dans les cieux, puis il baissa la tête et se mit à pleurer dans la nuit…