La grande mascarade parisienne
- Автор: Robida Albert
- Язык: французский
- Жанр: Европейская старинная литература
Электронная книга - «La grande mascarade parisienne». Краткое содержание книги:
Le prince ne quitta pas la table, il fit apporter six bouteilles de Champagne et demanda à Blikendorf de lui apporter un livre en rapport avec la situation de son âme.
— Je ne vois guère que les grands philosophes qui puissent apporter quelques soulagements à l'âme...
— A l'âme malade et meurtrie! acheva le prince. Mais ils endorment le malade en même temps que la douleur... Je ne veux pas dormir, je veux souffrir... Ah! voilà ce qu'il me faut : Othello, le farouche Othello!
Tulipia s'était retirée dans sa chambre àlafois furieuse contre le prince et enchantée d'avoir un instant de liberté. Elle connaissait Mich, son accès de jalousie allait durer aussi longtemps que les bouteilles de Champagne, ensuite il dormirait et se réveillerait rasséréné.
Il fallait profiter de ce moment de tranquillité pour en finir avec Cabassol; l'heure approchait, cet obstiné persécuteur devait se trouver au rendez-vous derrière le Casino. Tulipia jeta sur ses épaules un manteau sombre, prit un de ces larges chapeaux à l'abri desquels on peut braver la pluie et le regard des gens de connaissance, et s'enveloppa encore la tête d'un voile épais et flottant — Cela fait, à peu près sûre de l'incognito, elle descendit sans bruit dans le jardin et marcha vers la plage.
Promenades sur le sable à marée basse.
A peine Tulipia eut-elle fait quelques pas, qu'un homme mystérieux la rejoignit. Cet homme était Cabassol.
— Eh bien, monsieur, dit Tulipia, je suis venue, qu'avez-vous à me dire ?
— Charmante et trop cruelle Tulipia, si de Monaco je vous ai suivie à Naples, à Venise, à Lucerne, c'est que...
— Ne parlons pas de cela, je ne suis plus libre 1 Vous êtes au courani de la situation, vous savez que Mien m'adore, sachez de plus qu'il vient d'écrire à la grande duchesse de Klakfeld pour lui présenter ses respects et ses excuses... Donc, si c'est pour m'offrir votre cœur et me demander le mien, inutile de continuer!
— Mille fois hélas! je vais donc être obligé de garder mon cœur! je suis à la fois navré etenchanté, l'amoureux est navré, mais l'ami, si vous voulez me permettre de me dire votre ami, mais l'ami est enchante de voir la belle des belles sur le point d'escalader le vieux trône de Bosnie!
— Alors c'est fini?
— Non, ce n'est pas fini! Vous me refusez votre cœur, soit, je suis désespéré, mon àme est dévorée par le chagrin, cependant je m'incline et je vous demande autre chose 1
— Quoi donc? fit Tulipia étonnée.
— Vous allez le savoir!... vous connaissez M 0 Taparel?
— M e Taparel! fit Tulipia, oui... c'est mon notaire...
— C'est aussi le mien — Or il avait entre les mains certain album de photographies, très précieux pour moi, très curieux peut-être... Il vous l'a montré et sans doute parmégarde, vous l'avez emporté... Voilà tout simplement ce que je viens vous demander, non pas hélas, votre cœur, je le vois bien, la Bosnie le possède tout entier, mais notre album !
— Votre album, permettez !... J'ai emporté un album qui m'appartenait...
— Pardon, qui m'appartenait à moi en qualité de légataire universel, vous voyez que je précise, de M. Timoléon Badinard, un cousin millionnaire qui m'a légué toute sa fortune sous certaines conditions, pour l'exécution desquelles cet album m'était nécessaire...
— Je ne sais ce que vous voulez me dire, cet album m'appartenait...
— Comment, l'album vous appartenait ! l'album de M me Badinard, l'album qui renferme les portraits des soixante-dix-sept personnes qui ont causé les chagrins conjugaux de mon respectable cousin...
Pour le coup, Tulipia rougit.
— Qu'est-ce que vous me racontez-là... mon album...
