Les Habits Noirs Tome I
- Автор: Феваль Поль Анри
- Серия: Les Habits Noirs #1
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome I». Краткое содержание книги:
La bande criminelle les «Habits Noirs», dirigée par Lecoq, le bras droit du colonel Bozzo-Corona, le «Maître à tous», organise le vol de la caisse du banquier Bancelle, en 1825, tout en montant une machination compliquée destinée à égarer la justice sur un faux coupable (manoeuvre que les Habits noirs appellent «payer la loi», et qu'ils renouvelleront à chaque épisode). Ce faux coupable est André Maynotte, sur lequel Lecoq satisfait ainsi une ancienne vengeance. André Maynotte est condamné, mais réussit à s'enfuir…
– Mais s’il allait nous renier plus tard?
– Impossible! protesta Similor. Je ne dis pas qu’il nous embrassera dans la rue. Ça ne serait pas raisonnable… mais il nous fera des petits signes amicaux du sein de son carrosse.
– Je n’en demande pas davantage! soupira tendrement Échalot.
– Et puis d’ailleurs, crois-tu que nous ne serons pas habillés proprement, à l’époque?
– Dame! s’il en fait les frais généreusement…
– Il les fera, j’en réponds!… Viens te coucher.
Échalot embrassa une dernière fois le futur pair de France et s’étendit sur la paillasse. La concorde était rétablie entre les deux amis. Pendant un quart d’heure, ils dialoguèrent leurs légitimes espérances, puis ils trouvèrent un sommeil plein de rêves où ils se virent tous deux, gras et cossus tétant la bombance éternelle.
De bonne foi, Saladin, héritier, acheté par l’impotent, pouvait-il faire moins pour papa et maman?
Ils ronflaient tous deux, maman et papa, pauvres estomacs creux, pauvres consciences vides. Courez le monde, fouillez l’univers, nulle part ailleurs que dans les ravins de la forêt parisienne vous ne trouverez ces végétations monstrueuses.
La lune tournait et mettait sa lumière sur la mièvre face du petit. C’était un vieillard en miniature, et gentil pourtant. Dans les rides indécises de ce masque, on devinait les rudiments d’un sourire à la Voltaire.
Comment poussent-elles ces créatures! Les enfants scrupuleusement soignés meurent parfois, car Paris n’est pas une bonne nourrice; mais ceux-là ne meurent jamais. Ils percent la terre sous le pied qui les devait écraser. Ils ont la santé du champignon. S’il y avait la peste, ils en vivraient. Chance de mauvaise herbe! Que deviennent-ils, ces fils de l’impossible? C’est le mystère et c’est le hasard. À quoi peut servir une pareille trempe? À tout. Leur berceau fut leur vice, mais ils ont souffert. Aucune souffrance n’est perdue ici-bas, quand le patient a la force et le temps. Parmi ces créatures, l’innombrable majorité n’a pas le mal. C’est la litière de nos sociétés.
Mais d’autres… Ah! ceux-là sont d’acier. Prenez garde ou découvrez-vous; c’est solide pour nuire ou pour bien faire; c’est intrépide ou c’est implacable; cela inspire la terreur ou le respect. Les grands coquins ont cette origine, les ardents tribuns aussi, aussi les fiers poètes, aussi les magnanimes apôtres.
Sera-t-il Cartouche, cet avorton? ou Robespierre? ou Bernadotte? ou Beaumarchais? ou Vincent de Paul? Paris est capable de tout.
Mais qu’elle est laide au clair de lune, cette graine d’idiot ou de héros! Tirez!
Pendant que tout dormait dans ce trou plein d’illusions et de misère, la porte du logis de Trois-Pattes, située à l’étage au-dessous, roula doucement sur ses gonds. Le commissionnaire estropié de la cour du Plat-d’Étain sortit de sa chambre avec précaution après avoir éteint préalablement sa lumière. Il monta l’escalier en rampant, et c’était chose pénible, mais curieuse, de voir avec quelle adresse de reptile il profitait de sa roulette ou troisième patte. Il s’arrêta devant le taudis d’Échalot et prêta l’oreille.
Puis, longeant un corridor étroit qui traversait les combles, il rejoignit l’escalier de service et en descendit les marches à reculons, jusqu’au premier étage.
Là étaient deux portes dont l’une s’ouvrait sur les cuisines assez vastes et bien vivantes de la maison Lecoq, dont le patron était un joyeux appétit.
