Dictionnaire amoureux de San-Antonio
- Автор: Bouhier Éric
- Год: 2017
- Язык: французский
- Год: Éditions Plon
- ISBN: 978-2259243421
- Жанр: Путеводители
Электронная книга - «Dictionnaire amoureux de San-Antonio». Краткое содержание книги:
Ce dictionnaire tente d'éveiller la curiosité sur l'homme et les aspects riches de sa création littéraire unique. Comment évoquer avec amour le si prolifique Frédéric Dard ? Devant l'ampleur de la tâche, le plus simple était de faire comme l'auteur : tous les matins, afficher une page blanche, surmonter l'angoisse et laisser place à l'imagination désordonnée. Avec une idée forte que San-Antonio semblait me souffler à l'oreille : « Faut qu'on le capte bien, le grand, qu'on s'imprègne à fond de lui, qu'on pige son beau talent, […] et puis, tu comprends : qu'on ait envie de le choper par le cou pour l'accolade de la tendresse, histoire de bien se sentir un homme auprès de cet homme-là. »
Biographie de l'auteur
Médecin, publicitaire, muséographe, enseignant et écrivain depuis dix ans, Éric Bouhier a une véritable passion pour l'œuvre de San-Antonio. L'écriture de ce dictionnaire amoureux est l'aboutissement d'une lecture assidue depuis l'adolescence et d'un travail de recherche mené ces vingt dernières années avec des proches de Frédéric Dard et des membres d'une association dédiée à entretenir la mémoire de l'écrivain.
Acte 3 : LE ROMAN
C’est l’ouvrage évoqué plus haut, premier des « Romans de la nuit » édités au Fleuve Noir, et paru début 1956. Pas n’importe quand : une semaine avant la sortie du film de Robert Hossein ! Un coup magistral d’Armand de Caro, l’éditeur, et une douce revanche pour Frédéric, après avoir été écarté du film.
— Frédéric, votre pièce, faites-en un livre. On va le sortir avant le film, et ça va lui donner un sérieux coup de pouce, lui suggère l’homme qui a « fait » San-Antonio.
Il faut huit jours, pas un de plus, à Frédéric pour romancer sa pièce ! Pour la première fois, de Caro, qui goûte avant tout des San-Antonio l’argent qu’ils lui rapportent, ne tarit pas d’éloges devant la prouesse de l’écrivain et la qualité du roman. Les salauds vont en enfer a été réédité en France à neuf reprises à ce jour, augmenté d’une dizaine d’éditions en langue étrangère !
Acte 4 : LE FEUILLETON
Frédéric a retrouvé son inséparable Hossein depuis longtemps. Générosité faite homme, il l’a peut-être fait profiter des confortables droits d’auteur que lui reverse L’Aurore, désireux de faire paraître le livre en feuilleton du 28 janvier au 14 février 1956. Ils se montent à cinq fois ce que lui avaient rapporté les droits du premier film. Mais l’histoire a une suite !
Acte 5 : LE TÉLÉFILM
Abder Isker, scénariste et réalisateur d’origine algérienne, en signe le dernier épisode. C’est un passionné des livres de Frédéric Dard, qu’il a portés à deux reprises à l’écran : La Dernière Porte (du roman Quelqu’un marchait sur ma tombe) et Prière pour Éléna (du roman Une seconde de toute beauté). Les salauds vont en enfer n’échappe pas à l’intérêt de l’homme que Frédéric surnomme affectueusement « mon frère kabyle ». Son adaptation télévisée, avec Raymond Pellegrin (Frank), Alain Mottet (Hal) et Françoise Giret (Dora) dans les principaux rôles, sort le samedi 23 octobre 1971, sur la première chaîne de l’ORTF. L’accueil est mitigé, mais l’amitié entre les deux hommes est scellée ; cinq autres adaptations des « Romans de la nuit » suivront !
Si vous n’avez pas perdu le fil de cette étrange histoire, vous devez vous demander si nous apprenons à la toute dernière scène qui est le flic, qui est l’espion. Tout en étant prêts à m’invectiver si, par hasard, je vous le révèle. Je n’en ferai donc rien. Un conseil toutefois : s’il vous vient un jour la très bonne idée de (re)lire Les salauds vont en enfer, ayez une pensée pour Stanley Kubrick et son film culte de l’année 1968 : 2001, l’Odyssée de l’espace. Ou plutôt pour les héros dont les noms vous restent peut-être en mémoire : un des deux astronautes s’appelle Frank et le « traître », l’ordinateur à débrancher d’urgence : HAL !
San-Antonio s’est arrêté à Durlinsdorf
Avec le jour finissant, une brume glacée enveloppe la maison, l’isolant tout à coup dans une atmosphère ouatée et troublante. Je n’aurais pas dû lire Faut être logique ! avant de me coucher. J’ai encore des sueurs froides de cette histoire de maison à vendre où d’étranges bruits parcourent les murs dès le jour tombant. Je suis à peine endormi quand, soudain, venant de l’étage supérieur, un cliquetis bizarre et irrégulier me fait sursauter.
