La face des eaux [The Face of the Waters - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1997
- Язык: французский
- Год: Livre de poche
- ISBN: 2-253-07191-9
- Переводчик: Patrick Berthon
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «La face des eaux [The Face of the Waters - fr]». Краткое содержание книги:
Mais lorsque l’armateur Delagard commet l’irréparable, les Gillies décident de chasser les humains.
Où fuir ? L’espace est inaccessible.
Il ne reste à Lawler, le médecin, et à ses compagnons qu’à se confier à l’océan, sur les vaisseaux de Delagard, en espérant rejoindre le continent mythique nommé la Face des eaux, de l’autre côté du monde.
La peau. Les muscles. Le couteau semblait savoir où aller. Lawler écarta adroitement les couches successives de tissus. Il incisait maintenant le péritoine. Il s’était entraîné, chaque fois qu’il effectuait une intervention chirurgicale, à atteindre un état de conscience dans lequel il se considérait non comme un chirurgien, mais comme un sculpteur, et où il pensait au patient comme à un objet inanimé, un tronc d’arbre, et non à un être humain en proie à des souffrances. C’était pour lui la seule manière de supporter la vue de tout ce sang.
Encore plus profond. Il venait de traverser la paroi abdominale. Du sang commençait à se mêler sur le pont à la flaque d’eau de mer qui entourait Martello.
Les intestins ne devraient pas tarder à apparaître.
Voilà. Il y était.
Quelqu’un se mit à hurler. Quelqu’un d’autre émit un grognement de dégoût.
Mais pas à la vue des viscères. Quelque chose d’autre apparut dans le ventre de Martello. Quelque chose de fin et de brillant, qui se déroula lentement sur cinq ou six centimètres et se dressa.
C’était une créature sans yeux et même, à ce qu’il semblait, dépourvue de tête, juste une bande lisse, rose et glissante de matière vivante indifférenciée. Il y avait une ouverture à son extrémité supérieure, une sorte de bouche dans laquelle apparaissait une petite langue rouge, pointue et râpeuse. La créature luisante, dotée d’une souplesse et d’une grâce célestes, se balançait avec des mouvements hypnotiques. Derrière Lawler, les cris n’avaient pas cessé.
D’un revers preste de la main, Lawler la trancha net avec son scalpel. La partie supérieure atterrit sur le pont et commença de se tortiller à côté de Martello. Elle se dirigea vers Lawler, mais la grosse botte de Kinverson s’abattit aussitôt sur elle et la réduisit en bouillie.
— Merci, dit calmement Lawler.
Mais l’autre moitié était restée à l’intérieur et Lawler essaya de la retirer avec la pointe de son scalpel. Elle ne semblait aucunement se soucier d’avoir été coupée en deux et elle poursuivait sa danse, toujours aussi gracieuse. Fouillant sous la masse des viscères, Lawler essaya de la déloger en poussant par-ci, en tirant par-là. Il crut en voir l’extrémité et la trancha d’un coup de scalpel, mais il en restait encore. Quelques centimètres qui continuaient de le narguer. Un nouveau coup de scalpel. Cette fois, il avait la totalité. Il jeta derrière lui le bout de ruban rose et Kinverson l’écrabouilla aussitôt.
Derrière le médecin, tout le monde gardait le silence.
Il commença à refermer l’incision, mais il s’arrêta net en percevant un nouveau mouvement.
Y avait-il une autre de ces créatures ? Oui, au moins une. Et probablement plusieurs. Martello gémit et remua un peu. Un spasme terrible le fit décoller légèrement du pont ; Lawler eut juste le temps d’écarter son scalpel pour ne pas le blesser.
Une deuxième créature anguiforme apparut, suivie aussitôt d’une troisième, et elles commencèrent leur étrange danse onduleuse. Puis l’une d’elles se retira et disparut dans la cavité abdominale de Martello en s’enfonçant dans la direction des poumons.
Lawler réussit à supprimer l’autre. Il la coupa d’abord en deux, puis il en coupa encore un morceau et parvint à extirper le dernier bout. Il attendit que celle qui avait disparu se montre de nouveau. Au bout d’un moment, il l’aperçut, luisant à l’intérieur de l’abdomen sanglant. Mais elle n’était pas seule. Il distinguait maintenant les frêles anneaux de plusieurs autres créatures qui se tortillaient avec vivacité, qui faisaient un véritable festin. Combien d’autres pouvait-il y en avoir ? Deux ? Trois ? Trente ?
Lawler releva la tête, le visage sombre. Delagard le regarda fixement et il lut dans les yeux de l’armateur une expression d’horreur et de profond dégoût.
— Croyez-vous que vous pourrez tous les avoir ?
— Aucune chance, il en est rempli. Ils le dévorent de l’intérieur. Même en coupant à tour de bras, j’aurai mis le corps en charpie avant de les avoir tous trouvés, si jamais j’y arrive.
— Bon Dieu ! murmura Delagard. Combien de temps peut-il rester en vie dans ces conditions ?
— Jusqu’à ce que l’une de ces saloperies atteigne son cœur, je suppose. Ce ne sera pas long.
