Jack
- Автор: Доде Альфонс
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Jack». Краткое содержание книги:
Roman noir, comme le Petit Chose, inspiré par une histoire authentique, Jack reprend la trame d'une enfance malheureuse, alors à la mode. La narration se centre sur le destin de Jack et en souligne l'implacable et fatal développement.
Jack se sentait gêné. Il pensait: «J’aurais mieux fait d’écrire…» et ne savait par où commencer.
– Eh bien? dit Charlotte en arrêt, le menton dans la main, avec cette jolie pose de la femme qui écoute.
Il hésita encore une minute, comme on hésite à poser un poids trop lourd sur une étagère à bibelots, car ce qu’il avait à dire lui semblait considérable pour la petite tête légère qui se penchait vers lui.
– Je voudrais… je voudrais te parler de mon père.
Elle eut au bord des lèvres un «en voilà une idée!» et si elle ne le prononça pas, l’expression saisie de sa figure, où il y avait de la stupéfaction, de l’ennui, de la crainte, le dit pour elle.
– C’est un sujet bien triste pour nous deux, mon pauvre enfant; mais enfin, si pénible qu’il soit, je comprends ta curiosité, et je suis prête à la satisfaire. D’ailleurs, ajouta-t-elle avec solennité, je m’étais toujours promis, quand tu aurais vingt ans, de te révéler le secret de ta naissance.
Cette fois, ce fut à lui de la regarder, stupéfait.
Ainsi, elle ne se rappelait plus que, trois mois auparavant, elle lui avait fait cette révélation. Pourtant il ne protesta pas contre cet oubli. Il allait y gagner de pouvoir confronter ce qu’elle lui dirait avec ce qu’elle lui avait déjà dit. C’est qu’il la connaissait si bien!
– Est-ce vrai que mon père était noble? demanda-t-il tout de suite.
– Tout ce qu’il y a de plus noble, mon enfant.
– Marquis?
– Non, baron seulement.
– Mais je croyais… tu m’avais dit…
– Non, non! c’étaient les Bulac de la branche aînée qui étaient marquis.
– Il était donc allié à ces Bulac?…
– Je crois bien… c’était lui le chef de la branche cadette.
– Alors… mon père… s’appelait?
– Le baron de Bulac, lieutenant de vaisseau.
Le balcon se serait écroulé entraînant dans sa chute la verandah de coutil et tout ce qu’elle contenait, que Jack n’aurait pas éprouvé un plus effroyable ébranlement de tout son être. Il eut encore pourtant le courage de demander:
– Y a-t-il longtemps qu’il est mort?
– Oh! oui, très longtemps… répondit Charlotte; et elle fit un geste éloquent pour renvoyer bien loin dans le passé cette existence devenue pour elle problématique.
Son père était mort; voilà ce qu’il y avait de probable. Maintenant, était-ce un de Bulac, était-ce un de l’Épan? Sa mère avait-elle menti cette fois ou l’autre? Après tout, peut-être ne mentait-elle pas, peut-être n’en savait-elle rien elle-même.
Quelle honte!
– Comme tu as mauvaise mine, mon Jack! dit Charlotte, s’interrompant tout à coup d’une longue histoire romanesque où elle s’était lancée avec fougue à la suite de son lieutenant de vaisseau, tes mains sont glacées. J’ai eu tort de t’amener sur le balcon.
– Ce n’est rien, dit Jack avec effort, cela se passera en marchant.
– Comment! tu t’en vas déjà? Oui, au fait, tu as raison, il vaut mieux que tu rentres de bonne heure… Avec ce mauvais temps. Allons! embrasse-moi.
Elle l’embrassa bien tendrement, releva le collet de sa veste, lui donna un tartan à elle à cause du froid, glissa un peu d’argent dans sa poche. Elle s’imaginait que le nuage de tristesse répandu sur sa figure lui venait à la vue de ces préparatifs d’une fête à laquelle il n’assisterait pas; aussi avait-elle hâte de le voir partir, et quand sa bonne vint l’appeler: «madame, c’est le coiffeur…» elle en profita pour presser les adieux:
– Tu vois, il faut que je te quitte… Soigne-toi bien… Écris plus souvent.
