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La grande mascarade parisienne

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La grande mascarade parisienne
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Ils arrivèrent à la gare Saint-Lazare sans avoir prononcé une parole. Les deux ou trois cents maris, leurs compagnons de route, se dispersèrent, les uns pour courir à leurs affaires, les autres pour aller déjeuner avec des dames répondant aux noms les moins sérieux du calendrier, et disposées à faire le possible pour adoucir l'amertume de3 séparations conjugales momentanées.

Gabassol et M c Taparel prirent silencieusement un fiacre et descendirent silencieusement à la porte de l'étude. Tous deux gagnèrent le cabinet notarial et se laissèrent tomber chacun dans un fauteuil.

— C'en est donc fait ! murmura Cabassol.

— C'en est donc fait! répéta M e Taparel. —Qu'est-ce qui est fait? s'écria, terrifié, M. Miradoux quilesavait suivis.

— C'est fini ! fit M 0 Taparel.

— C'est fini! répéta tragiquement Cabassol.

— Qu'est-ce qui est fini? redemanda Miradoux.

— L'affaire Badinard ! répondirent à la fois les deux hommes.

— Comment cela? fit Miradoux; en si peu de temps, auriez-vous achevé de venger feu Badinard de ses soixante-dix-sept ennemis de l'album?

— Non! répondirent Cabassol et Taparel, il n'est plus question dalbum ni de vengeances; les soixante-dix-sept individus do l'album peuvent dormir tranquilles, personne ne songera plus à troubler leur félicité conjugale ou extra-ce:)jugale! Qu'ils vivent en paix!

— Alors vous renoncez à accomplir les volontés de M. Badinard?

— Si j'y renonce! s'écria Cabassol.

— S'il y renonce ! s'écria M c Taparel.

— Sachez donc, reprit Cubassol, que je n'ai plus de vengeances à exercer parce qu'une révélation extraordinaire nous a été faite, parce que nous avons acquis la preuve que la pauvre M mc Badinard avait été affreusement calomniée par son mari, parce que cette dame infortunée n'a jamais été coupable ; en un mot parce que l'album aux soixante-dix-sept photographies compromettantes ne lui a jamais appartenu 1

Qu'elle reste seule avec son prince I

— Est-il possible ! exclama Miradoux.

_ Oui mon ami, oui! voilà quinze mois que nous errons! quinze mois que nous persécutons des innocents, que nous nous efforçons de faire de la peine à des gens qui n'ont jamais compromis M»« Badinard 1 Au lieu d'être les exécuteurs fidèles de légitimes vengeances, nous sommes presque des criminels!

— Quel abîme! gémit l'honnête W Taparel.

— Oui, M"* Badinard était innocente; oui, le cruel Badinard l'a calomnie. L'album était tout amplement le musée des souvenirs d'une cocotte perfide, l'album et les soixante-dix-sept photographies appartenaient à TulipiaBalagny!

Miradoux courut chercher un troisième fauteuil, l'amena devant la table et se laissa tomber, accablé lui aussi par cette révélation.

Enfin, dit-il après avoir pendant quelques minutes serré sa tête entre ses mains; enfui, que reste-t-il à faire?

— Liquidation ! gémit M c Taparel. Liquidation rapide et complète ! acheva Gabassol. Je suis un homme

d'honneur, messieurs, et puisqu'il nous est maintenant prouvé que M me Badinard n'était pas coupable, je considère le testament par lequel M. Badinard me léguait ses millions et ses soixante-dix-sept vengeances, comme absolument nul, et je suis prêt à renoncer à la succession !

Bravo, jeune homme, je n'en attendais pas moins de vous, fit M e Taparel eh secouant la main de Cabassol.

— Donc, nous allons liquider, dit Miradoux, il nous faut d'abord avertir M me Badinard.

Où est-elle, cette pauvre et innocente dame? demanda Gabassol.

Après la mort de son mari, elle est allée habiter une jolie propriété qu'elle possède aux environs de Fontainebleau ; elle vit fort retirée, dit-on, et assez tristement malgré la fortune rondelette qu'elle possédait en propre...

