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Le Suicide français (ESSAIS DOC.) (French Edition)

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Le Suicide français (ESSAIS DOC.) (French Edition)
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L’égalitarisme avait répandu son venin. Le culturalisme absolu avait fait son œuvre. Puisque les femmes n’avaient pas réussi à devenir des hommes comme les autres, il fallait que les hommes devinssent des femmes comme les autres. La libido virile, reposant sur la brutale pulsion et la mise à distance, goguenarde ou farouche, par le caractère ou par l’argent, du monde des sentiments, fut criminalisée. On déclara la guerre à une sexualité masculine faite de violence et de domination. On confondit les violences faites aux femmes – qui relèvent du Code pénal – et les complexités de la vie intime. On négligea, contesta, méprisa l’avertissement pourtant si pertinent de Stendhal : « Au premier grain de passion, il y a le premier grain de fiasco. » L’homosexualité féminine devint à la mode ; Mylène Farmer chanta la gloire des amours saphiques ; les journaux féminins déculpabilisèrent leurs lectrices rétives.

C’était une revanche historique inouïe contre le sexe fort, mais aussi contre les premières féministes qui auraient détesté cet univers mièvre, sentimental, féminin qu’elles abhorraient, auquel elles s’étaient arrachées, et qu’elles croyaient avoir éradiqué. Les précieuses ridicules avaient vaincu les femmes savantes.

20 septembre 1992

La démocratie meurt

à Maastricht comme d’Artagnan

Il attendait dans sa loge, en tirant sur sa cigarette. Il n’était pas loin de Julien Clerc et de José van Dam qui chanteraient en fin de programme, l’un « Terre de France », et l’autre l’« Hymne européen ». Il regardait son écran de télévision ; il s’était amusé de la coiffure hirsute du présentateur Guillaume Durand, et avait été surpris de l’audace de certains « Français du panel représentatif » qui n’avaient pas hésité à rudoyer le président de la République. Lorsque Mitterrand, interrogé par Serge July et Jean d’Ormesson, avait ridiculisé l’écrivain du Figaro d’un sourire assassin : « Si je vous comprends bien, monsieur d’Ormesson, si j’échoue vous voulez que je parte, et si je réussis, vous voulez que je parte aussi, au nom d’une certaine forme d’élégance… », il avait songé que le vieux n’était pas mort ; et qu’il avait pris un risque inconsidéré en acceptant d’être son contradicteur ultime. Philippe Séguin avait compris depuis le début que, dans cette émission spéciale consacrée au référendum sur Maastricht, point d’orgue de la campagne sur le traité européen, il « jouerait à l’extérieur », selon l’expression consacrée en football. Les élites politiques, économiques, financières, médiatiques, culturelles, étaient toutes favorables au « oui » ; la télévision prenait sa part pour convertir – de gré ou de force – un peuple au mieux dubitatif, au pis rétif. Jusqu’aux meubles de couleur bleu Europe, que Guillaume Durand avait empruntés à l’hôtel Crillon, tout allait dans le même sens ; mais Philippe Séguin, ne pouvant contenir une immense fierté d’avoir été choisi par le président Mitterrand – dont il admirait la culture littéraire et historique –, avait décidé de jouer crânement sa chance. Ce débat était en soi une consécration. Une victoire. Il gagnait dix ans sur les petits camarades rivaux de sa génération, Alain Juppé par exemple, Alain Juppé surtout ; Alain Juppé seulement. Le soir même, Séguin demanderait et obtiendrait de conserver la table sur laquelle il avait débattu avec le président, conservant pieusement la relique dans son bureau.

Mais l’affrontement qui promettait tant tourna court avant de commencer lorsque, sortant de sa loge, Philippe Séguin découvrit qu’une unité mobile de soins avait été envoyée par l’Élysée à la Sorbonne pour « régénérer » le président Mitterrand au cours d’une longue, très longue pause de publicité.

