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Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi

Электронная книга - «Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi». Краткое содержание книги:

Hortense est à Londres et c'est toujours hyper compliqué entre elle et Gary.
Mais dans le monde de la mode, elle se débrouille pour avancer.
Hortense n'a aucun scrupule, a un but, et y arrive systématiquement.
Et puis Gary est assez sexy avec sa musique et sa détermination.
Joséphine est à Paris.
Elle fait la bonne mère de famille, soutient son HDR, peine à se remettre à l'écriture...
Et a une vie sentimentale proche du néant.
Zoé, la petite dernière, grandit et s'épanouit tandis que Shirley, outre Manche, se sent vieille, inutile et refuse d'aimer.
Philippe et Alexandre sont aussi à Londres et méditent sur la vacuité de l'existence.
Marcel et Josiane cohabitent avec un surdoué, c'est pas évident mais assez marrant.
Et la méchante Henriette est maintenue en vie par son avarice et sa perversité.
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La mère et la fille repartaient bras dessus, bras dessous et entraient dans le restaurant voisin. Une grande brasserie décorée de fleurs rouges. Joséphine les apercevait, à travers la vitre. Un garçon d’un geste familier leur montrait une table, « leur » table.

Elles s’asseyaient et lisaient le menu en silence. La mère commentait, la fille acquiesçait, puis la mère commandait, défaisait une serviette et la nouait autour du cou de sa fille qui se laissait faire, docile, puis la mère prenait du pain, le beurrait et le tendait à la fille qui ouvrait la bouche comme un oisillon prend sa becquée…

Joséphine assistait à la scène, médusée. Et ravie.

Je tiens le début d’une histoire…

L’histoire d’une fille autrefois belle, appétissante, et d’une mère qui ne veut pas vieillir seule et engraisse sa fille afin de la garder à ses côtés…

Oui, c’est ça…

Chaque soir, la mère attend sa fille à la sortie de son travail. Elle l’emmène au restaurant et la gave. La fille mange, mange et grossit. Elle n’aura pas de fiancé, pas de mari, elle ne fera pas d’enfants, elle restera avec sa mère toute sa vie.

Elle vieillira comme une gamine, nourrie, coiffée, habillée par sa mère. Grosse, de plus en plus grosse…

Et la mère restera coquette, accorte, aimable avec chacun, heureuse de vivre…

— J’ai trouvé une histoire, disait Joséphine tout excitée à Zoé en rentrant ce soir-là.

Demain, je m’y mets…

Non, pas demain. Tout à l’heure. Dès qu’on a fini de dîner et que Zoé s’est retirée dans sa chambre pour travailler. Je reste sur mon élan, j’enfourche les deux grosses dames et j’écris n’importe quoi, mais j’écris.

Elles dînaient en silence, chacune absorbée dans ses pensées.

Comment finira mon histoire ? se demandait Joséphine. La fille mourra d’une congestion ? Elle tombera amoureuse d’un convive qui vient chaque soir, lui aussi, au restaurant parce qu’il est vieux garçon ? Et la mère, furieuse…

Iphigénie sonnait. Madame Cortès, madame Cortès, va falloir songer à ma pétition, j’ai reçu une lettre du syndic qui me demande de quitter les lieux… Me laissez pas tomber. Joséphine la regardait comme si elle ne la reconnaissait pas et Iphigénie s’écriait madame Cortès, vous m’écoutez pas, vous êtes où, là ? Avec mes deux grosses dames, avait envie de répondre Joséphine, ne m’arrachez pas à elles, s’il vous plaît, je vais les perdre si vous continuez à me parler, elles vont s’effacer.

— On l’écrit, cette pétition, madame Cortès ?

— Maintenant, tout de suite ? demandait Joséphine.

— Si c’est pas maintenant, c’est quand ? Vous le savez très bien, madame Cortès, si c’est pas maintenant, c’est jamais…

Zoé finissait son yaourt, pliait sa serviette, la lançait dans le panier sur la desserte, s’écriait panier ! débarrassait la table, disait je vais travailler dans ma chambre. Joséphine prenait un papier et un crayon, commençait à rédiger le texte de la pétition et disait au revoir aux deux grosses dames qui tournaient au coin de la rue et disparaissaient.

Iphigénie avait drôlement raison, si c’est pas maintenant, c’est quand ?

Elle avait trouvé le défaut de sa cuirasse. Le tout petit défaut qui lui faisait un croche-pied et la maintenait dans la peur.

C’était le mot « demain ». L’ennemi. Le frein.

Serrurier l’invita à déjeuner.