Ce fut à l’autre que l’estropié frappa six coups ainsi espacés: trois, deux, un.
La porte roula aussitôt sur ses gonds, et une voix de femme énergiquement enrouée dit en patois corse:
– Fa giorne, donque, aqueste nott’ sclopat? (Il fait donc jour, cette nuit, éclopé?)
Trois-Pattes passa le seuil en rampant et répondit:
– Il y a du nouveau, madame Battista. J’ai travaillé pour deux aujourd’hui, tout éclopé que je suis. Je ne dormirai pas avant d’avoir entretenu le patron.
XXIV Le rêve d’Edmée
Dans cette pauvre chambre, où la lampe, triste, éclairait naguère le travail de la malade, il y avait deux personnes maintenant: Mme Leber, étendue sur son lit, et sa fille Edmée, assise près du chevet. La lampe brûlait toujours, répandant sa lueur économe dans ce petit intérieur d’une propreté flamande, mais qui respirait je ne sais quelle mélancolie découragée. Il n’y avait rien là dans le mobilier ni dans les rares objets d’ornement qui indiquât une fortune perdue; tout était décent, mais médiocre, tout excepté un très beau brassard d’acier ciselé, appartenant à l’art du quinzième siècle, qui était posé sur la modeste commode et recouvert d’une baudruche très transparente.
Sans cet objet, qui contrastait avec tout ce qui l’entourait, l’opulence passée n’avait point laissé de débris. Il y avait des années qu’elle était morte, et comme il arrive après les catastrophes commerciales, quand le vaincu est homme d’honneur, on avait rompu complètement et tout d’un coup avec les aises de la vie; on s’était fait pauvre résolument et franchement.
Edmée et sa mère étaient tout ce qui restait de cette maison Bancelle, l’orgueil et l’envie de la ville de Caen, la riche maison de banque, la maison de banque qui avait hôtel, château et carrosses!
Vous avez vu dans quelque salle basse de ferme, dans quelque mansarde, le diplôme encadré comme une image sainte. C’est tout l’ornement de l’indigent réduit; cela dit l’humble gloire du maître, beaucoup de veilles ou beaucoup de sang; cela raconte parfois une noble action, parfois un trait d’héroïsme. Pour une fortune, les bonnes gens qui manquent de tout ne vendraient pas ce brevet-là. Le brassard ciselé, objet d’art délicat et précieux, n’était pas une relique d’orgueilleuse magnificence; c’était un témoignage comme le brevet qui parle d’honneur.
M. Bancelle, avant de quitter Caen pour toujours, avait épuisé ses dernières ressources pour se procurer ce brassard, éloquence muette qui plaidait la cause de toute sa vie et constatait la force majeure, instrument de sa ruine. C’était là, sous l’enveloppe transparente, la foudre même qui l’avait terrassé.
M. Bancelle, au moment de sa chute, avait quatre beaux enfants, une femme encore jeune et bien-aimée, une vieille mère et une sœur dont il était la providence. Tout ce monde-là tint conseil, et il fut décidé qu’on travaillerait chaque heure de chaque jour pour payer cette lourde dette que le sort mettait à la charge de la famille. C’étaient d’honnêtes gens.
M. Bancelle et sa famille vinrent à Paris: il quitta son nom qui avait été une noblesse et prit celui de sa mère pour entamer une lutte vaillante, mais ingrate. Mme Bancelle, qui était enceinte à l’heure de la catastrophe, mit au monde une fille, notre Edmée, quelques jours après l’arrivée à Paris. Ce fut une fête mouillée de larmes, un sourire qui naissait dans le deuil. Et pourquoi cette morne histoire de la bataille impossible? M. Leber n’avait que l’habileté facile des heureux. Il n’était ni assez âpre, ni assez subtil pour faire de rien quelque chose. Il mourut bien vite à la peine.
Lui parti, et il s’en alla le premier, fixant sur ceux qui restaient son regard désespéré, la mort demeura dans la maison. Sa sœur le suivit: une pauvre demoiselle qui ne pouvait se consoler, regrettant son luxe comme on pleure un amour, puis, chose lugubre, à des intervalles presque égaux, les quatre beaux enfants. Tout cela en trois années. La veuve était de marbre. Edmée, son dernier bien, se coucha. L’intervalle y était: ce devait être son heure. La veuve s’étendit sur le tapis et ferma les yeux: elle ne voulait rien opposer à la condamnation de Dieu.