Jack
- Автор: Доде Альфонс
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Jack». Краткое содержание книги:
Roman noir, comme le Petit Chose, inspiré par une histoire authentique, Jack reprend la trame d'une enfance malheureuse, alors à la mode. La narration se centre sur le destin de Jack et en souligne l'implacable et fatal développement.
«Jack, marquis de l’Épan!»
Il se répétait cette phrase à lui-même comme si ce titre le rapprochait de Cécile. Le pauvre enfant ignorait que toutes les vanités du monde ne valent pas, pour toucher un vrai cœur de femme, la pitié qui l’entr’ouvre à toutes les tendresses.
«Je vais écrire à ma mère,» pensa-t-il. Mais ce qu’il y avait à demander était si délicat, si compliqué, si difficile à dire, qu’il résolut d’aller trouver Charlotte, d’avoir avec elle une de ces conversations où les yeux aident les paroles, où les sous-entendus des aveux se traduisent dans un silence souvent plus éloquent que les mots. Malheureusement il n’avait pas assez d’argent pour prendre le chemin de fer. Sa mère devait lui en envoyer; elle n’y avait plus pensé, sans doute.
– «Bah! se dit-il, j’ai fait la route à pied quand j’avais onze ans. Je la referai bien à présent, quoique je sois un peu faible.»
Il la refit en effet, le lendemain, cette terrible route; et si elle lui parut moins longue et moins effrayante, il la trouva aussi bien plus triste. C’est une impression bien fréquente que ce désenchantement des souvenirs d’enfance retrouvés à l’âge où tout se juge et se raisonne. On dirait qu’il y a dans les yeux de l’enfant une matière colorante qui dure autant que l’ignorance de ses premiers regards; à mesure qu’il grandit, tout se ternit de ce qu’il admirait. Les poètes sont des hommes qui ont gardé leurs yeux d’enfants.
Jack vit l’endroit où il avait dormi, la petite grille de Villeneuve-Saint-Georges où il s’était arrêté pour faire croire à une brave casquette à oreillons que sa mère habitait là, le tas de pierre au long du fossé où un corps étendu lui avait fait si grand’peur, et le cabaret borgne, coupe-gorge hideux tant de fois évoqué dans ses rêves!… Hélas, en fait de bouge, il en avait vu bien d’autres. Les figures sinistres d’ouvriers en ribote, de rôdeurs de barrières, dont il s’était si fort effrayé autrefois, n’avaient plus de quoi le surprendre, et il songeait en les coudoyant que si le Jack de sa jeunesse, se dressant tout à coup de la poussière de la route avec sa marche hésitante et hâlée d’écolier fugitif, rencontrait le Jack de maintenant, il en aurait plus peur peut-être que de toute autre apparition lugubre.
Il arriva à Paris vers une heure de l’après-midi, dans une pluie maussade et froide; et poursuivant la comparaison qu’il faisait de ses souvenirs avec l’heure présente, il se rappela l’aube splendide, la belle déchirure d’un ciel de mai, dans laquelle sa mère lui était apparue au bout de son premier voyage, comme un archange Michel enveloppé de gloire et chassant devant sa lumière les sombres cohortes de la nuit. Au lieu de la petite villa des Aulnettes, où son Ida chantait au milieu des fleurs, sous le porche caverneux et froid de la Revue des races futures, d’Argenton, qui sortait, lui apparut, suivi de Moronval chargé d’épreuves et d’un escadron de Ratés épuisant dans quelques paroles vivement échangées une discussion récente.
– Tiens! voilà Jack, dit le mulâtre.
Le poète tressaillit, releva la tête. À voir ces deux hommes en présence, l’un vêtu avec soin, étoffé, ganté, luisant, sortant de table, l’autre efflanqué dans sa veste en velours trop courte, miroitant d’usure et d’eau, on n’aurait jamais pensé qu’il pût y avoir entre eux une attache quelconque. Et c’est bien ce qui fait la physionomie particulière de ces ménages interlopes, la tare à laquelle se reconnaît le hasard de ces familles où le père est charpentier, la fille comtesse et le frère coiffeur dans quelque faubourg.
