La victoire d'Angélique
- Автор: Голон Анна, Голон Серж
- Язык: французский
- Жанр: Исторические любовные романы
Электронная книга - «La victoire d'Angélique». Краткое содержание книги:
Il continua pourtant, ne voulant pas y croire, aperçut de loin les ruines noircies, se résigna, mais avant de s'engager dans une nouvelle direction, comme il était à bout de vivres, il chercha un endroit propice pour cabaner, le temps de poser des pièges dans l'espoir d'attraper un gibier que l'hiver précoce rendait fort rare.
Ils avaient dressé leurs huttes depuis trois jours. Du fond de sa ravine, uniquement préoccupé de ses pièges et de sa chasse avant de se remettre en chemin, il n'avait pas pensé à examiner de plus près l'emplacement de Wapassou, et à y chercher des traces de vie, ce qui expliquait qu'il n'eût pas remarqué de son côté la fumée du fortin.
Son intention était de continuer vers le Nord et de mettre sa famille à l'abri des missions sur le Richelieu, ou du fort Saint-Anne.
Tout en parlant, il fumait sa pipe à petits coups et il avait sans cesse une mimique satisfaite, hochant la tête avec l'air entendu de quelqu'un qui n'en pense pas moins, et qui se félicite d'avoir si bien mené ses affaires.
– Le Richelieu ? Le fort Sainte-Anne ? Mais c'est très loin, lui fit remarquer Angélique. Pourquoi n'essayez-vous pas plutôt de remonter par la Chaudière vers Québec ? Vous auriez moins de distance à parcourir.
Il secoua la tête. Il avait entendu dire que l'armée du nouveau gouverneur hivernait dans les forts du Richelieu et ceux des lacs Saint-Sacrement, Champlain, et qu'à l'automne, des barques n'avaient cessé d'y acheminer de Montréal un ravitaillement monumental.
Non seulement il serait à l'abri avec les siens de la famine, mais à pied d'œuvre quand viendrait le printemps pour participer à la grande campagne guerrière contre les Cinq-Nations iroquoises qui se préparait.
Tout à coup, il s'informa du nom des enfants qui étaient avec elle dans le fortin, et quand elle lui eut répondu, il manifesta à nouveau une grande satisfaction.
– Charles-Henri ! Charles-Henri ! répéta-t-il à plusieurs reprises.
Puis se penchant vers elle d'un air malicieux :
– Je suis le beau-frère de Jenny Manigault, lui confia-t-il. Pour tout dire, il était le frère de Passaconaway, le chef des Pemacooks, qui avait enlevé Jenny et qu'elle était partie rejoindre après son évasion, confiant son fils Charles-Henri à Angélique.
Pengashi estimait que son frère aîné avait eu tort d'enlever une Française.
– Nous le lui avons tous dit, au début, nous, sa parenté, ses amis. « Mon frère prends garde », lui répétions-nous. « Tu as enlevé une Française et nos alliés blancs de Canada vont nous chercher querelle. » Alors, il alla se cacher dans les Montagnes Vertes, mais plus tard il m'avertit qu'il avait appris que sa captive française était de la même religion que les Anglais, de ceux qui avaient crucifié Notre Seigneur Jésus-Christ, et que, pour cette raison, ses compatriotes français la considéreraient comme prisonnière s'il proposait de la leur rendre. Et, loin de la racheter, les Français la donneraient à d'autres Abénakis comme butin. Il avait donc compris que personne ne viendrait la lui reprendre, s'il savait bien se défier et des uns et des autres.
La dernière fois que Pengashi avait vu son frère le chef Passaconaway, il s'apprêtait à décabaner avec sa famille composée de Jenny et de l'enfant qu'il avait eu d'elle : une petite fille, de sa mère, d'un jeune cousin qui avait perdu tous les siens dans la guerre du roi Philippe.
L'hiver s'annonçait trop rigoureux dans les Montagnes Vertes. Il voulait se rapprocher de la côte, tout en veillant à ne pas attirer la suspicion des colons anglais qui avançaient, de plus en plus nombreux vers les montagnes pour défricher la forêt et qui voyaient partout, dès que pointait la plume d'un sauvage, des partis de guerre du Nord canadien, Français et Abénakis, venus pour les scalper.
