Jack
- Автор: Доде Альфонс
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Jack». Краткое содержание книги:
Roman noir, comme le Petit Chose, inspiré par une histoire authentique, Jack reprend la trame d'une enfance malheureuse, alors à la mode. La narration se centre sur le destin de Jack et en souligne l'implacable et fatal développement.
Charlotte quitta son fils de bonne heure; et la petite maison, toutes ses fenêtres ouvertes à l’air tiède, aux bourdonnements du jardin légèrement inculte qui mêlait ses fleurs et ses fruits dans le renouveau de l’arrière-saison, la petite maison que Jack parcourait de pièce en pièce en se baissant un peu pour rechercher dans tous les coins les miettes de son enfance disparue, s’accorda pour la première fois et sans aucune ironie avec l’inscription de son frontispice:
Petite maison, grand repos.
FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE
TROISIÈME PARTIE
I CÉCILE
Mais c’est de la diffamation, cela. Tu as le droit de l’attaquer en justice, ce misérable Hirsch. M’avoir laissé cinq ans avec cette conviction que mon ami Jacques était un voleur!… Canaille, va!… Il était venu chez nous exprès pour m’apprendre cette nouvelle, il pouvait bien revenir pour la désavouer, puisque ton innocence était reconnue, constatée, et constatée dans les termes les plus flatteurs, les plus éloquents pour toi. Voyons! montre-moi encore ton livret.
– Voilà, monsieur Rivals.
– C’est superbe. On ne répare pas mieux un tort involontaire. Ce directeur est un brave homme… Ah! tiens! je suis content. Ça m’avait souvent tourmenté, cette idée que mon élève était devenu un coquin… Et dire que si je ne t’avais pas rencontré par hasard chez les Archambauld, j’aurais pu garder cette pensée-là encore longtemps!
C’était, en effet, dans la petite maison du forestier que M. Rivals venait de retrouver son ancien ami.
Depuis dix jours qu’il habitait les Aulnettes, Jack vivait comme un brahme contemplateur, plongé dans le grand silence de la nature, humant les derniers beaux jours, se pénétrant de leurs soleils attiédis, ne sortant de chez lui que pour s’enfoncer dans le calme vivant de la forêt. Les arbres lui donnaient de leur sève, le sol de sa vigueur, et parfois, en secouant son front pour y réveiller la pensée, il lui semblait qu’il perdait un peu de sa laideur de malade et de forçat sous le ciel fin, profond, épuré, dont l’automne aux tranquilles rayons laissait voir au loin les espaces.
Les seuls êtres humains avec lesquels il fut en relation étaient les Archambauld, dont il avait conservé un si bon souvenir. La femme lui rappelait sa mère qu’elle avait servie longtemps, affectueuse et fidèle; l’homme, le bon géant, silencieux et sauvage, absorbé comme un faune dans la végétation du bois, évoquait pour lui tout un passé de promenades délicieuses et fortifiantes. Il revivait son enfance, entre ces deux solitaires. La femme lui achetait son pain, ses provisions, et souvent, quand il avait la paresse de rentrer chez lui, il faisait cuire lui-même dans la cendre de leur foyer quelque repas élémentaire. Il restait là sur un banc devant la porte, à fumer sa pipe à côté du garde. Ces gens ne le questionnaient jamais. Seulement, à le voir, les pommettes enflammées, si maigre dans sa longue taille, le père Archambauld avait ces hochements de tête tristes avec lesquels il regardait ses bois de hêtres envahis par les charançons.
Ce jour-là, en arrivant chez ses amis, Jack avait trouvé le mari alité, atteint d’une violente attaque de rhumatismes articulaires qui, deux ou trois fois par an, jetaient ce colosse à bas, le couchaient comme un grand arbre foudroyé. Debout à son chevet, un petit homme vêtu d’une longue redingote, dont les basques pleines de journaux et de livres lui battaient sur les jambes, se tenait, tête nue, sa belle crinière blanche tout ébouriffée. C’était M. Rivals.
