Les Habits Noirs Tome I
- Автор: Феваль Поль Анри
- Серия: Les Habits Noirs #1
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome I». Краткое содержание книги:
La bande criminelle les «Habits Noirs», dirigée par Lecoq, le bras droit du colonel Bozzo-Corona, le «Maître à tous», organise le vol de la caisse du banquier Bancelle, en 1825, tout en montant une machination compliquée destinée à égarer la justice sur un faux coupable (manoeuvre que les Habits noirs appellent «payer la loi», et qu'ils renouvelleront à chaque épisode). Ce faux coupable est André Maynotte, sur lequel Lecoq satisfait ainsi une ancienne vengeance. André Maynotte est condamné, mais réussit à s'enfuir…
En de certaines périodes, Paris a vu les associations de malfaiteurs se multiplier à tel point que la panique se répandait de rue en rue, barricadant les maisons comme des forteresses. Nous ne faisons point ici allusion au Moyen Age, ni à ces temps barbares, où nulle lueur n’éclairait les nuits parisiennes, quand la lune manquait au ciel; nous ne parlons pas même de ces jours plus rapprochés où MM. de Sartines et de La Reynie fondaient à grand-peine et par toutes sortes de moyens la tranquillité de la cité, faisant, ceux-là, dans la rigueur du terme, l’ordre avec le désordre et parfois aussi le désordre avec l’ordre. Nous parlons d’hier; la place de la Bastille avait déjà sa colonne, les cendres de l’empereur Napoléon étaient aux Invalides, Louis-Philippe régnait; quelques personnages trichaient du haut de leur grandeur, et biseautaient, pour des billets de banque, les cartes du lansquenet gouvernemental; on parlait tout haut de corruption politique; les journaux frappaient sur le ventre de tel homme d’État en plaisantant, comme on fait entre amis, et lui disaient: «Mon gaillard, tu es vendu!» On ne méprisait pas trop ceux qui y mettaient un bon prix. Toute chose tournait à la raillerie: députés satisfaits et journalistes indemnisés faisaient assaut de bonne humeur; l’apparence était d’une gaieté folle; on ne prononçait, on n’écrivait surtout le mot vertu que pour faire rire les badauds à gorge déployée.
La paix régnait en Europe, la paix à tout prix, comme disait l’opposition; on riait des menaces de guerre aussi bien que de tout le reste. La prospérité matérielle grandissait; l’industrie prenait un élan mémorable et l’on pourrait appeler ces années l’âge d’or de la commandite. Des fortunes scandaleuses montaient, tombaient, s’enflaient, s’aplatissaient: c’était bénédiction. Paris ressemblait à une immense rue Quincampoix, où incessamment trépignait l’agiotage. Les riches jouaient et gagnaient; les pauvres jouaient et perdaient; le gouvernement, brochant sur le tout, faisait, disait-on, sauter la coupe.
Et quelque chose craquait sourdement dans cette machine, chauffée à pleine vapeur. Il y avait des crimes: cela porte malheur à un règne; il y avait des crimes intéressants, des forfaits dramatiques, des causes célèbres en quantité. Le crime grouillait ainsi dans les hautes couches de l’atmosphère sociale; dans les régions moyennes, les mains, moins rouges, étaient plus crochues; tout en bas, c’était la danse macabre du vice voleur et assassin. On voyait cela, très vaguement; on riait toujours, mais on avait peur.
Le socialisme naissait parmi ces troubles; il balbutiait de tous côtés déjà ses déclamations austères. Ses apôtres s’entre-déchiraient à si belles dents qu’on eût dit l’ère des querelles scolastiques; l’association, cette vérité primordiale dont nul ne songeait à nier la puissance, menaçait de sombrer sous les plaidoyers turbulents de ses avocats.
Des bonnes gens qui n’ont jamais demandé mieux que de s’associer, ce sont les voleurs. Quand on parcourt la Gazette des tribunaux de 1830 à 1845, on est émerveillé du nombre et de l’importance des bandes de malfaiteurs qui tombèrent sous la main de la justice. La justice n’eut pas tout; la preuve, c’est qu’il en reste, sans compter ceux qui moururent dans leur lit, pleins de jours et d’honneur: mais il est certain que Vidocq et M. Allard, les fameux chefs de police, firent à cette époque de mémorables razzias. Chaque session voyait dénier deux, trois, quelquefois quatre armées de bandits, capitaine en tête; la plupart avaient entre elles de mystérieuses connexions; le crime enjambait de l’une à l’autre, et tel héros, comme Graft par exemple, l’assassin de l’horloger Péchard, à Caen, avait des états de service dans une douzaine de régiments diaboliques.
