Jack
- Автор: Доде Альфонс
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Jack». Краткое содержание книги:
Roman noir, comme le Petit Chose, inspiré par une histoire authentique, Jack reprend la trame d'une enfance malheureuse, alors à la mode. La narration se centre sur le destin de Jack et en souligne l'implacable et fatal développement.
La grosse moustache de d’Argenton a tressailli, mais c’est tout. En regardant cette face blême, étalée et correcte, dont pas un pli n’a bougé, il serait bien difficile de définir ses impressions, de savoir si le triomphe y domine ou le remords tardif devant ce dénoûment lugubre. Peut-être ces deux sentiments se contrarient-ils sur le visage impassible qui n’en laisse voir franchement aucun.
Le poète éprouve seulement le besoin d’aller évaporer au dehors l’agitation que lui cause cette grande nouvelle.
– J’ai beaucoup travaillé, dit-il très sérieusement à ses amis… Je veux prendre l’air… Allons faire un tour.
– Tu as raison, dit Charlotte… Sors un peu, cela te fera du bien.
Charlotte qui, d’habitude, retient son «artiste» sans cesse à la maison, parce qu’elle croit toutes les dames du faubourg Saint-Germain informées de son retour et prêtes à s’inscrire à la file pour «boire tout le sang de son cœur,» ce soir-là exceptionnellement, est ravie de le voir partir, de rester seule avec sa pensée. Elle pourra donc pleurer en paix sans que personne essaye de la consoler, se livrer tout entière à ces terreurs, à ces pressentiments qu’elle n’ose pas avouer de peur d’être brutalement rassurée. Voilà pourquoi la servante même la gêne, pourquoi au lieu de bavarder longuement avec elle comme à chaque fois que monsieur sort, elle la renvoie dans sa mansarde.
– Madame veut rester seule?… Madame n’a pas peur?… C’est si triste ce vent qui souffle sur ce balcon.
– Non, laissez-moi…, je n’ai pas peur.
Enfin la voilà seule, elle peut se taire, réfléchir à son aise, sans que la voix du tyran lui dise: «À quoi penses-tu?…» Elle pense à son Jack, parbleu! Et à quoi penserait-elle? Depuis qu’elle a lu dans le journal cette ligne sinistre: On est sans nouvelles du Cydnus, l’image de son enfant la poursuit, l’affole, ne la quitte plus. Le jour encore, l’égoïsme accapareur du poète lui ôte jusqu’à son tourment; mais, la nuit, elle ne dort pas. Elle écoute le vent qui souffle et lui cause une terreur singulière. À cet angle du quai où ils habitent, il arrive toujours de quelque point différent, irrité ou plaintif, secouant les vieilles boiseries, effleurant les vitres sonores, rabattant une persienne détachée. Mais qu’il chuchote ou qu’il crie, il lui parle. Il lui dit ce qu’il dit aux mères et aux femmes de marins, des paroles qui la font pâlir.
C’est qu’il vient de loin, ce vent de tempête, et il vient vite, et il en a vu, des aventures! Sur ces grandes ailes d’oiseau fou qu’il heurte partout où il passe, toutes les rumeurs, tous les cris s’enlèvent et se transportent avec une égale rapidité. Tour à tour farceur ou terrible, dans la même minute il a déchiré la voile d’un bateau, éteint une bougie, soulevé une mantille, préparé les orages, activé l’incendie; c’est tout cela qu’il raconte et qui donne à sa voix tant d’intonations différentes, joyeuses ou lamentables.
Cette nuit, il est sinistre à entendre. Il passe en courant sur le balcon, ébranle les croisées, siffle sous les portes. Il veut entrer. Il a quelque chose de pressé à dire à cette mère; et tous les bruits qu’il apporte, qu’il jette contre la vitre en secouant ses ailes mouillées, résonnent comme un appel ou un avertissement. La voix des horloges, un sifflet lointain de chemin de fer, tout prend le même accent, plaintif, réitéré, obsessionnant. Ce que le vent veut lui dire, elle s’en doute bien. Il aura vu en pleine mer, car il est partout à la fois, un grand navire se débattre au milieu des flots, heurter ses flancs, perdre ses mâts, rouler dans l’abîme avec des bras tendus, des visages effarés et blêmes, des chevelures plaquées sur des regards fous, et des cris, des sanglots, des adieux, des malédictions jetées au seuil de la mort. Son hallucination est si forte qu’elle croit entendre parmi les rumeurs qui lui viennent du lointain naufrage une plainte vague à peine articulée:
– Maman!
