La valse lente des tortues
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:
— Ah ! oui, c’est vrai.
— Tu avais oublié…, constata Joséphine, meurtrie.
— Non, c’est pas ça mais… Il faut absolument que je te parle ! En fait, je suis à Londres et c’est terrible, Jo, c’est terrible…
Sa voix s’était cassée et Joséphine s’alarma.
— Il est arrivé quelque chose ?
— Il veut divorcer ! Il m’a dit que c’était fini, qu’il ne m’aimait plus. Jo, je crois que je vais mourir. Tu m’entends ?
— Oui, oui, murmura Joséphine.
— Il a une autre femme dans sa vie.
— Tu en es sûre ?
— Oui. D’abord, je m’en suis doutée à la façon dont il me parlait. Il ne me voit plus, Jo, je suis devenue transparente. C’est horrible !
— Mais non… Tu te fais des idées !
— Je t’assure que non. Il m’a dit que c’était fini, que nous allions divorcer. Il m’a envoyée dormir à l’hôtel. Oh ! Jo, tu te rends compte ! Et ce matin, quand je suis revenue le voir, il était sorti boire un café, tu sais comme il aime lire le journal, tout seul, le matin, à une terrasse de café, alors j’ai parlé à Alexandre et il m’a tout dit !
— Il t’a dit quoi ? demanda Joséphine, le cœur battant.
— Il m’a dit que son père voyait une femme, qu’il allait avec elle au théâtre et à l’opéra, qu’il dormait souvent la nuit chez elle, qu’il s’arrangeait pour rentrer au petit matin pour qu’Alexandre ne s’aperçoive de rien, qu’il se mettait en pyjama et faisait semblant de se lever, il bâillait, il se frottait les cheveux… que lui, il ne disait rien pour rassurer son père parce que attends, là j’ai cru mourir, il dit que depuis qu’il voit cette femme, il semble plus léger, il a changé. Il sait tout, je te dis ! Il connaît même son nom… Dottie Doolittle. Oh, Jo ! Je crois que je vais mourir…
Moi aussi, je vais mourir, se dit Joséphine en s’appuyant contre le tronc d’un arbre.
— Je suis si malheureuse, Jo ! Qu’est-ce que je vais devenir ?
— Peut-être qu’Alexandre a tout inventé ? suggéra Joséphine en se raccrochant à cet espoir.
— Il avait l’air très sûr de lui. Il a dit tout ça sur un ton de petit prof, calme, détaché. Comme s’il voulait me dire, c’est pas grave, maman, n’en fais pas un drame… Il a même employé un drôle de mot, il m’a dit que cette fille était sans doute « transitoire ». Il est gentil, non ? il a dit ça pour me faire plaisir… Oh ! Jo !
— Mais tu es où ?
— À la gare Saint Pancras. Je serai à Paris dans trois heures. Je peux venir chez toi, dis ?
— Je dois aller avec Iphigénie faire des courses…
— C’est qui, celle-là ?
— Ma concierge. Je lui ai promis de l’emmener faire des courses pour son pot…
— Je viens quand même. Je ne veux pas rester seule.
— Je voulais lui donner un coup de main pour préparer la fête…, hasarda Joséphine qui avait promis à Iphigénie de l’aider.
— Tu n’es jamais là pour moi, tu t’occupes de tout le monde sauf de moi !
Sa voix tremblait, elle était au bord des larmes.
— Je suis finie, foutue, bonne à jeter à la poubelle. Je suis vieille !
— Mais non ! Arrête !
— Je peux venir chez toi directement ? J’ai mon sac avec moi. Je ne veux pas rester toute seule. Je deviens folle…
— D’accord. On se retrouve à la maison.
— Je ne mérite vraiment pas ça, tu sais. Oh, si tu savais comment il m’a regardée ! Ses yeux ne me voyaient pas, c’était horrible !
Joséphine raccrocha, abasourdie. « On peut faire baisser les yeux de quelqu’un qui vous aime, mais on ne peut pas faire baisser les yeux de quelqu’un qui vous désire. Je t’aime et je te désire. » Elle l’avait cru. Elle avait saisi ces mots d’amour, en avait fait une bannière dans laquelle elle s’était drapée. Je ne connais rien aux méandres de l’amour. Je suis si naïve. Si gourde… Ses jambes ne la portaient plus, elle se laissa choir sur un banc public.
