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Prestimion le Coronal [Lord Prestimion - fr]

Электронная книга - «Prestimion le Coronal [Lord Prestimion - fr]». Краткое содержание книги:

Vainqueur de la guerre des Sorciers, Prestimion, qui a manqué d’y perdre la vie, a payé chèrement le titre de Coronal. La fine fleur de Majipoor a été décimée, le monde ravagé, et la belle Thismet, la grande passion de Prestimion, est morte dans les combats.
Prestimion a décidé de rendre la paix à la planète géante et d’effacer de toutes les mémoires, avec l’aide de deux mages, le souvenir du conflit atroce et de tous ceux qui ont péri. Seuls deux de ses compagnons d’armes et lui-même en garderont la trace indélébile dans leurs souvenirs.
Mais comment Prestimion pourrait-il exulter de joie durant la cérémonie de son couronnement alors que ce secret lui pèse ? Et comment pourrait-il prendre femme comme le doit un Coronal alors qu’il demeure obsédé par l’image de Thismet ?
Pire, le charme d’oubli a creusé dans les esprits un vide insidieux que vient souvent remplir la folie. La sédition gronde. La violence menace à nouveau de ravager Majipoor.
Prestimion saura-t-il guérir les peuples dont il a la charge, et se sauver lui-même en retrouvant l’amour ?
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Givilan-Klostrin ouvrit la valise qu’il avait apportée et entreprit de disposer son matériel de conjuration sur un banc. Akbalik s’en étonna ; il savait que Maundigand-Klimd n’avait pas recours à tous ces gadgets pour pratiquer la divination et qu’il manifestait pour eux un profond mépris. Ce n’était peut-être qu’une mise en scène, une justification de la somme astronomique de vingt royaux qu’il exigeait. Akbalik regarda Givilan-Klostrin aligner cinq cônes d’encens et les allumer ; la pièce s’emplit instantanément de volutes de fumée d’une douceur écœurante. Le mage prit ensuite un petit dôme de métal et tapota une saillie ; le dôme commença à émettre un son continu évoquant un tintement de cloche. Un deuxième appareil placé à côté du premier produisit une sorte de chant grave et lointain, un troisième un son aux étranges résonances qui rappelait celui d’une conque marine.

Le Su-Suheris tendit un quatrième dôme à Akbalik, puis un autre au Vroon.

— Vous le mettrez en marche au moment opportun, déclara-t-il d’un ton grave. Vous saurez quand ce moment sera venu.

Akbalik commençait à se sentir mal à l’aise. L’odeur de l’encens, les sonorités hypnotiques des cloches et des conques, les chants cadencés… cela commençait à faire beaucoup pour lui.

Mais impossible de faire machine arrière ; le processus – le coûteux processus – était en cours.

Givilan-Klostrin tenait la pile de manifestes entre les doigts tendus de ses deux mains, l’une en haut, l’autre en bas. Ses quatre yeux étaient fermés. Ses deux gorges émirent un étrange et troublant gargouillement, bizarrement synchronisé avec le chant lointain. On eût dit qu’il s’était endormi. Petit à petit, son corps se mit à osciller et ses jambes à trembler. Il s’inclina en arrière, si bas que ses deux têtes pointaient vers le sol, se redressa, se renversa de nouveau et poursuivit ce mouvement de va-et-vient.

Soudain, sans avoir reçu d’indication perceptible, Odrian Kestivaunt porta la main à la pièce en saillie de son dôme qui émit aussitôt une éclatante sonnerie de trompettes géantes, un son qui se répandit dans la pièce avec une puissance qui semblait capable de faire plier les murs. À son grand étonnement, Akbalik se sentit à son tour poussé par une irrésistible force intérieure à porter la main à son dôme. À peine l’avait-il touché, il émit une succession assourdissante de coups de cymbales. Le vacarme était infernal. Akbalik avait l’impression d’avoir été projeté au beau milieu des mille instruments de l’orchestre de l’opéra de Ni-moya.

La sueur coulait à grosses gouttes sur les deux visages de Givilan-Klostrin. Akbalik n’avait jamais vu un Su-Suheris transpirer ; il ignorait même s’ils en étaient capables. La respiration du mage était devenue une sorte de halètement rauque ; le sang s’était lentement retiré de son nez et de sa bouche. Il serrait maintenant les documents contre sa poitrine. Tandis que les sons émis par les cinq dômes de métal augmentaient d’intensité, Givilan-Klostrin tournait en titubant dans la pièce. Il lançait à chaque pas ses deux têtes en arrière et levait les genoux à toucher sa poitrine. Des grondements sauvages sortaient de sa gorge. Il heurtait tables et chaises sans paraître s’en rendre compte. Une chaise robuste dans laquelle il avait déjà buté trois fois provoqua sa colère : il leva un pied et l’abattit sur le siège avec une force stupéfiante, le brisant en mille morceaux qui volèrent en tout sens. Abasourdi, Akbalik se dit que le Su-Suheris avait véritablement le comportement d’un possédé.