— Vous croyez qu’il souffre ?
— J’espère que non, dit Lawler.
L’agonie dura encore cinq minutes. Jamais Lawler n’aurait imaginé que cinq minutes pussent durer aussi longtemps. De temps en temps, Martello tressautait ou était agité par un mouvement convulsif quand un nerf était touché. À un moment, il donna l’impression d’essayer de se soulever, puis il poussa un petit soupir et retomba lourdement. La vie se retira de ses yeux.
— C’est fini, annonça Lawler.
Il se sentait vide, épuisé, transi, au-delà du chagrin, au-delà de l’horreur.
Il n’avait très probablement jamais eu la moindre chance de sauver Martello. Au moins une douzaine de ces anguilles, sans doute plus encore, avaient dû pénétrer à l’intérieur de son corps, une horde de créatures agiles s’insinuant par la bouche ou par l’anus, puis se frayant obstinément un chemin à travers la chair et les muscles jusqu’au centre de l’abdomen. Lawler avait extrait neuf des créatures anguiformes, mais d’autres étaient encore à l’œuvre à l’intérieur du cadavre, attaquant consciencieusement le pancréas et la rate, le foie et les reins. Et puis, quand elles en auraient fini avec ces gourmandises, tout le reste du grand corps attendrait les petites langues rouges et râpeuses. Aucune intervention chirurgicale, aussi rapide et sûre qu’elle eût été, n’aurait pu le débarrasser assez vite de tous les envahisseurs.
Neyana apporta une couverture dans laquelle ils enveloppèrent le corps. Kinverson le prit dans ses bras et se dirigea vers le bastingage.
— Attends, dit Pilya. Mets cela avec lui.
Elle lui tendit une liasse de feuilles qu’elle avait dû remonter de la cabine de Martello. Son fameux poème. Elle glissa les feuilles pliées, usées par le contact des doigts, dans la couverture et tira sur les bords pour la serrer autour du corps. Lawler eut envie de protester, mais il se contint. Le manuscrit devait partir avec Martello.
— Nous recommandons à la mer l’âme de notre bien-aimé Leo, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit…
Encore le Saint-Esprit ? Chaque fois que Lawler entendait cette curieuse expression dans la bouche de Quillan, il avait un mouvement d’étonnement.
C’était un concept tellement bizarre. Il avait beau essayer, il ne parvenait pas à imaginer ce que pouvait être un esprit saint. Il chassa cette pensée de son esprit. Il était trop fatigué pour faire ce genre de spéculations.
Kinverson transporta le corps jusqu’au bastingage et le souleva. Puis il avança légèrement les bras, et le corps bascula et tomba dans la mer.
Aussitôt, comme par une sorte de magie des profondeurs, d’étranges créatures apparurent, des animaux au corps allongé muni de nageoires et couvert d’un épais et soyeux pelage noir. Il y avait cinq animaux ondoyants aux yeux doux, au museau sombre et effilé couvert de poils noirs. Doucement, tendrement, ils entourèrent le corps de Martello bercé par la houle. En le maintenant à flot, ils commencèrent à dérouler la couverture dont il était enveloppé. Doucement, tendrement, ils dégagèrent le corps. Puis – toujours doucement, tendrement – ils se pressèrent autour de la forme sans vie et entreprirent de la dépecer.
Tout se passa calmement, sans précipitation, sans frénésie gloutonne. C’était un spectacle à la fois horrifiant et d’une très troublante beauté. Leurs mouvements faisaient naître dans la mer une extraordinaire phosphorescence. Martello sembla absorbé par de froides flammes ardentes. Il disparut dans une explosion de lumière. Les étranges créatures firent une leçon d’anatomie en commençant par repousser la peau pour exposer tendons et ligaments, muscles et nerfs. Puis ils s’attaquèrent à des tissus plus profonds. C’était une scène extrêmement troublante, même pour Lawler pour qui les secrets intimes du corps humain n’avaient depuis longtemps plus rien de secret. Mais le travail était exécuté si proprement, si posément, si respectueusement qu’il était impossible de ne pas regarder et de ne pas être sensible à la beauté de ce qu’ils faisaient. Couche après couche, ils dégagèrent les tissus jusqu’à ce qu’il ne reste plus que l’ossature blanche de la cage thoracique. Puis ils levèrent la tête vers les spectateurs appuyés au bastingage, comme pour quêter leur approbation. Ce qui brillait dans leurs yeux était indubitablement une lueur d’intelligence. Lawler les vit incliner la tête, comme pour saluer, puis ils plongèrent et disparurent aussi silencieusement qu’ils étaient venus. Le squelette parfaitement nettoyé de Martello n’était plus visible, en route vers un royaume inconnu où il ne faisait aucun doute que d’autres organismes attendaient pour faire bon usage du calcium qu’il contenait. Du jeune homme plein de vitalité qu’avait été Leo Martello, il ne subsistait plus que quelques pages du manuscrit flottant à la surface de l’eau. Et, au bout d’un petit moment, elles disparurent à leur tour.