L’entrevue fut embarrassée d’abord. Jack était honteux de se trouver en face du vieux docteur dont il se rappelait les sinistres prédictions.
M. Rivals, attribuant cette gêne à la pensée du vol, restait lui-même très froid. Mais la faiblesse de ce grand garçon le toucha malgré tout. Ils sortirent ensemble, revinrent à pied en causant, par les petits chemins verts de la forêt; et d’un sentier à l’autre, d’un détail vague à un plus précis, ils étaient arrivés à la limite du bois et à l’explication complète du malentendu.
M. Rivals triomphait, ne se lassait pas de relire la page du livret où le directeur de l’usine avait constaté l’erreur de l’accusation.
– Ah ça! maintenant que te voilà installé dans le pays, j’espère bien que nous allons te voir plus souvent. C’est indispensable, d’abord. Ils t’envoient dans les bois comme un cheval au vert; mais cela ne suffit pas. Tu as besoin de soins, de grands soins, surtout dans la saison où nous entrons. Étiolles n’est pas Nice, que diable!… Tu sais comme tu te plaisais à la maison, autrefois. Elle est toujours la même. Il n’y a que ma pauvre femme qui manque à l’appel. Elle est morte, il y a quatre ans, de chagrin, de découragement, car depuis notre malheur elle ne s’était jamais bien relevée. Heureusement que j’avais la «petite» pour la remplacer, sans cela je ne sais pas ce que je serais devenu. Cécile tient les livres, la pharmacie. C’est elle qui va être contente de te voir!… Allons! quand viendras-tu?
Jack hésitait avant de répondre. Comme s’il eût compris sa pensée, M. Rivals ajouta en riant:
– Tu sais, devant la petite tu n’as pas besoin d’arriver avec ton livret pour être sûr d’être bien accueilli… Je ne lui ai jamais parlé de rien, pas plus qu’à la maman. Elles t’aimaient trop. Cela leur aurait fait trop de peine… Il n’y a jamais eu l’ombre d’un mauvais sentiment entre vous… Ainsi donc tu peux te présenter sans crainte. Voyons! il fait trop frais pour que tu viennes dîner avec nous aujourd’hui. Le brouillard ne te vaut rien. Mais je compte sur toi pour déjeuner demain matin. Toujours comme de ton temps. On déjeune à midi, ou à deux heures, ou à trois, selon les visites. C’est même encore pis qu’autrefois, parce que mon sacré cheval, en vieillissant, est devenu plus lambin et plus maniaque… Nous avons des histoires ensemble tous les jours… Là, te voici chez toi, rentre vite… Demain, sans faute! Ne manque pas, ou je viens te chercher.
En refermant la porte de la maison, tout embarrassée de plantes grimpantes, Jack éprouva une singulière impression. Il lui sembla qu’il revenait d’une de ces grandes courses en cabriolet qu’il faisait jadis entre le docteur et sa petite amie, qu’il allait trouver sa mère apprêtant le couvert avec la femme du garde pendant que LUI travaillait dans la tourelle. Ce qui complétait l’illusion, c’était le buste de d’Argenton qu’on n’avait pas emporté à Paris comme trop encombrant et qui continuait à dominer la pelouse, rouillé, triste, promenant son ombre mobile autour de lui ainsi que l’aiguille d’un cadran solaire.
Il passa la soirée assis au bord de la cheminée, devant un feu de sarments, car la chambre de chauffe l’avait rendu frileux. Et de même qu’autrefois, quand il revenait de ses bonnes expéditions en pleine campagne, les souvenirs qu’il rapportait l’empêchaient de sentir le poids de la tristesse et de la tyrannie qui pesaient sur toute la maison; de même, ce soir-là, la rencontre de M. Rivals, le nom de Cécile plusieurs fois prononcé, avaient mis dans son cœur un bien-être inconnu depuis longtemps, peuplé sa solitude de chers fantômes, de visions heureuses qui l’accompagnèrent jusque dans son sommeil.