Celui qu’on surnommait « le Florentin » maîtrisait l’art de Volpone. Son cancer n’était pas inventé, il finit par le tuer dans d’atroces souffrances quatre ans plus tard ; mais le président avait choisi d’en faire une arme dans le dernier combat politique de sa vie ; une arme décisive pour déstabiliser son adversaire. Un quitte ou double. Philippe Séguin aurait pu révéler la gravité du mal du président et l’incroyable logistique hospitalière qui entourait l’émission. Il accepta de se taire, de jouer un jeu dont les règles étaient biaisées ; Séguin le Méditerranéen à fleur de peau, l’enfant émotif et irascible de Tunis, ne pouvait pas ne pas être intimidé face à un moribond. Philippe Séguin ne voyait plus en face de lui un adversaire mais un cadavre en sursis, sans comprendre que cette mort qui rôdait autour de la table lui était destinée. Une mort politique, une mort symbolique, car la pugnacité émoussée de son champion, la courtoisie excessive, les sourires trop complices, l’argumentaire trop rationnel refusant les effets de manche et la mauvaise foi, ôtèrent sans doute au camp du non les quelques milliers de voix qui lui manquèrent pour faire basculer le destin.

Pourtant, Séguin, mieux que personne, connaissait l’enjeu. Il en allait de la souveraineté de la nation française, de la pérennité de son État, de la vitalité de sa démocratie, de la survie de sa République. C’était en ces termes solennels que le député d’Épinal avait posé, quelques mois plus tôt, le 5 mai 1992 à la tribune de l’Assemblée nationale, « l’exceptionnelle importance, l’importance fondamentale du choix auquel nous sommes confrontés », dans un discours ambitieux et émouvant prononcé de cette voix magistrale qui faisait de Séguin l’héritier des grands orateurs de la IIIe République, Gambetta, Jaurès, Clemenceau ou Briand.

« La logique du processus de l’engrenage économique et politique mis au point à Maastricht est celle d’un fédéralisme au rabais fondamentalement antidémocratique, faussement libéral, et résolument technocratique. L’Europe qu’on nous propose n’est ni libre, ni juste, ni efficace. Elle enterre la conception de la souveraineté nationale et les grands principes issus de la Révolution : 1992 est littéralement l’anti-1789. Beau cadeau d’anniversaire que lui font pour ses 200 ans les pharisiens de cette République qu’ils encensent dans leurs discours et risquent de ruiner dans leurs actes. »

Philippe Séguin avait tout saisi, tout compris, tout deviné. On parlait d’une Europe mythique, il voyait l’Europe réelle ; on exaltait « le partage de notre souveraineté pour retrouver nos valeurs », il rappelait que « la souveraineté, cela ne se divise ni ne se partage et, bien sûr, cela ne se limite pas ». Il décelait derrière les grands discours sur l’union économique et monétaire, l’Europe antidémocratique ou plutôt adémocratique qu’on nous préparait.

En vérité, il n’avait pas besoin d’être sorcier pour le deviner. L’Europe renouait avec le très ancien projet de Jean Monnet. « L’inspirateur », comme disait avec mépris de Gaulle qui le haïssait, était sorti de l’expérience des deux guerres à la fois lié aux services américains, et convaincu que la guerre avait pour origine les passions nationalistes des peuples. Il fallait donc les débrancher par tous les moyens possibles, y compris l’assèchement des voies démocratiques. Monnet et les « pères de l’Europe » retrouvaient l’ancienne résolution des libéraux depuis la Révolution française, qui avaient eux aussi tenté de canaliser les passions populaires ayant engendré les excès et les massacres de la Terreur. L’Europe technocratique des bureaux s’avéra la camisole idoine pour empêcher le chien national et démocratique de mordre. Mais nos émules de Jean Monnet mirent quarante ans à trouver la bonne muselière, gênés qu’ils furent par l’échec de la CED, puis par le retour du général de Gaulle qui, lui, au contraire, se servait de la démocratie pour restaurer la souveraineté française. De Gaulle disait : « La démocratie pour moi se confond exactement avec la souveraineté nationale. » Pour abattre la démocratie, il fallait donc détruire la souveraineté nationale. Et pour forger l’Europe fédérale, il fallait abattre la souveraineté nationale, quitte à détruire la démocratie.

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