Elle ferma les yeux et prononça les mots : « Dottie Doolittle ». Elle est jeune, elle est jolie, elle porte des petites boucles d’oreilles, elle a les dents de la chance, elle le fait rire aux éclats, elle n’est la sœur de personne, elle danse le rock et chante La Traviata, elle connaît les Sonnets de Shakespeare et le Kama-sutra. Elle m’a écartée comme on balaie une feuille morte. Et je vais me recroqueviller sur le sol comme une feuille morte. Je vais reprendre ma vie de femme seule. Je sais vivre seule. Ou plutôt, je sais survivre seule. L’oreiller voisin qui reste froid et lisse, le lit où l’on se couche en n’ouvrant qu’un seul côté, en laissant toute la place à l’autre qui ne vient pas, qu’on attend parfois le front bas et buté et les bras familiers et froids de la tristesse qui se referment sur cette attente qu’on devine infinie. Seule, seule, seule. Même plus un bout de rêve à caresser, un bout de film à regarder. Et pourtant avec quelle force je me suis jetée contre lui, le soir de Noël ! Mon innocence de petite fille quand il m’a embrassée et mes rêves de premier amour que je lui offrais. Pour lui, je retombais en enfance. J’étais prête à tout. À l’attendre, à le respirer de loin, à ne boire de son amour que des mots griffonnés sur une page de garde. Cela aurait suffi à me faire patienter des mois et des années.
Elle sentit un souffle sur son bras et ouvrit les yeux, effrayée.
Un chien noir la regardait, la tête penchée sur le côté.
— Du Guesclin ! articula-t-elle en reconnaissant le chien noir vagabond de la veille. Qu’est-ce que tu fais là ?
Un filet de salive pendait de ses babines. Il avait l’air désolé de la voir si triste.
— J’ai du chagrin, Du Guesclin. J’ai un gros chagrin…
Il pencha la tête de l’autre côté comme pour signifier qu’il écoutait.
— J’aime un homme, je croyais qu’il m’aimait et je me suis trompée. C’est mon problème, tu sais, je fais toujours confiance aux gens…
Il avait l’air de comprendre et d’attendre la suite de l’histoire.
— On s’est embrassés un soir, un vrai baiser d’amoureux, et on a vécu… Une semaine d’amour fou. On ne se disait rien, on s’effleurait à peine, mais on se mangeait des yeux. C’était beau, Du Guesclin, c’était fort, c’était violent, c’était doux… Et puis, je ne sais pas ce qui m’a pris, je lui ai demandé de partir. Et il est parti.
Elle lui sourit, lui caressa le museau.
— Et maintenant, je pleure sur un banc parce que je viens d’apprendre qu’il voit une autre fille et ça fait mal, Du Guesclin, ça fait très mal.
Il secoua la tête et le filet de salive vint se coller dans les poils de ses babines. Cela faisait un filament gluant qui brillait au soleil.
— Tu es un drôle de chien, toi… Tu as toujours pas de maître ?
Il inclina la tête comme pour dire « c’est ça, j’ai pas de maître ». Et resta ainsi la tête coincée dans une drôle de position avec son filet de salive gluante en collier.
— Qu’est-ce que tu attends de moi ? Je ne peux pas te garder.
Elle caressa de la main la large cicatrice boursouflée sur le flanc droit. Son poil rêche était collé en croûtes par endroits.
— C’est vrai que tu es laid. Il a raison, Lefloc-Pignel. Tu as de l’eczéma… Tu n’as pas de queue. On te l’a coupée à ras. Tu as une oreille qui pend… et l’autre, c’est un moignon. Tu n’es pas un prix de beauté, tu sais !
Il leva vers elle un regard jaune vitreux et elle remarqua qu’il avait l’œil droit proéminent et laiteux.
— On t’a crevé un œil ! Mon pauvre vieux !
Elle lui parlait en le caressant, il se laissait faire. Il ne grognait ni ne reculait. Il ployait le col sous la caresse et plissait les yeux.
— Tu aimes bien qu’on te caresse ? Je parie que tu es plus habitué aux coups de pied !