Prestimion le Coronal [Lord Prestimion - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Серия: Majipoor (fr) #6
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 2-221-08929-4
- Переводчик: Patrick Berthon
- Жанр: Фэнтези
Электронная книга - «Prestimion le Coronal [Lord Prestimion - fr]». Краткое содержание книги:
Prestimion a décidé de rendre la paix à la planète géante et d’effacer de toutes les mémoires, avec l’aide de deux mages, le souvenir du conflit atroce et de tous ceux qui ont péri. Seuls deux de ses compagnons d’armes et lui-même en garderont la trace indélébile dans leurs souvenirs.
Mais comment Prestimion pourrait-il exulter de joie durant la cérémonie de son couronnement alors que ce secret lui pèse ? Et comment pourrait-il prendre femme comme le doit un Coronal alors qu’il demeure obsédé par l’image de Thismet ?
Pire, le charme d’oubli a creusé dans les esprits un vide insidieux que vient souvent remplir la folie. La sédition gronde. La violence menace à nouveau de ravager Majipoor.
Prestimion saura-t-il guérir les peuples dont il a la charge, et se sauver lui-même en retrouvant l’amour ?
— J’en serais ravie, fit Varaile en souriant.
Elle sortit en leur faisant des signes de la main.
— Quelle femme extraordinaire, fit Abrigant, encore rayonnant de plaisir. Je comprends tout maintenant… T’appelle-t-elle « monseigneur » en toute circonstance ?
— Seulement lorsqu’elle est en présence de gens qu’elle ne connaît pas bien, répondit Prestimion. Une pointe de formalisme, rien d’autre ; elle a reçu une bonne éducation. Mais il n’en va pas de même quand nous sommes seuls.
— Je l’espère, fit Abrigant. La fille de Simbilon Khayf ! poursuivit-il en secouant la tête. Qui l’eût cru ? Cet ignoble petit bonhomme qui a engendré une fille comme celle-là…
4
L’été était arrivé dans les plaines d’Alhanroel où le Mont du Château se dressait jusqu’au ciel, même si aucun changement de saison n’était perceptible au Château qui jouissait de son printemps perpétuel.
Un calme trompeur s’y était établi. Il n’y avait, du moins dans l’immédiat, aucune crise aiguë à gérer. Prestimion se faisait à son rôle de Coronal ; il recevait des délégations des provinces lointaines, se rendait de temps en temps dans les cités voisines du Mont, présidait les réunions du Conseil, s’entretenait avec les représentants du Pontife et de la Dame des affaires de l’État ou son concours était indispensable. La vague de folie continuait de faire de nouvelles victimes, mais l’augmentation était moindre et le peuple dans son ensemble semblait s’être fait une raison et s’y résigner comme à un déluge s’abattant sur les champs à l’époque des moissons, à la maladie de la lusavande, aux tempêtes de sable qui ravageaient parfois le sud-est de Zimroel ou aux autres imperfections sans lesquelles la vie sur Majipoor eût été totalement paradisiaque.
Quant à Dantirya Sambail, il semblait avoir disparu de la surface de la planète. Qu’il eût perdu la vie dans le courant de sa fuite vers le sud d’Alhanroel continuait de paraître trop beau pour être vrai à Prestimion ; mais il en venait malgré lui à accepter cette possibilité. À la seule idée d’un monde sans Dantirya Sambail, il se laissait gagner par un merveilleux sentiment de sérénité et de bien-être. Dans les moments de forte tension ou de grande fatigue, Prestimion prenait le temps de se dire : je suis débarrassé à jamais de Dantirya Sambail, pour le simple plaisir de savourer la paix que ces mots apportaient à son âme.
Varaile, de son côté, s’était bien adaptée à son nouvel état. L’épouse du Coronal a ses propres tâches à accomplir, largement de quoi remplir ses journées. L’une d’elles, pourtant, ne lui était pas imposée : la visite qu’elle faisait tous les matins à Simbilon Khayf dans son confortable logement de l’aile nord du Château, près de la Salle Hendighail, avant de vaquer à ses occupations.
L’homme qui était naguère la plus grosse fortune de Stee et dont l’hôtel particulier faisait l’objet de l’admiration et de l’envie générales vivait à ce jour dans un modeste logement de cinq pièces, loin du centre de l’activité du Château. Il ne semblait pourtant ni s’en soucier ni même en avoir conscience. Le temps des efforts était révolu pour Simbilon Khayf. Rien chez lui n’indiquait qu’il eût gardé le souvenir de la puissance financière qui avait été sienne, pas plus que de l’ambition farouche qui lui avait permis d’y accéder ni de la multitude de petites vanités par lesquelles il proclamait à la face du monde que Simbilon Khayf était une force avec laquelle il fallait compter.
Chaque jour était maintenant pour lui comme une nouvelle naissance, les expériences de la veille, quelles qu’elles aient été, totalement effacées, comme les traces des oiseaux sur la grève de la Mer Intérieure à marée basse. L’infirmière du matin le réveillait, lui donnait un bain, l’habillait d’une robe blanche toute simple. Après le petit déjeuner, elle l’emmenait faire une petite promenade le long du Parapet de Methirasp, la vaste terrasse pavée qui s’étendait derrière sa résidence. Varaile arrivait en général à l’heure de son retour.