Passaconaway n'était pas baptisé, comme lui Pengashi, qui était chrétien ainsi que sa famille, et jusqu'à ses parents. Passaconaway se méfiait des hommes blancs qui pouvaient venir lui reprendre Jenny, les Français parce qu'elle était de leur race, et les Anglais parce qu'elle était de leur religion. Il serait heureux que Pengashi apporte des nouvelles de son fils à Jenny.
– Si tu remontes vers le Nord, tu n'es pas prêt de revoir ton frère, ni de pouvoir transmettre à Jenny des nouvelles de son fils, lui dit-elle.
Mais cette notion de temps et de distance n'impressionnait pas l'Indien. De toute façon, la campagne de guerre contre les Iroquois les amènerait non loin des régions où Passaconaway et sa petite tribu se cachaient.
Une fois les Iroquois anéantis, Pengashi pourrait suivre un parti, décidé à descendre récolter des chevelures d'Anglais chez les habitants des frontières, ce qui le mettrait aux limites de l'arrière-pays du New-Hampshire et des Montagnes Vertes. Il saurait distraire quelques jours aux combats, pour joindre les siens et les visiter.
Dans le wigwam de Pengashi, il y avait deux femmes. La plus jeune nourrissait un bébé ficelé sur sa petite planchette. C'était sa fille aînée dont le mari avait été tué par la chute d'un arbre au cours de leur exode.
– Les neiges sont venues trop tôt. Les arbres n'avaient pas perdu leurs feuilles. Alourdis, ils ont cassé en grand nombre.
L'autre, l'épouse, surveillait Angélique d'un regard sans aménité. Malgré l'étroitesse de la hutte, elle avait entrepris de graisser ses cheveux avec de la graisse d'ours fluide. Les Sauvagesses prenaient toujours grand soin de leurs chevelures. Celle-ci, malgré leur situation précaire, ne dérogeait pas à ses habitudes. Elle demanda à Angélique si elle n'avait pas un peigne à lui donner, en écaille ou en os, car le sien, en bois, s'était brisé.
Pengashi la fit taire avec humeur, et Angélique comprit qu'il lui reprochait de gaspiller de la graisse d'ours alors que leurs provisions étaient épuisées.
Sa fille aînée, la jeune veuve, à son tour réclama si la femme blanche pouvait lui procurer de la charpie pour son nouveau-né. Elle accusait encore l'hiver. Elle n'avait pu faire assez ample provision de ce duvet d'un roseau ou de bois de pruche pilé dont on garnissait l'entre-jambes des bébés afin de ne pas gâter leurs fourrures. Là aussi, l'Indien fit taire sa fille, rappelant que de la poudre de bois de pruche, les femmes s'en étaient servi toutes deux pour dégraisser leurs cheveux avant de les laver, quitte à les regraisser plus tard. Leurs cheveux ! Toujours leurs cheveux ! Et l'on n'avait pas de quoi manger.
Mais l'instant d'après, il demanda à Angélique, pour lui, de l'alcool et aussi une couverture, car il n'avait pu aller deux fois à la traite et rapporter des navires ou du poste du Hollandais les marchandises dont ils avaient besoin.
Angélique regretta de ne pas avoir emporté de l'alcool. Elle s'était mise en route tellement persuadée de marcher vers un mirage, qu'elle n'avait pas pensé à se nantir, au moins d'un peu de ce produit d'échange. Elle recommença d'expliquer sa situation. Elle était seule dans ce fortin avec les trois enfants, dont Charles-Henri. Ils avaient du bois pour se chauffer, mais leurs réserves de nourriture s'épuisaient. Elle attendait des secours qu'un compagnon survivant était parti chercher, jusqu'alors personne ne venait. Et la neige avait complètement recouvert l'emplacement des pièges.
Tout en parlant, elle ne pouvait s'empêcher de lorgner en direction du bol de graisse d'ours, et d'un restant de soupe de maïs qu'après beaucoup de comédies les enfants avaient fini par laisser au chien, lequel avait attendu avec patience leur décision, puis s'était jeté avidement sur cette suprême boulette de pâté.