Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi». Краткое содержание книги:
Mais dans le monde de la mode, elle se débrouille pour avancer.
Hortense n'a aucun scrupule, a un but, et y arrive systématiquement.
Et puis Gary est assez sexy avec sa musique et sa détermination.
Joséphine est à Paris.
Elle fait la bonne mère de famille, soutient son HDR, peine à se remettre à l'écriture...
Et a une vie sentimentale proche du néant.
Zoé, la petite dernière, grandit et s'épanouit tandis que Shirley, outre Manche, se sent vieille, inutile et refuse d'aimer.
Philippe et Alexandre sont aussi à Londres et méditent sur la vacuité de l'existence.
Marcel et Josiane cohabitent avec un surdoué, c'est pas évident mais assez marrant.
Et la méchante Henriette est maintenue en vie par son avarice et sa perversité.
Joséphine nota encore : « Le récit d’Anne de Comnène est intéressant car il fait allusion à la première croisade (1095-1099). Elle est la première à noter la présence des femmes… »
Et la seule.
Elle posa son stylo et réfléchit.
L’histoire a le plus souvent été écrite par des hommes qui se sont attribué le beau rôle ! Ça devait les déranger de cheminer côte à côte avec de faibles femmes. Ils ont préféré omettre ce détail dans leurs récits de mâles guerriers…
Un second article traitait des conditions de voyage.
Pour partir en croisade il faut : « Bon cœur, bonne bouche et bonne bourse. »
Bon cœur car il faut aller jusqu’au bout du voyage. Certaines femmes faisaient vœu d’aller à Jérusalem, mais, prises de crainte, renonçaient, telle la reine Jeanne de Naples qui paya un pèlerin pour aller à sa place. Elle fut montrée du doigt.
Bonne bouche signifiait qu’il fallait savoir garder des secrets, ne pas se vanter auprès des musulmans, être discret.
Bonne bourse, car le voyage coûtait cher. L’image des trois bourses était souvent reprise, « une pleine de patience, l’autre pleine de foi et l’autre pleine de finance ».
Un troisième article traitait du rôle politique des femmes lors des croisades.
Elles remplaçaient souvent leur mari à la tête des royaumes qu’ils avaient créés en Orient. Prenaient part aux combats, se comportaient en négociatrices habiles. Ce fut un grand moment d’émancipation des femmes.
Et sa collègue de raconter l’histoire de Marguerite de Joinville. Reine de France, épouse de Louis IX, appelé Saint Louis. Femme d’une grande beauté, elle suivit son époux et mit au monde plusieurs enfants en Orient. C’est elle qui fit revenir la couronne d’épines du Christ, mise en gage par l’empereur de Constantinople, à Paris, dans la Sainte-Chapelle, inaugurée en 1248.
Elle dirigea avec le roi une grande expédition vers la Terre sainte. Toute la famille royale embarqua du port d’Aigues-Mortes sur trois navires à voile, la Reine, la Demoiselle, la Montjoie, remplis de vivres, de céréales, de vins. Deux mille cinq cents chevaliers, des écuyers, des valets d’armes, huit mille chevaux. Le roi et sa femme renoncèrent au luxe et s’habillèrent en simples pèlerins.
Alors que le bateau gîtait ensablé, que la tempête faisait rage, ses servantes lui demandèrent : « Madame, que ferons-nous de vos enfants ? Doit-on les éveiller ? » La reine répondit : « Vous ne les éveillerez pas, vous ne les lèverez pas, mais vous les laisserez aller à Dieu en dormant. »
Joséphine relut plusieurs fois l’anecdote, frappée par la grandeur d’âme de Marguerite. Point d’affolement, point de doute. Elle faisait confiance à Dieu et remettait son sort entre ses mains.
Ses peurs quotidiennes lui semblèrent soudain minuscules et ses prières au Ciel, dénuées de toute spiritualité.
À Damiette en Égypte, la reine joua un rôle politique majeur. Enceinte, elle dut garder la ville jusqu’à l’arrivée de renforts et la garder seule car le roi était malade. Pendant le siège, elle accoucha d’un fils, appelé Tristan, « pour la grande douleur du temps où il naquit ». De son lit d’accouchée, elle conjura les croisés : « Seigneurs, pour l’amour de Dieu, ne laissez pas prendre cette ville car vous savez que messire le roi serait perdu. Pitié vous prenne de cette chétive créature (son fils Tristan) qui gît ici… Tenez jusqu’à temps que je sois relevée. »
Elle se releva et prit part à la défense de Damiette, se comportant en véritable chef de guerre.