Les sons des trompettes, des cloches et des gongs emplissaient la pièce. Givilan-Klostrin s’était arrêté devant une fenêtre, penché en avant, la respiration sifflante, tout le corps secoué de tremblements convulsifs. Il commença à se balancer d’un côté sur l’autre, levant un pied qu’il reposait lentement, faisant la même chose de l’autre pied. Ses têtes s’écartaient sur leur tronc commun, revenaient rapidement l’une vers l’autre en se heurtant presque et s’écartaient derechef. Il avait les joues gonflées, ses deux langues tirées ; il soufflait affreusement. À un moment, il ouvrit les yeux : les globes oculaires roulaient dans les orbites.

Une minute, deux, trois, cinq ; cela semblait ne jamais devoir se terminer. La tension qui allait crescendo ne pouvait s’achever que par une violente explosion.

Le silence se fit brusquement dans la pièce quand les cinq dômes de métal se turent au même instant. Givilan-Klostrin semblait toujours en transe.

Il avait cessé de se balancer, d’osciller, de lever les pieds. Immobile comme une statue, pétrifié, sa tête droite pendant mollement, il fixait de l’autre sur Akbalik un regard impénétrable.

Il resta une ou deux minutes dans cette position. Puis de la tête droite sortit un long gémissement inarticulé, une plainte sourde montant et descendant sur cinq ou six octaves, qui forma progressivement une succession de syllabes inaccentuées, aussi inintelligibles pour Akbalik que les lignes codées du manifeste.

Au bout d’un moment, la tête de gauche commença à parler aussi : une traduction, semblait-il, des sons divinatoires émis par l’autre, exprimée avec netteté et précision.

— L’homme que vous cherchez, déclara la tête gauche de Givilan-Klostrin, se trouve dans cette province. Ce sont des messages de son camp clandestin établi au sud de la province de Stoien et destinés à ses compagnons sur un autre continent. Il a passé de longs mois à lever une armée dans un endroit lointain ; il rassemblera bientôt ses forces ici ; il s’est fixé pour objectif de renverser le roi du monde.

En prononçant ces derniers mots, le Su-Suheris céda à l’épuisement et s’effondra avec fracas aux pieds d’Akbalik. Il resta un long moment faces contre terre, le corps parcouru de tremblements. Puis il souleva successivement chacune de ses têtes et tourna vers Akbalik un regard égaré, comme s’il se demandait où il se trouvait et qui était cet homme devant lui.

— C’est fini ? demanda Akbalik.

Le Su-Suheris acquiesça faiblement.

— Bien, fit Akbalik. Vous allez oublier tout ce qui a été dit dans cette pièce aujourd’hui, poursuivit-il en donnant un petit coup dans l’air du tranchant de la main.

Une expression ahurie se peignit sur les deux visages blafards de Givilan-Klostrin.

— Il a été dit quelque chose ? fit la tête de gauche d’une voix faible. Par qui ? Je ne me souviens de rien, seigneur. De rien. La maison de Thungma est vide.

— C’est la vérité, murmura le Vroon. Ils ne gardent aucun souvenir de leurs transes. Comme je vous l’ai dit, ils sont des véhicules, rien de plus, pour ce que le démon a choisi de révéler.

— J’espère que vous dites vrai, fit Akbalik. Faites-le sortir aussi vite que possible.

Il se sentait secoué, faible, comme si c’était lui et non le Su-Suheris qui venait de subir les spasmes et les convulsions de cette transe effrayante. Sa tête palpitait encore du son implacable des gongs et des trompettes. Et les stupéfiantes paroles de l’oracle, articulées d’une voix lente et précise, se répercutaient encore dans son cerveau. « L’homme que vous cherchez se trouve dans cette province. Il a passé de longs mois à lever une armée dans un endroit lointain. Il s’est fixé pour objectif de renverser le roi du monde. »

Les voies navigables constituaient l’itinéraire habituel pour relier le Mont du Château au port d’Alaisor, sur la côte occidentale d’Alhanroel. D’abord la descente en flotteur, par Khresm et Rennosk, jusqu’à Gimkandale où l’Uivendak prenait sa source. La rivière longeait les Cités des Pentes de Stipool et Furible, puis descendait les contreforts du Mont, via Estotilaup et Vilimong, avant d’atteindre la vaste plaine centrale du continent. Au bout de quinze cents kilomètres, l’Uivendak changeait de nom pour devenir le Clairn, puis l’Haksim quinze cents kilomètres plus loin et finissait par se jeter dans le Iyann, un fleuve puissant venu de la région humide et verdoyante qui s’étendait au nord-ouest du désert du Valmambra. Le confluent des deux cours d’eau portait le nom de Trois Rivières, sans que nul ne sût ce qu’était devenue la troisième.

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