— Pauvre dame! l'avoir crue coupable... soixante-dix-sept photographies!... Quelle horreur! Jamais je n'oserai me présenter devant elle!...

— Elle a laissé à Paris un chargé de pouvoirs, M e Mitaine, avoué près le tribunal civil.

— Écrivez à M e Mitaine, reprit Gabassol, dites-lui la vérité, toute la vérité. Chargez-le de présenter à M me Badinard l'expression de mes remords et informez-le que je renonce au bénéfice du testament de feu Badinard...

— C'est entendu, fit M e Taparel, je vais demander une entrevue à M e Mitaine.

Cabassol donna encore quelques instructions au digne notaire et quitta ensuite l'étude, soulagé d'un grand poids. En se promenant sur le boulevard pour achever de dissiper l'affreuse migraine que ses tracas d'héritier lu avaient suscitée, il eut la bonne fortune de se jeter à travers Bezucheux de la Fricottière fils, qui errait, le nez baissé, avec une mélancolie visible, en compagnie de ses quatre inséparables, Lacostade, Bisseco, Pontbuzaud et Saint-Tropez.

— Comment, revenus aussi! s'écria Cabassol.

— Oui, mon ami, revenus aussi, répondit Bezucheux, le train des maris a ramené cinq célibataires bien éprouvés... Tulipia va partir pour la Bosnie; Tu comprends que nous ne pouvions rester sans elle sur les galets de Dieppe, ces galets qui ont été foulés par elle moins cruellement que nos pauvres cœurs!

Amende honorable à M mo Badinard.

Nous sommes revenus pour nous étourdir, qu'elle reste seule avec son

prince ! dirent en chœur Lacostade, Pontbuzaud, Saint-Tropez et Bisseco.

— Étourdissons-nous! murmura mélancoliquement Gabassol.

Pendant que Gabassol et ses amis ouvraient une discussion sur les moyens à employer pour dissiper les soucis moroses; M 0 Tarparel prévenait le mandataire de M rae Badinard du changement apporté dans l'affaire de la succession, par la révélation de Tulipia.

Mon cher maître Mitaine,

Une grande nouvelle ! L'album aux soixante-dix-sept portraits compromettants n'appartenait pas à M me Badinard, mais bien à une hétaïre du demi-monde, dont je ne saurais stigmatiser trop cruellement la légèreté coupable. M™ Badinard n'a

jamais été compromise, du haut du ciel sa demeure actuelle, teu Badinard doit regretter ses injurieux soupçons!

.M. Cabassol, le légataire universel de feu Badinard, après avoir exécuté déjà quelques-unes des 77 vengeances imposées par le testament de mon client, s'est arrêté brusquement dans sa tâche. 11 n'hésite pas, il renonce au bénéfice de ce testament basé sur une erreur du testateur.

Informez-en, je vous prie, madame Badinard, et dites-lui combien nous sommes heureux de voir son innocence éclater au grand jour.

Muni de tous les pouvoirs de M. Cabassol, je viens vous demander une entrevue, à l'heure que vous jugerez convenable, dans mon étude ou dans la vôtre, pour que nous arrêtions ensemble les bases d'une transaction amiable et discrète, qui permettrait à M. Cabassol de réparer dans une certaine mesure ses torts envers les personnes injustement soupçonnées par feu Badinard, et qui en môme temps remettrait tous ayant droits en possession du reste de l'héritage.

Je ne doute pas, mon cher maître, qu'en présence du beau trait de désintéressement de M. Cabassol, vous ne partagiez mon admiration pour ce jeune homme, et j'attends votre réponse.

Agréez, je vous prie, l'assurance de ma haute considération,

Tapahel.

La réponse ne se fit pas attendre, le liquidateur de la succession Badinard reçut le lendemain, à la première poste, la lettre suivante:

Mon cher maître,

Personne, n'en doutez pas, ne professe plus d'admiration que moi pour l'héroïque désintéressement de M. Cabassol, votre client; personne n'est plus disposé que votre serviteur à s'incliner devant un trait digne de la morale en actions !

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