Il descendit lentement, accroché à la rampe. La tête lui tournait.
Oh! non, ce n’était pas leur fête de ce soir qui lui serrait le cœur; mais la pensée de toutes les autres fêtes où il n’avait pas été convié dans la vie, la fête des enfants qui ont un père et une mère à aimer, à respecter, la fête de tous ceux qui ont un nom à eux, un foyer, une famille à eux. Il savait bien aussi une autre fête dont le sort l’exclurait sans pitié, celle de l’amour heureux qui vous unit pour toujours à quelque chose de beau, de loyal et d’honnête. Il n’en serait pas de cette fête-là! Et le malheureux se désolait, sans s’apercevoir que regretter tous ces bonheurs c’était déjà en être digne, et qu’il y avait loin de sa torpeur passée à cette vue si claire de son triste destin, qui, seule, pouvait lui donner la force de le combattre.
Livré a ses pensées lugubres, il s’approchait de la gare de Lyon, de ces quartiers pauvres où la boue semble plus épaisse, le brouillard plus pesant, parce que les maisons y sont noires, les ruisseaux chargés, et que la misère de l’homme aide et augmente toutes les tristesses de la nature. C’était l’heure de la sortie des fabriques. Un peuple hâve et lassé, flot humain qui traînait avec lui bien des découragements et des détresses se répandait sur les trottoirs et la chaussée, vers les boutiques de marchands de vin, vers ces bouges de barrière dont quelques-uns portent pour enseigne: Á LA CONSOLATION, comme si l’ivresse et l’oubli étaient le seul refuge des misérables. Jack, brisé, transi, sentant l’horizon fermé de partout sur sa vie aussi hermétiquement qu’il l’était sur cette soirée d’automne pluvieuse et froide, eut tout à coup un geste et un cri de désespoir.
– Ils ont raison, parbleu!… Il n’y a que ça… il faut boire!
Et, franchissant un de ces seuils souillés par les sommeils abjects ou les batailles meurtrières de l’ivresse, l’ancien chauffeur se fit servir une double mesure de vitriol [3]. Mais voilà qu’au moment de lever son verre, au milieu de la foule confuse et bruyante, dans la fumée des pipes, la buée lourde que faisaient ces souffles avinés, ces blouses trempées de pluie, il lui sembla qu’un sourire céleste s’entr’ouvrait devant lui et qu’une voix profonde et douce murmurait près de son oreille:
– Buvez-vous de l’eau-de-vie, monsieur Jack?
Non, certes, il n’en buvait plus, il n’en boirait plus jamais. Il sortit du cabaret brusquement, laissant son verre plein sur le comptoir où sa monnaie, vivement jetée, retentit dans un étonnement général.
II CONVALESCENCE
Comment Jack, tombé malade à la suite de ce triste voyage, fut prisonnier quinze jours aux Aulnettes, abandonné aux soins du docteur Hirsch qui essayait sur ce nouveau Mâdou son mode de médication par les parfums, comment M. Rivals vint le délivrer, l’emporta chez lui de vive force, le rendit à la vie, à la santé, ce serait peut-être un peu long à raconter, et j’aime mieux vous montrer tout de suite notre ami Jack installé dans un bon fauteuil, à une des fenêtres de la «pharmacie,» avec des livres à portée de sa main et du repos tout autour de lui, un repos rafraîchissant qui vient de l’horizon tranquille, de la maison silencieuse, du pas léger de Cécile mettant dans son inertie juste ce qu’il faut d’activité pour que le convalescent savoure mieux ses longues journées de complète inaction.
Il est si heureux qu’il ne parle même pas, qu’il se contente de tenir ses yeux à moitié ouverts sur cette chère présence, d’écouter l’aiguille de Cécile ou sa plume sur le papier rayé de ses livres de compte.