Chemise blanche rayée de bleu à col largement ouvert, foulard ras de cou, blouson de cuir, pantalon noir et chaussures vernies, il a fière allure, Frédéric Dard, une vraie tenue de commissaire du 36, quai des Orfèvres. Vous voulez le voir ? Facile : vous tournez à gauche en sortant de Belfort, dans le territoire du même nom, vous passez Grandvillars, Faverois, à Seppois-le-Bas vous prenez à droite vers Seppois-le-Haut, encore dix bornes, et vous êtes à Durlinsdorf. Là, vous repérez la maison des Kauffmann. C’est simple, c’est une maison bleue… Comme chez Maxime Le Forestier, sauf qu’elle n’est pas adossée à la colline, mais au bord de la route. C’est une vieille, belle et grosse demeure alsacienne. Sandrine et Gérard vous y accueillent et, parce que les Kauffmann sont comme ça, vous vous sentez vite chez eux comme chez vous : bien !
Sachez toutefois qu’ils hébergent un personnage peu ordinaire, Frédéric Dard lui-même, et toute sa production littéraire étalée sur soixante années. Si, si ; il suffit de monter au deuxième étage pour en avoir la preuve. Arrivé en haut de l’escalier, vous le découvrez en personne dans la tenue annoncée plus haut. Là, impassible du haut de son mètre soixante-dix en carton, il est le maître des lieux, gardien de la plus extraordinaire collection de livres, de revues, de films, de disques, et d’objets de, sur, et autour de… lui-même. Dans l’ordre, vous trouvez… ; non, il est impossible, bien sûr, d’énumérer les quelque 5 000 pièces présentées sur cent vingt mètres carrés, sans compter les réserves où journaux et revues s’empilent dans des caisses soigneusement répertoriées. Le plus simple est de vous faire la liste de ce qui manque. Ça doit tenir sur un ticket de métro, je vous la ferai passer, on ne sait jamais.
L’aventure san-antonienne des Kauffmann est si singulière, leur passion si dévorante, leur complicité si forte qu’ils ont souvent fait la une de la presse locale, à commencer par un article et un reportage télévisé sur un jour de grande fête : l’inauguration de leur musée, le 21 mai 1998. Étroitement liés par cet événement, Sandrine et Gérard avaient fait en sorte que ce vernissage coïncide avec le dixième anniversaire de leur mariage. Au fil du temps, la presse nationale ne fut pas en reste, comme en témoignent l’article et la photo que Le Monde leur consacra sur une demi-page, grande première dans l’histoire de ce journal, au lendemain de la mort de Frédéric. Rendez-leur visite ; Gérard vous racontera comment il est tombé tout à fait par hasard sur Tango chinetoque dans un carton de SAS, et comment sa vie a basculé à la suite de cette découverte. Sandrine vous montrera les huit catalogues nécessaires à retrouver en un instant n’importe quelle édition ou réédition de n’importe quel livre, et le moindre article de la plus anonyme des revues des années 1950. À faire pâlir tout documentaliste. Allez voir le supermarché où elle travaille depuis vingt ans, les produits n’y sont pas mieux rangés ! Et puis tous deux vous diront leur profond attachement à l’homme qu’ils n’ont jamais rencontré et dont la seule évocation peut parfois brouiller les regards. Ils s’amuseront des colles que vous leur poserez sur l’œuvre tentaculaire de cet homme, car ils savent tout de sa vie d’écrivain.
Tout ? Peut-être pas ! On n’héberge pas impunément un géant de papier sans qu’un jour ou l’autre son esprit ait l’envie de se dégourdir les jambes.
Voici ce dont je peux témoigner.
2 heures du matin. Au milieu des milliers de couvertures de ses livres et de tous les objets qui se rapportent à ses héros, Frédéric, le maître des lieux, a quitté ses habits de carton et se promène dans la pièce, passant d’un moment de sa vie à un autre. Lui qui ne conservait rien est émerveillé de découvrir en un seul endroit ce qu’il a imaginé et produit en soixante années, rivé à son clavier. Berthe, Marie-Marie et Béru ont leur effigie grandeur nature… plus vraie que nature ! Saint Antoine n’est pas loin et, par petites touches, photos ou dessins, la tribu Dard suit les hésitations du promeneur incertain. Il vient de s’arrêter devant un tableau où il se découvre en compagnie de Patrice, le fils écrivain, celui qui prolonge l’aventure San-Antonio et qui le fait si bien. Viennent à l’esprit de Frédéric leurs derniers mois de totale complicité, plus forts pour le maintenir en vie que toutes les médecines. Le temps de se quitter dans l’amour et d’être sûrs que leurs deux « San-Antonio » ne feront jamais qu’un. Frédéric contourne un présentoir, celui des premiers Dard, ses premiers pas dans l’écriture. Puis un autre de fanzines dont toutes les pin-up des couvertures l’interpellent : « Viens ! » Un instant, il a l’impression de se retrouver sur le seuil de la papeterie-mercerie-kiosque à journaux de Mme Buéner, sa halte préférée sur le chemin de l’école La Martinière. Le cartable sur le dos et plein d’histoires dans la besace, à raconter aux copains.