— Oui, madame! les soixante-dix-sept portraits que renferme cet album sont ceux de vils séducteurs qui, tous, ont plus ou moins fortement compromis M me Badinard, l'épouse volage de mon infortuné cousin... Oui, oui, oui, cela doit vous pénétrer d'horreur, vous si fidèle à la Bosnie, mais c'est la vérité... je puis bien vous le dire, puisque vous ne connaissez pas Badinard...
— Mais si... je l'ai connu... Timoléon Badinard, un vieux rat...
— Comment! vous avez connu Badinard?...
— Pas si haut! si quelqu'un vous entendait... Tenez, j'aime mieux tout vous avouer, il y a erreur, M me Badinard n'a jamais trompé M. Badinard... parce que... l'album m'appartient!...
— Comment! Comment! Comment! Voulez-vous dire que...
— Oui, mon ami, dit Tulipia en baissant les yeux, ces soixante-dix-sept portraits... VOUA êtes sûrs qu'il y en a soixante-dix-sept?
— Oui, soixante-dix-sept; allez toujours, je suis suspendu à vos lèvres!
— Ces suixante-dix-sept portraits sont des souvenirs d'amis à moi.
— Que dites-vous là! et les dédicaces?
— De petites galanteries mises par mes amis au bas de leur portrait...
— Je tombe de mon haut! alors, ils n'ont jamais offensé M. Badinard...
— Non... si... c'est-à-dire pas dans le sens que vous supposez, ils n'ont pas attenté à la tranquillité conjugale de M. Badinard, voilà tout. C'était mon album aux sou, venirs, une fai blesse... j'ai toujours été faible.
— Quelle révélation! s'écria Cabassol, quoi cetalbumdeM ma Badinard pour lequel j'avais soixante-dix-sept vengeances à exercer... mais, permettez, comment se trouvait-il en la possession de M me Badinard...?
M. Badinard l'a trouvé dans le secrétaire de sa femme... à la vue de ces soixante-dix-sept portraits, si compromettants, j'ose le dire, il a cru...
— Mon ami, ne me perdez pas ! ne m'accablez pas!... j'avoue tout... attendez, je crois comprendre comment cet album s'est trouvé en la possession de M me Badinard, j'ai eu des soupçons quand je me suis aperçue de la disparition de mon album, mais maintenant, j'ai une certitude ! M mo Badinard était jalouse, elle soupçonnait... ou plutôt elle savait... bref, elle corrompit ma femme de chambre et, pour avoir une arme contre moi, pour prouvera son mari que... j'avais des faiblesses... elle fit enlever mon album aux souvenirs!
— Je commence à comprendre, murmura Cabassol.
— Elle comptait donc se servir de mon album, si compromettant, vous venez de le dire, pour détacher de moi M. Badinard, mais les choses ont tourné contre elle, M. Badinard ayant découvert l'album dans la chambre de sa femme, en a conclu que les soixante-dix-sept personnages photographiés avaient attenté à son honneur conjugal!...
— Je suis confondu ! Quelle catastrophe ! Vous ne pouvez pas vous douter
Séchage sur la plage.
de la quantité d'événements et de malheurs qui ont découlé de cette erreur de M. Badinard! Non, vous ne pouvez vous en douter! Il faut absolument que vous fassiez ces aveux par-devant notaire...
— Par-devant notaire ! s'écria Tulipia terrifiée.
— Il le faut... c'est indispensable, allons bien vite trouver M* Taparel, le notaire de la succession Badinard.
— Ah ! mon Dieu, il faudra répéter tout cela devant Taparel?
— Il faudra dire tout! et même signer vos déclarations!
— Hélas! fit Tulipia, je suis cruellement punie d'avoir poussé le culte des souvenirs, jusqu'à collectionner les photographies de mes erreurs!...
— Croyez bien, madame, que je regrette amèrement de ne pas figurer dans la collection... je le regretterai toute ma vie... mais il nous faut l'album... ce malencontreux album... Ne craignez rien, il vous sera fidèlement restitué, dès que les affaires de la succession Badinard seront arrangées... Je vous demande, je vous supplie de nous le donner dès ce soir!...