Ces femmes, non seulement bravaient les batailles, les tempêtes, la douleur, le froid et la faim, mais, si leur homme ou leur fils devenait lâche, elles les invectivaient. Telle cette mère qui, outrée par la couardise de son fils, l’apostropha en lui criant : « Tu veux fuir mon fils ! Alors rentre au ventre qui t’a porté. »
Joséphine lisait et songeait…
Elles n’avaient donc jamais peur ?
Elles tremblaient sûrement, mais elles s’élançaient.
Comme si de se mettre en mouvement effaçait la frayeur.
Elle écrivit sur une feuille de papier : « Enjamber sa peur. Aller de l’avant… Écrire n’importe quoi, mais écrire. »
Elle contempla les mots posés sur un papier et les répéta à voix haute.
Oui mais, reprenait-elle, le monde était plus simple au Moyen Âge. On croyait en Dieu. On était porté par une passion. Le rêve était beau, la mission, noble.
La peur, en ces temps-là, était considérée comme la manifestation du Diable. Il fallait croire en Dieu, porteur de lumière et de joie, pour éviter les démons de la peur. C’était le message des Pères du désert, ces anachorètes qui se retirèrent pour retrouver le message évangélique. Leur enseignement était limpide. Ils enseignaient ce qui nous manque aujourd’hui : la confiance, la joie, le goût du risque et la sérénité. Celui qui croit a confiance et entreprend, celui qui est du côté du Malin est triste, a une « âme noire », mélancolique.
Aujourd’hui, la peur nous paralyse. Aujourd’hui, nous ne croyons plus en rien…
Qui parle encore de transcendance ? Croire en Dieu, croire en l’amour de son prochain sont des mots qui font ricaner les beaux esprits…
Elle rêvassait, allait chercher une tablette de chocolat au lait et aux amandes à la cuisine, revenait à son bureau, mangeait une barre, deux barres, trois barres de chocolat, lisait le journal, caressait le ventre de Du Guesclin offert à ses pieds. Tu sais comment on fait, toi, vieux chien ? Tu le sais ? Il plissait les yeux, le regard fuyant dans un plaisir immobile et lointain. Tu t’en fiches, hein ? Ta gamelle est pleine et quand tu me montres la porte, je t’emmène promener…
Reprenait une barre, deux barres, trois barres de chocolat, poussait un soupir, ouvrait un tiroir et faisait disparaître la tablette.
Revenait à la phrase qu’elle avait recopiée : « Enjamber sa peur. Aller de l’avant… Écrire n’importe quoi, mais écrire. »
Elle sifflait Du Guesclin et sortait. Marchait, marchait dans Paris, écoutait, regardait, cherchait le détail qui allait lui donner de l’élan, le début d’une histoire, revenait, les épaules basses, vers son immeuble, passait devant une boutique de téléphones, une boulangerie, une banque, un magasin de lunettes, de fringues, se penchait sur les vitrines, traînait, traînait. Au coin de sa rue, elle reconnaissait une femme qui attendait chaque soir à la sortie de la banque. Une femme bien ronde avec de beaux colliers, un ensemble de soie sous son manteau de fourrure entrouvert, un sac à main Chanel, des cheveux teints aile de corbeau et des grosses lunettes noires. Parée comme pour un rendez-vous galant. Qui attend-elle ? Son mari ? Son amant ? Joséphine laissait Du Guesclin renifler le trottoir et observait la femme ronde, heureuse d’attendre. Sereine. Elle souriait aux passants, s’adressait à certains. Parlait du temps, de la météo annoncée, du mois de février maussade. Elle devait habiter le quartier. Joséphine la dévisageait et se disait mais oui, je l’ai déjà vue, son visage m’est familier. Elle attend chaque soir au coin de la rue…
Une femme sortait de la banque. Disait maman. Disait excuse-moi, je suis en retard, un client qui ne voulait plus partir, qui me racontait sa vie, j’ai pas eu le cœur de le renvoyer… Elle semblait, fait étonnant, plus âgée que sa mère. Des cheveux courts, grisonnants, le visage couperosé, sans fard, vêtue d’un gros manteau qui l’engonçait. Elle marchait en laissant pendre ses bras semblables à deux nageoires d’otarie. On aurait dit une adolescente mal dégrossie que ses copains appellent Bouboule.