— Vous devez travailler comme une acharnée, vous ne décrochez jamais le téléphone…

— J’aimerais bien…

Elle s’élança et lui posa la question qui la taraudait, en jouant avec les arêtes de sa sole normande. Ils avaient commandé chacun une sole, c’était le poisson du jour.

— Vous croyez que je suis un écrivain ?

— Vous doutez, Joséphine ?

— Je me dis que je suis pas assez…

— Pas assez quoi ?

— Pas assez brillante, pas assez intelligente…

— Il ne faut pas être intelligent pour écrire…

— Si, si…

— Non… Il faut être sensible, observer, s’ouvrir, rentrer dans la tête des gens, se mettre à leur place. Vous l’avez très bien fait dans votre précédent livre. Et s’il a eu le succès qu’il a eu…

— Iris était là. Sans elle…

Il secoua la tête et lâcha ses couverts comme s’ils lui brûlaient les doigts.

— Qu’est-ce que vous pouvez être énervante ! Arrêtez de vous dénigrer ! Je vais vous mettre à l’amende. Cent euros à chaque fois…

Joséphine sourit pour s’excuser.

— C’est pas ça qui m’empêchera d’avoir peur…

— Écrivez ! Écrivez n’importe quoi ! Prenez la première histoire qui vous tombe sous la main et lancez-vous…

— Facile à dire… J’ai déjà essayé, mais l’histoire s’évanouit avant que j’aie eu le temps d’écrire le premier mot…

— Tenez un journal, écrivez chaque jour… N’importe quoi. Forcez-vous. Vous avez déjà tenu un journal ?

— Jamais. Je ne me trouvais pas assez intéressante…

— Cent euros… Je vais devenir riche grâce à vous !

Il houspilla le garçon, toujours le même, rouge et tremblant, assurant que sa sole était sèche, « poisson du jour ! poisson du jour ! Il a cent ans, votre poisson ! » et reprit :

— Même à seize ans ? Cet âge où on a l’impression que tout ce qui nous arrive est si important… On tombe amoureux d’une silhouette, d’un homme ou d’une femme qu’on croise dans le bus, d’un acteur ou d’une actrice de cinéma…

— Je ne suis jamais tombée amoureuse d’un acteur…

— Jamais ?

— Ils me paraissaient trop lointains, inaccessibles et comme je me trouvais insignifiante…

— Cent euros. On en est déjà à deux cents ! Vous avez intérêt à vous mettre à écrire rien que pour me rembourser… Ma mère était folle amoureuse de Cary Grant. J’ai failli m’appeler comme lui ! Cary Serrurier, ç’aurait sonné bizarre, non ? Mon père a refusé et imposé le prénom de son grand-père, Gaston. Ça tombait bien, c’était celui d’un célèbre éditeur. Je me demande d’ailleurs si je ne suis pas devenu éditeur à cause de ce prénom. Ce serait intéressant d’étudier le rapport entre le prénom des gens et leur profession… Si tous les Arthur deviennent poètes à cause de Rimbaud, les…

Joséphine n’écoutait plus. Cary Grant. Le journal de Petit Jeune Homme trouvé dans le local à poubelles ! C’était une histoire formidable. Où l’avait-elle rangé ce cahier noir ? Dans un tiroir de son bureau… Il devait encore s’y trouver, coincé tout au fond, derrière les tablettes de chocolat entamées !

Elle se redressa, eut envie d’embrasser Serrurier, mais pas de lui dire qu’il venait de lui rendre un fier service de peur que Petit Jeune Homme et Cary Grant ne s’effacent comme les deux grosses dames.

Elle regarda sa montre et s’exclama :

— Mon Dieu ! Je dois filer à la fac, j’ai un rendez-vous. Je travaille sur un ensemble de textes pour une parution universitaire…

— Un truc vendu à mille cinq cents exemplaires ? Ne perdez pas votre temps avec ça ! Allez plutôt travailler pour moi. Deux cents euros, Joséphine, vous me devez deux cents euros !

Elle le regarda avec infiniment de tendresse. Son regard brillait de reconnaissance et d’allégresse. Il se demanda ce qu’il avait bien pu dire pour la mettre dans cet état-là, se demanda si elle n’était pas en train de tomber amoureuse de lui et lui fit signe de décamper sur-le-champ.

Gary fut réveillé à huit heures du matin par une cornemuse qui jouait une marche nuptiale sous ses fenêtres. Il attrapa un oreiller, le colla contre son oreille, mais les accords stridents de l’instrument lui déchiraient les tympans. Il se leva, alla jusqu’à la fenêtre, aperçut un homme en kilt qui jouait et à qui des touristes jetaient des pièces en le prenant en photo. Il maudit l’homme, son kilt et la cornemuse, se frotta les yeux et retourna se coucher, enfoui sous les oreillers.

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