Le Suicide français (ESSAIS DOC.) (French Edition)
- Автор: Земмур Эрик
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Albin Michel
- Жанр: Публицистика
Электронная книга - «Le Suicide français (ESSAIS DOC.) (French Edition)». Краткое содержание книги:
Pris entre des fidélités et des exigences contradictoires, la plupart des familles musulmanes s’en tint à un respect scrupuleux de la tradition, les Mohamed succédant aux Karim, et les Farida aux Aïcha. Une minorité d’entre elles, cependant, conscientes de l’écho répulsif dans la société française, souhaitant que leurs enfants soient mieux acceptés, mais sans accomplir ce qu’elles regardaient comme une apostasie – donner un prénom de « roumi » à leur descendance – tentèrent de trouver un compromis avec des choix qu’elles croyaient neutres comme « Ryan », sans se rendre compte que cela les faisait entrer dans un camp doublement détesté, à la fois musulman et américain, comme si, malgré eux, ces gens bien intentionnés passaient de la tradition du bled à celle de l’Oumma mondialisée, sans jamais s’arrêter à la case hexagonale.
Dans la vie de tous les jours, au bureau, dans les cafés, la convivialité populaire fit contre mauvaise fortune bon cœur. Mohamed devint Momo ; et les consonnes gutturales furent adoucies, francisées. Le peuple tentait avec ses pauvres armes de défendre son euphonie nationale. Les moins complaisants estimaient que ces prénoms musulmans étaient bien le signe d’un rejet de la France, d’où les regards de travers, les mauvaises querelles, ou même les refus d’embaucher.
Face à cette réalité déplaisante, mais inéluctable, le législateur aurait pu revenir à une stricte application de la loi de l’an XI. Cela aurait montré aux nouvelles générations d’immigrants venues d’outre-Méditerranée qu’elles étaient traitées comme celles qui les avaient précédées, selon le principe séculaire : « À Rome, fais comme les Romains » ; cela aurait aussi permis à ces musulmans, par une contrainte salutaire, de s’arracher à l’emprise d’une identité fondée sur la tradition religieuse. Il préféra punir les autochtones de leur mauvaise volonté. Ce ne furent que discours sur le racisme des Français, lois contre les discriminations, ou même CV anonymes. À chaque fois, on prenait la question à l’envers, car ce n’est pas le défaut d’intégration (économique) qui retarde et finit par empêcher l’assimilation dans la nation française, mais le refus tacite d’assimilation (symbolisé par ce sacré prénom) qui retarde et empêche l’intégration.
On découvrit, mais un peu tard, que le choix contraint d’un prénom, dans le calendrier empli de saints, nimbait le nouvel arrivant d’une onction catholique et française, d’une grâce nationale qui lui permettait d’être mieux accueilli. La loi du 11 germinal an XI était l’équivalent de « Nos ancêtres les Gaulois » enseigné dans toutes les écoles de la République à tous les enfants quelle que soit leur origine : une assimilation au pas de charge, un arrachement sans douceur à ses anciennes fidélités, mais aussi un tampon moral qui accélérait son entrée dans la Communauté nationale.
La question n’était plus l’intégration des Mohamed et Karim mais leur acceptation par les « Français de souche » des classes populaires, ou même les descendants lointains d’immigrés qui ne supportaient pas que les nouveaux arrivants fussent dispensés des efforts que leurs ancêtres avaient dû accomplir. Avec cette querelle – apparemment dérisoire, en vérité essentielle – sur les prénoms, le fossé se creusait un peu plus entre le pays légal et le pays réel, entre la nationalité de papier et la nationalité de cœur, entre la loi et la fraternité. Les enfants d’immigrés, de nationalité française, ne comprenaient pas l’ostracisme qu’ils subissaient à cause de leur prénom, et accusaient les autochtones de racisme. Les Français ne comprenaient pas que ceux-ci continuent d’appeler leurs enfants Mohamed ou Aïcha, et pas François et Martine, voyant dans cette obstination la volonté farouche de ne pas s’intégrer, de ne pas devenir comme eux, de rester un autre pour l’éternité. Tout le monde était furieux, tout le monde était malheureux, tout le monde était piégé.
Dans cette affaire, les élus communistes avaient suivi leurs électeurs issus des bouleversements démographiques de la Seine-Saint-Denis.
Les politiques avaient suivi les juges. Les juges avaient suivi une idéologie libérale et communautariste à la fois. Seuls les Français n’avaient pas suivi, mais ils n’avaient plus leur mot à dire.
20 mai 1993
La chute du Berlusconi français
On ne se méfie jamais assez de ses bonnes intentions. Bernard Tapie voulait éviter à tout prix que les délicats mollets de ses joueurs de l’Olympique de Marseille ne fussent égratignés par les rudes crampons des footballeurs de Valenciennes, obscure équipe de championnat de France, avant une prestigieuse finale de coupe d’Europe. Il se souvenait que les Verts de Saint-Étienne, trois jours avant la finale disputée contre le Bayern de Munich, en 1976, avaient perdu leur arrière gauche Gérard Farison, et leur attaquant phare Dominique Rocheteau, blessés par des adversaires nîmois agressifs, lors d’une rencontre sans enjeu. Il se dit que quelques liasses de billets apaiseraient les tempéraments les plus vindicatifs.
Depuis qu’il dirigeait l’OM, il avait découvert que le football français, et international, était accoutumé à ces matchs truqués, à ces arbitres circonvenus par de superbes filles offertes pour un soir, à ces joueurs piqués par la mouche tsé-tsé.
Lorsque Basile Boli inscrivit le but vainqueur pour l’OM d’une tête souveraine, et qu’il put tenir enfin entre ses mains la célèbre coupe aux oreilles, Bernard Tapie se persuada encore qu’il avait eu raison, et qu’il demeurait « Nanard la baraka ».
Quelques mois plus tard, Bernard Tapie se retrouvait en prison et devait abandonner ses mandats politiques ; l’Olympique de Marseille était déchu de l’élite nationale.
Entre-temps : un Valenciennois forte tête incorruptible, Jacques Glassmann ; 250 000 francs enterrés au fond d’un jardin ; une plainte de la Ligue de football ; un parquet dirigé par un procureur de choc, Éric de Montgolfier, qui ouvre une information judiciaire pour « corruption passive et active » ; des médias en folie ; des faux témoignages, des serments d’innocence, des menaces, des insultes, des rodomontades : « J’ai menti, mais c’était de bonne foi » ; des juges implacables : deux ans d’emprisonnement, dont un ferme, trois ans d’inéligibilité et 20 000 francs d’amende (environ 3 000 euros). « T’as pas vu qu’ils veulent ma peau ? S’ils pouvaient même rétablir la peine de mort… »
Quand l’Olympique de Marseille avait en ce soir de mai 1993 vaincu le Milan AC en finale de coupe d’Europe, Bernard Tapie avait reçu les félicitations du président du club italien, Silvio Berlusconi. Comme un adoubement. Un passage de témoin. Une succession. Tapie serait le Berlusconi français. Tout rapprochait les deux hommes. Le groupe industriel qu’avait édifié Bernard Tapie à force de reprises d’entreprises acrobatiques, n’aurait jamais l’envergure ni la solidité de l’empire du magnat italien ; mais Tapie estimait que ses hâbleries médiatiques compensaient et faisaient illusion. Séduit par son culot et sa vitalité exceptionnels, le président Mitterrand lui avait mis le pied à l’étrier politique, comme le socialiste Bettino Craxi avait lancé Silvio Berlusconi, avant de le recommander à son ami François, qui cherchait en 1985 un homme de télévision compétent pour créer la « Cinq ».