La valse lente des tortues
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:
Il gémit doucement comme pour acquiescer et elle sourit à nouveau.
Elle chercha la trace d’un tatouage dans l’oreille, inspecta l’intérieur des cuisses. Elle n’en trouva aucun. Il se coucha à ses pieds et attendit en haletant. Elle comprit qu’il avait soif. Lui montra du doigt l’eau sale du lac, puis eut honte. Ce qu’il voulait, c’était une belle gamelle d’eau claire. Elle regarda l’heure. Elle allait être en retard. Elle se leva brusquement et il la suivit. Il trottinait à ses côtés. Haut et noir. Les vers de Cuvelier lui revinrent en mémoire :
Je crois qu’il n’y eut si laid de Rennes à Dinan
Il était camus et noir, mal bâti et massif
Le père et la mère le détestaient tant
Que souvent en leur cœur ils désiraient
Qu’il fût mort ou noyé dans l’eau courante.
Les gens s’écartaient pour les laisser passer. Elle eut envie de rire.
— T’as vu, Du Guesclin ? Tu fais peur aux gens !
Elle s’arrêta, le regarda et gémit :
— Qu’est-ce que je vais faire de toi ?
Il se balançait sur ses hanches comme pour lui dire allez, arrête de réfléchir, emmène-moi. Il la suppliait de son bel œil couleur de vieux rhum et semblait guetter son assentiment. Œil dans l’œil, ils se mesuraient. Il attendait, confiant, elle calculait, hésitante.
— Qui te gardera quand j’irai travailler en bibliothèque ? Et si tu aboies ou hurles à la mort ? Que dira mademoiselle de Bassonnière ?
Son museau habile vint se nicher dans sa main.
— Du Guesclin ! gémit Joséphine. Ce n’est pas raisonnable.
Elle avait repris sa course, il la suivait, la truffe sur ses semelles. S’arrêtait quand elle s’arrêtait. Trottinait quand elle repartait. Se figea au premier feu rouge, redémarra quand elle repartit, respectant sa foulée, ne se jetant pas dans ses pieds. Il la suivit jusqu’à son immeuble. Se glissa derrière elle quand elle ouvrit la porte. Attendit que l’ascenseur arrive. S’y engouffra avec l’agilité d’un contrebandier fier de tromper l’ennemi.
— Tu crois que je ne te vois pas, peut-être ? dit Joséphine en appuyant sur le bouton de son étage.
Et toujours ce même regard qui remettait son sort entre ses mains.
— Écoute, on va passer un contrat. Je te garde une semaine et si tu te tiens bien, je prolonge d’une autre semaine, ainsi de suite… Sinon je te conduis à la SPA.
Il émit un large bâillement qui signifiait sûrement qu’il était d’accord.
Ils gagnèrent la cuisine. Zoé prenait son petit déjeuner. Elle leva la tête et s’exclama :
— Ouaouh ! Maman ! Ça, c’est un chien, ce n’est pas un manchon !
— Je l’ai trouvé autour du lac et il ne m’a pas lâchée.
— Il est sûrement abandonné. T’as vu comme il nous regarde ? On peut le garder, dis-maman ? Dis oui ! Dis oui !
Elle avait retrouvé la parole et ses bonnes joues d’enfant colorées par l’excitation. Joséphine fit mine d’hésiter. Zoé supplia :
— J’ai toujours rêvé d’avoir un gros chien. Tu le sais bien.
Le regard de Du Guesclin allait de l’une à l’autre. De l’anxiété suppliante de Zoé au calme apparent de Joséphine qui retrouvait sa complicité avec sa fille et la goûtait en silence.
— Il me fait penser à Chien Bleu, tu te souviens l’histoire que tu nous lisais, le soir, pour nous endormir et on avait tellement peur qu’on faisait des cauchemars…
Joséphine prenait une grosse voix menaçante quand Chien Bleu était attaqué par l’Esprit des Bois et Zoé disparaissait sous les draps.
Elle ouvrit les bras. Zoé se jeta contre elle.
— Tu veux vraiment qu’on le garde ?
— Oh, oui ! Si on le garde pas, personne n’en voudra. Il va rester tout seul.
— Tu t’en occuperas ? Tu le sortiras ?
— Promis ! Promis ! Allez, dis oui !