C’est sans doute une illusion, une erreur de sa pensée inquiète.
– Maman!
Cette fois, la plainte est un peu plus forte… Mais non, c’est impossible. Les oreilles lui tintent, bien sûr… Ô Dieu, est-ce qu’elle va devenir folle?… Pour échapper à cette surprise de ses sens, Charlotte se lève, marche dans le salon… Pour le coup, quelqu’un a appelé. Cela vient de l’escalier. Elle court ouvrir la porte.
Le gaz est éteint, et la lampe qu’elle tient à la main dessine en ombre sur les marches les arabesques de la rampe… Rien, personne… Pourtant elle est sûre d’avoir entendu. Il faut voir encore. Elle se penche, en levant bien haut sa lumière. Alors, quelque chose de doux et d’étouffé, qui tient à la fois du rire et du sanglot, retentit dans l’escalier où une grande ombre monte, se traîne en s’appuyant au mur.
– Qui est là?… crie-t-elle toute tremblante, animée d’un espoir fou, et qui l’empêche d’avoir peur.
– C’est moi, maman…, Oh! je te vois bien… répond une voix enrouée et bien faible.
Elle descend vite quelques marches. C’est lui, c’est son Jack, ce grand ouvrier blessé qui s’appuie sur deux béquilles, si défaillant, si ému à l’idée de revoir sa mère qu’il a dû s’arrêter au milieu de l’escalier avec un appel de détresse. Voilà ce qu’elle a fait de son enfant.
Pas un mot, pas un cri, pas même une caresse! Ils sont là tous deux en face l’un de l’autre; et ils pleurent en se regardant.
Il y a des fatalités de ridicule qui s’attachent à certains êtres, rendent inutiles ou fausses toutes leurs manifestations. Il était dit que d’Argenton, roi des Ratés, raterait tous ses effets. Quand il rentra, ce soir-là, il avait résolu, après en avoir longuement conféré avec ses amis, d’annoncer la fatale nouvelle à Charlotte pour en finir tout de suite, et de soutenir ce premier assaut à l’aide de quelques phrases solennelles indiquées par la circonstance. Rien que la façon dont il tourna la clef dans la serrure annonçait la gravité de ce qu’il allait dire. Mais quelle ne fut pas sa surprise de trouver, à cette heure indue, le salon encore allumé, Charlotte debout, et, près du feu, les restes d’un de ces repas dévorés à la hâte comme les départs et les arrivées en improvisent devant leurs émotions.
Elle vint à lui, tout agitée:
– Chut! ne fais pas de bruit… Il est là… Il dort. Oh! que je suis heureuse!
– Qui? quoi?
– Mais Jack. Il a fait naufrage. Il est blessé. Son navire perdu. On l’a sauvé, lui, par miracle. Il arrive de Rio-Janeiro, où il a passé deux mois à l’hôpital.
D’Argenton eut un sourire vague qui pouvait, à la rigueur, passer pour une preuve de satisfaction. Il faut lui rendre cette justice qu’il prit la chose très paternellement et fut le premier à déclarer qu’on garderait Jack à la maison jusqu’à ce qu’il fût complètement rétabli. En conscience, il ne pouvait moins faire pour son principal, son unique actionnaire. Dix mille francs d’actions méritaient bien quelques égards.
La première émotion passée, les premiers jours écoulés, la vie habituelle du poète et de Charlotte reprit son cours, augmentée seulement de la présence de ce pauvre éclopé dont les deux jambes brûlées par l’explosion d’une chaudière avaient beaucoup de peine à se cicatriser. Vêtu de sa vareuse en laine bleue, la figure encore noire de son ancien métier, les traits grossis, déformés sous une couche de hâle où la petite moustache blonde ressortait avec une couleur d’épi brûlé, les yeux rouges et sans cils, le teint enflammé, les joues creuses, désœuvré, découragé, enveloppé de cette torpeur qui suit les grandes catastrophes, le filleul de lord Peambock, le Jack (par un K) d’Ida de Barancy se traînait de chaise en chaise pour, la plus grande irritation de d’Argenton et la plus grande honte de sa mère.