Entre ces bandes, néanmoins, il n’y avait pas unité d’organisation; chacun faisait pour son compte, et parmi l’énorme masse de témoignages et de délations qui éclairèrent les jurys, on ne trouve pas une seule trace de ces romanesques centralisations qui effrayent à bon droit l’opinion publique. Le type colossal de Vautrin, autocrate de toutes les pègres, n’exista jamais que dans l’opulente imagination de Balzac. Nos coquins, Dieu merci! n’ont pas l’esprit de famille: ils se trahissent mutuellement et, chaque fois que l’un d’eux a fait une brillante affaire, un chœur de voix envieuses s’élève des profondeurs souterraines pour crier son nom à la police.
À cet égard, les voleurs de Londres sont beaucoup plus redoutables que ceux de Paris. Voici déjà près de deux siècles que la great family – LA GRANDE FAMILLE – existe dans la capitale du Royaume-Uni et, malgré les dénégations officielles, il est mille fois probable que cette jacquerie terrible n’est pas près de mettre bas les armes. Elle a son roi, sa loi, son parlement, sa religion, sa force armée. Ses racines descendent profondément sous le niveau social; ces cimes montent si haut que l’accusation a peine à les atteindre. Ici la vérité laisse bien loin derrière elle toutes les fictions de nos romanciers; le crime, organisé sagement, largement, a des prudences d’État et se tient, vis-à-vis de la société, dans des limites en quelque sorte politiques.
Nous sommes en France, laissons de côté les transcendantes originalités de l’Angleterre.
Ce que nous venons de dire touchant Londres et la solide agrégation de ses malfaiteurs n’est pas hors de propos, car la sourde panique qui agita Paris en cette année 1842 portait sur un objet pareil. La multiplicité des bandes dont les méfaits se renouvelaient sans relâche, l’exhibition répétée de ces criminels qui surgissaient en foule comme si le pavé de Paris eût recouvert une intarissable mine de brigands faisaient revivre l’idée déjà vieille d’un séminaire mystérieux qui toujours et toujours bouchait les vides produits dans les rangs de l’armée du mal. Vautrin existait peut-être, ce génie déclassé, cette roue puissante, mais désengrenée, dont la force agissait à l’encontre du mouvement de la mécanique sociale. Il y avait peut-être un homme, ayant le bras assez long, la main assez large pour atteindre et contenir tous les malandrins de France et de Navarre, une tête assez vigoureuse pour fonder la Rome du crime, une pensée assez nette pour instaurer dans ce Vatican nouveau la grande politique des excommuniés.
On ne prononçait aucun nom. Et pourtant, il faut toujours un signe pour représenter une idée si vague, si fantastique qu’elle soit. Le signe y était; on disait: l’Habit-Noir. Et, grâce à des souvenirs plus ou moins récents, vagues et profonds, comme la rumeur elle-même, cela sonnait plus haut que si l’on avait dit: Rob Roy, Jacques Scheppard, Fra Diavolo, Zampa, Schinderhannes; cela donnait dix fois, cent fois autant que Vautrin!
En cette même année 1842, la cour d’assises de la Seine jugea une bande de malfaiteurs de la plus dangereuse espèce qui durent à ce sobriquet: les Habits Noirs, la meilleure part de leur triste célébrité. Ces Habits Noirs appartenaient peut-être à la terrible association qui fut la frayeur de Paris; rien ne prouve le contraire, mais alors, au lieu de capturer l’état-major, la police s’était laissé prendre par les goujats de l’armée; Ces Habits Noirs-là, vulgaires scélérats, un peu mieux couverts que le gibier ordinaire du jury, portant des gants et faisant, l’un d’eux au moins, de piètres vaudevilles, ne servirent qu’à donner le change un instant. Ce n’était pas là le roi Vautrin et ce n’était pas sa cour. L’Habit-Noir, le véritable, paraissant tout à coup parmi cette séquelle, eût mis sa cheville à la hauteur de leurs fronts.