Jack tendit la main à d’Argenton, qui se laissa prendre un doigt négligemment et lui demanda si la maison des Aulnettes était louée.
– Comment?… louée?… dit l’autre qui ne comprenait pas.
– Mais oui… En te voyant ici, quelle idée veux-tu qu’il me vienne, sinon: La maison est occupée, il est obligé de revenir!
– Non, dit Jack décontenancé, personne même ne s’est présenté depuis que je suis là.
– Alors, que viens-tu faire ici?
– Je viens voir ma mère.
– C’est une fantaisie que je comprends. Malheureusement il y a des frais de voyage.
– Je suis venu à pied… dit Jack très simplement, avec un air d’assurance et de fierté tranquille qu’on ne lui connaissait pas.
– Ah!… fit d’Argenton.
Il se recueillit une seconde pour lui décocher cette petite phrase:
– Allons! je vois avec plaisir que tu as les jambes en meilleur état que les bras.
– Voilà un mot féoce… ricana le mulâtre.
Le poète sourit modestement; et, content de son effet, s’en alla suivi de son escorte obséquieuse en file le long des quais.
Huit jours auparavant, le mot cruel de d’Argenton aurait glissé sur l’abrutissement de Jack; mais, depuis la veille, il n’était plus le même. Quelques heures avaient suffi pour le rendre fier et susceptible, si bien qu’après l’outrage reçu il eut envie de s’en retourner à pied comme il était venu, sans même voir sa mère; mais il avait à lui parler, à lui parler sérieusement. Il monta.
L’appartement était tout bouleversé; Jack trouva des tapissiers en train d’installer des tentures, de poser des bancs, comme pour une distribution de prix. On donnait le jour même une grande fête littéraire où toute la banlieue des arts et des lettres devait être réunie; et voilà pourquoi d’Argenton avait été si furieux de voir arriver le fils de Charlotte. Celle-ci ne parut pas enchantée non plus. En l’apercevant, elle s’arrêta au milieu de son coup de feu de maîtresse de maison occupée à transformer le logis, à créer de petits salons, des boudoirs, des fumoirs, partout jusque dans les alcôves et les cabinets de toilette.
– Comment! c’est toi, mon pauvre Jack! Je parie que tu viens chercher de l’argent. Tu as dû croire que je t’avais oublié. C’est que, je vais te dire, je comptais en charger M. Hirsch qui doit aller aux Aulnettes dans deux ou trois jours pour faire des expériences très curieuses sur les parfums, une nouvelle médecine qu’il a inventée d’après un livre persan… tu verras, c’est étonnant comme découverte!
Ils causaient debout, à demi voix, au milieu des ouvriers qui allaient, venaient, plantaient des clous, remuaient les meubles.
– J’aurais à te parler très sérieusement, dit Jack.
– Ah! mon Dieu, quoi donc?… Qu’est-ce qu’il y a?… Tu sais que le sérieux n’a jamais été mon fort… Puis, tu vois, aujourd’hui tout est en l’air à cause de notre grande soirée… Oh! ce sera superbe. Nous avons lancé cinq cents invitations… Je ne te dis pas de rester, parce que, tu comprends… D’abord, ça ne t’amuserait pas… Voyons! puisque tu tiens absolument à me parler, viens par ici, sur la terrasse… J’ai fait arranger une verandah pour les fumeurs, tu vas voir, c’est très commode.
Elle le fit passer sous une verandah à plafond de zinc, doublé de coutil rayé, ornée d’un divan, d’une jardinière, d’une suspension, mais qui paraissait bien triste en plein jour, avec le bruit strident de la pluie et l’horizon mouillé, brumeux, des bords de la Seine.