Joséphine reçut le regard suppliant de sa fille. Une question lui brûlait les lèvres, mais elle ne la posa pas. Elle attendrait que Zoé veuille bien lui parler. Elle serra sa fille contre elle et soupira oui.
— Oh ! M’man, je suis si contente. On va l’appeler comment ?
— Du Guesclin. Le dogue noir de Brocéliande.
— Du Guesclin, répéta Zoé en caressant le chien. Je crois qu’il a besoin d’un bon bain. Et d’un bon repas…
Du Guesclin remua sa croupe sans queue et suivit Zoé jusqu’à la salle de bains.
— Iris va arriver. Tu lui ouvriras ? cria Joséphine dans le couloir. Je pars faire des courses avec Iphigénie.
Elle entendit la voix de Zoé qui répondait « oui m’man » tout en parlant au chien et partit retrouver Iphigénie, heureuse.
Il faudrait qu’elle achète des boîtes pour Du Guesclin.
— Et maintenant, j’ai un chien ! annonça Joséphine à Iphigénie.
— Ben vous voilà bien, madame Cortès ! Faudra le sortir le soir et pas avoir peur du noir !
— Il me défendra. Avec lui, personne n’osera m’agresser.
— C’est pour ça que vous l’avez pris ?
— Je n’y ai même pas pensé. J’étais assise sur un banc et…
— Il est arrivé et vous a plus lâchée ! Ben vous alors ! Vous ramasseriez n’importe qui ! Bon, j’ai ma liste, mes sacs, parce qu’ils vous donnent plus de sacs gratuits maintenant, faut payer pour tout ! Allez zou ! On y va…
Joséphine vérifia qu’elle avait bien pris la clé de Luca.
— Faudra juste que je m’arrête deux minutes chez un ami déposer une clé.
— Je vous attendrai dans la voiture.
Elle posa la main sur sa poche et songea qu’il n’y a pas longtemps, elle aurait été folle de joie de posséder cette clé.
Elle se gara devant l’immeuble de Luca, leva la tête vers son appartement. Les volets étaient fermés. Il n’était pas là. Elle respira, soulagée. Chercha dans son vide-poche une enveloppe. En trouva une vieille. Déchira la feuille d’un bloc et écrivit à la hâte : « Luca, je vous rends votre clé. Ce n’était pas une bonne idée. Bonne chance pour tout. Joséphine. » Elle se relut pendant qu’Iphigénie regardait délibérément de l’autre côté. Biffa « ce n’était pas une bonne idée ». Recopia le message au propre sur une autre feuille qu’elle glissa dans l’enveloppe. Elle n’aurait plus qu’à la laisser chez la gardienne.
Elle était en train de passer l’aspirateur dans sa loge. Elle vint lui ouvrir, le tuyau de l’aspirateur enroulé autour de l’épaule tel un boa métallique. Joséphine se présenta. Elle demanda si elle pouvait laisser une enveloppe pour monsieur Luca Giambelli.
— Vous voulez dire Vittorio Giambelli ?
— Non. Luca, son frère.
Il ne manquerait plus que Vittorio tombe sur un mot de « la gourde » !
— Y a pas de Luca Giambelli ici !
— Mais si ! sourit Joséphine. Un grand brun avec une mèche dans les yeux et qui porte toujours un duffle-coat !
— Vittorio, répéta la femme, prenant appui sur le tube de l’aspirateur.
— Non ! Luca. Son jumeau.
La gardienne secoua la tête en desserrant le nœud du boa.
— Connais pas.
— Il habite au cinquième.
— Vittorio Giambelli. Mais pas Luca…
— Mais enfin ! s’énerva Joséphine. Je suis déjà venue chez lui. Je peux vous décrire son studio. Et je sais aussi qu’il a un frère jumeau qui s’appelle Vittorio, qui est mannequin, mais qui ne vit pas ici.
— Ben justement, c’est celui qui habite ici. L’autre, je l’ai jamais vu ! Et d’ailleurs, je savais même pas qu’il avait un jumeau. M’en a jamais parlé ! Suis pas folle quand même !
Elle s’était vexée et menaçait de refermer la porte.
— Je peux vous voir une minute ? demanda Joséphine.
— C’est que j’ai pas que ça à faire.