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Le Suicide français (ESSAIS DOC.) (French Edition)

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Le Suicide français (ESSAIS DOC.) (French Edition)
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Une fois encore, on enterrait la Révolution française. Une fois encore, la gauche s’en chargeait sans tambour ni trompette. Une fois encore, avec une insouciance mêlée d’arrogance. Une fois encore, les politiques entérinaient une évolution de la société qu’ils n’avaient ni encouragée ni maîtrisée, encore moins empêchée. Une fois encore, les juges avaient imposé leur souveraine jurisprudence à la loi. Une fois encore, les Français n’avaient été ni consultés, ni même informés.

La législation sur le prénom était jusqu’alors fixée par la loi du 11 germinal de l’an XI, sous le Consulat. L’article 1 précisait qu’« à compter de la publication de la présente loi, les noms en usage dans les différents calendriers, et ceux des personnages connus de l’histoire ancienne, pourront seuls être reçus comme prénoms sur les registres de l’état civil destiné à constater la naissance des enfants ; et il est interdit aux officiers publics d’en connaître aucun autre dans leurs actes ».

Ce n’est pas un hasard si le régime de Bonaparte instaura à la fois le Code civil, les préfets, les lycées, et cet impératif du prénom choisi dans le calendrier. Le futur Empereur est l’enfant de la Révolution, mais veut se débarrasser des scories de violence et de désagrégation de la société qu’elle a charriées dans son flot tumultueux. Napoléon s’apprête à réaliser une somptueuse synthèse historique entre l’Ancien Régime et la Révolution, entre la liberté et l’ordre, l’égalité et la hiérarchie des talents, la tradition catholique séculaire et un voltairianisme anticlérical qui avait viré à la Terreur quelques années auparavant ; entre la liberté individuelle et l’unité de la nation qui n’avait plus la personne sacrée du monarque pour rassembler ses peuples. Napoléon n’a aucune envie que la « Grande Nation » redevienne cet « agrégat disparate de peuples désunis » que dénonçait Mirabeau à la veille de la Révolution. La loi du 11 germinal an XI est un élément fédérateur rarement évoqué, et pourtant essentiel.

À l’instar de ses autres « masses de granit », celle du prénom dura près de deux siècles. Une instruction ministérielle du 12 avril 1966 assouplit le principe en tenant compte « de la force de la coutume » ; mais c’était toujours dans les limites du « bon sens ». À partir des années 1970 et 1980, les conflits se multiplièrent, la loi fut de plus en plus contestée. Les juges choisirent de ne pas l’appliquer, privilégiant la liberté individuelle sur les nécessités de l’unité nationale. Ils légitimèrent ce choix politique et libéral – tout à fait dans l’air du temps – en surinterprétant la circulaire de 1966 qui avait incité les officiers d’état civil à appliquer la loi de germinal « avec souplesse », à une époque où ne se posaient ni la question des prénoms identitaires, ni celle des américanismes et autres exotismes. Le juge fit alors semblant d’oublier que la loi de germinal an XI avait toujours été appliquée « avec souplesse ».

Le juge contourna la loi en décidant que le calendrier servant de référence aux parents ne devait plus forcément être le calendrier officiel et sa cohorte de saints de la religion catholique. La Cour de cassation créa pour cela le critère de « l’intérêt légitime de l’enfant ». Un critère individualiste et esthétique remplaçait celui de l’ancrage dans la tradition et le roman national. C’était la mort annoncée de la loi du 11 germinal de l’an XI. Parce que le juge n’appliquait plus ce texte, la loi l’abrogea.

Après la loi du 8 janvier 1993, l’article 57 du Code civil relatif au prénom se bornait à indiquer que « les prénoms de l’enfant sont choisis par ses père et mère. » L’officier d’état civil pouvait encore interdire le port d’un prénom en saisissant le ministère public, mais s’il était contraire à l’intérêt de l’enfant (prénom ridicule, péjoratif, ou grossier, comme Titeuf, Fleur de Marie, Jihad…).