Ce matin-là, comme tous les jours, Simbilon Khayf paraissait détendu, heureux. Il l’accueillit, comme d’habitude, d’un baiser courtois mais distrait sur la joue et d’une poignée de main fugitive. Même s’il avait presque tout oublié de sa vie d’antan, il se rappelait le plus souvent qu’il avait une fille et qu’elle s’appelait Varaile.
— Tu as bonne mine, ce matin, père. T’es-tu bien reposé ?
— Oui, très bien. Et toi, Varaile ?
— J’aurais aimé dormir un peu plus longtemps, mais tu sais que ce n’est pas possible. Nous nous sommes couchés tard ; encore un grand dîner, avec le duc de Chorg, qui arrivait de Bibiroon et qui est un fin connaisseur en vins. Comme la famille de Prestimion produit des grands crus, il a fallu faire venir de Muldemar une caisse des meilleurs vins et le duc – qui s’en étonnera ? – a voulu goûter chacun des flacons…
— Prestimion ? murmura Simbilon Khayf avec un sourire vague.
— Mon époux. Lord Prestimion, le Coronal. Tu sais que je suis la femme du Coronal, père ?
— Tu as épousé le vieux Confalume ? lança Simbilon Khayf en clignant des yeux. Pourquoi as-tu fait ça ? Quelle idée d’épouser un homme plus âgé que ton père !
— Mais non, répondit Varaile en riant malgré la gravité de la situation. Confalume n’est plus Coronal ; il est devenu Pontife. Il y a un nouveau Coronal maintenant.
— Bien sûr : lord Korsibar. Où avais-je la tête ? Comment ai-je pu oublier que Korsibar a succédé à Confalume ? Ainsi, tu as épousé Korsibar ?
Elle tourna vers son père un regard où se mêlaient la perplexité et la tristesse. Les divagations de son esprit dérangé prenaient les tours les plus étranges.
— Korsibar ? Non, père. D’où tiens-tu ce nom ? Il n’y a pas de lord Korsibar. Je ne connais personne de ce nom.
— J’étais pourtant sûr que…
— Non, père.
— Alors, qui…
— Prestimion, père. Prestimion. C’est lui le Coronal, le successeur de lord Confalume. Et je suis son épouse.
— Ah ! lord Prestimion ! Très intéressant. Le nom du nouveau Coronal est Prestimion, pas Korsibar. Qu’est-ce qui a pu me faire croire cela ?… Et tu es son épouse, dis-tu ?
— C’est exact.
— Combien d’enfants avez-vous eus, ce lord Prestimion et toi ?
— Nous ne sommes pas mariés depuis longtemps, père, répondit Varaile en rosissant. Nous n’en avons pas encore.
— Cela viendra ; tout le monde a des enfants. J’en ai eu un moi-même, je crois.
— Mais oui. Tu parles avec ta fille en ce moment.
— Ah ! oui ! Celle qui a épousé le Coronal. Comment s’appelle-t-il, déjà ?
— Prestimion, père.
— Prestimion, oui. J’ai connu un Prestimion autrefois. Assez petit, cheveux blonds, très habile avec un arc et une flèche. Un garçon intelligent. Je me demande ce qu’il est devenu.
— Il est devenu Coronal, père, répondit patiemment Varaile. Je l’ai épousé.
— Tu as épousé le Coronal ? C’est ce que tu viens de dire : tu as épousé le Coronal ? Voilà qui est singulier. Et quelle progression pour nous dans l’échelle sociale. Jamais personne de notre famille n’avait épousé un Coronal ; dis-moi si je me trompe.
— Je suis sûre d’être la première.
C’est à peu près à ce moment-là, chaque matin, que les yeux de Varaile s’embuaient de larmes et qu’il lui fallait détourner la tête ; Simbilon Khayf ne supportait pas de la voir pleurer. Elle s’essuya les yeux du bout des doigts et se retourna vers son père en souriant courageusement.
Il lui était devenu évident au long des dernières semaines qu’elle n’avait jamais réellement aimé son père à l’époque où il avait toute sa tête ; qu’elle n’avait en vérité jamais eu beaucoup d’affection pour lui. Elle avait accepté les conditions de leur vie sans rien mettre en question : sa soif d’argent et de gloire, ses prétentions sociales embarrassantes, son arrogance, ses ridicules en matière vestimentaire, sa fabuleuse fortune. Un caprice du Divin avait fait d’elle la fille de cet homme, un autre, après la mort prématurée de sa mère, l’avait promue maîtresse de la domesticité à un âge encore tendre. Varaile avait tout accepté et assumé les responsabilités qui lui étaient échues, étouffant en elle toute tendance à la rébellion. La vie avec Simbilon Khayf avait souvent été pénible, mais c’était sa vie, elle n’avait pas le choix.