La Cour européenne des droits de l’homme viendra plus tard mettre son grain de sel pour couronner le travail de sape du juge français. Le 24 octobre 1996, elle rendait une décision en se fondant sur l’article 8 de la Convention européenne des droits de l’homme, qui traite du respect de la vie privée et familiale – tout en reconnaissant elle-même qu’elle n’en avait aucun droit ! « Si l’article 8 ne contient pas de dispositions explicites sur le prénom, le refus du prénom peut porter atteinte à la vie privée et entre dans l’application du texte car c’est un moyen d’identification au sein de la famille et de la communauté. Cela revêt un caractère intime et affectif pour les parents et relève de la sphère de la vie privée. »

Le juge européen ne ratait jamais une occasion de renforcer son idéologie individualiste et communautariste.

En acceptant ce bouleversement d’apparence anodin, les élites juridiques et politiques françaises entérinaient sans le dire le passage de l’assimilation au multiculturalisme. Les immigrés les plus récents s’en réjouirent, l’assimilation étant toujours une souffrance, un arrachement, plus encore lorsque le prénom marque une identité séculaire, une fidélité à une origine, à une foi, et l’appartenance à une communauté de croyants. Au XIXe siècle, alors que la loi du 11 germinal an XI était encore strictement appliquée, les Israélites (comme on disait alors) avaient trouvé une parade discrète et habile en baptisant, lors de la circoncision du garçon, ou de la naissance de la fille, d’un prénom issu de la tradition rabbinique, mais qui ne serait usité que lors des cérémonies religieuses à l’intérieur de la synagogue, tandis que le prénom de l’état civil – « français » – était utilisé pour tous les actes officiels et la vie courante.

Ce discret fumet de marranisme ne gênait alors aucune narine, même la plus délicatement juive : la liberté et l’égalité des citoyens, leur assimilation à la « Grande Nation » valaient bien une messe !

Mais à partir des années 1970, lorsque les premiers enfants de l’immigration maghrébine débarquèrent en France, ou naquirent dans l’Hexagone, l’esprit public avait beaucoup changé. L’heure était à l’accomplissement individuel ; à la liberté personnelle qui se niche dans les moindres détails et ne supporte plus la moindre contrainte ; à l’ouverture vers le monde ; à la haine ou au moins au mépris de tout ce qui rappelle ou incarne la France. Le choix du prénom devint un signe politique ou en tout cas militant. Les Bretons bretonnisèrent sans honte ; les Juifs plongèrent à pleines brassées dans la Torah ; bientôt, certains d’entre eux abandonneront même les textes sacrés pour se plonger dans les registres de l’état civil israélien, révélant ainsi une « Alyah » dans les têtes qui précédait parfois l’installation en Terre promise ; les passionnés de séries de télévision s’américanisèrent ; au retour d’un voyage enchanteur au Maroc ou en Thaïlande, on donnait à son enfant un prénom arabe ou asiatique, sans rien comprendre de la symbolique culturelle de ces patronymes. Mais ces choix individuels – qui se croyaient libres de toute influence – se révélèrent encombrés d’arrière-pensées sociales et identitaires. Kevin ou Enzo devinrent les prénoms des classes populaires défrancisées, tandis que Louis, Pierre et Paul, les anciens prénoms traditionnels, s’embourgeoisèrent.

Les juges s’efforcèrent de canaliser la crue qu’ils avaient eux-mêmes provoquée ; nos pompiers pyromanes éteignirent les feux de broussailles infamants ou ridicules (Goldorak), mais laissèrent flamboyer les incendies communautaires.

Pour d’évidentes raisons démographiques, et géographiques (la concentration dans certains quartiers), voire sécuritaires (la délinquance d’origine maghrébine ou africaine), historiques (la guerre millénaire entre Islam et Chrétienté) ou encore géostratégiques (le terrorisme islamique médiatisé), la multiplication des prénoms musulmans focalisa l’attention et l’inquiétude. Dans de nombreuses cités françaises, Mohamed devint le premier prénom de l’état civil. Une suprématie qui sonnait comme une promesse de domination et de conquête. Une fois encore, le primat de la liberté de choix individuel conduisait non pas à l’émergence d’individus libres, mais à l’emprise d’une autre communauté que celle de la nation.

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