Peu après le repas du soir, Leto aperçut un homme, au bout du passage voûté qui accédait à sa chambre, et son esprit accompagna cet homme. On avait laissé le passage ouvert et Leto avait pu observer des signes d’activité : des bannes d’épice qu’on faisait rouler, puis trois femmes vêtues avec recherche selon une mode étrangère, qui devaient faire partie des contrebandiers. Puis cet homme, enfin, que rien ne distinguait d’un autre, n’était sa démarche qui évoquait celle de Stilgar, d’un Stilgar bien plus jeune.
L’esprit de Leto suivait un parcours singulier. Le temps avait pénétré sa conscience pour devenir un globe stellaire. Il voyait à travers des espaces-temps à l’infini, mais il devait s’enfoncer dans son propre avenir avant de savoir en quel moment se trouvait sa chair. Ses vies-mémoires aux facettes multiples émergeaient et s’estompaient tour à tour, mais maintenant elles lui appartenaient. Elles étaient comme des vagues déferlant sur une plage, mais lorsqu’elles devenaient trop hautes, il pouvait les maîtriser et elles reculaient, laissant derrière elles le royal Harum.
De temps en temps, il écoutait ces vies-mémoires. C’était parfois comme si un souffleur émergeait de la scène de sa vie pour lui indiquer les prochaines répliques de ses actes. Son père apparut durant la promenade de son esprit et lui dit : « Tu es un enfant qui cherche à devenir un homme. Lorsque tu seras un homme, c’est en vain que tu chercheras l’enfant que tu étais. »
Il était constamment harcelé par les puces et les poux qui étaient les hôtes de ce sietch pauvrement tenu. Les serviteurs qui lui apportaient ses repas lourdement assaisonnés d’épice ne semblaient pas s’en inquiéter. Ces gens étaient-ils donc immunisés contre les parasites ou bien s’y étaient-ils habitués au point de les ignorer définitivement ?
Mais qui étaient-ils, ces gens qui s’étaient rassemblés autour de Gurney ? Comment étaient-ils arrivés là ? Cet endroit était-il réellement Jacurutu ? Ses vies-mémoires lui soufflaient souvent des réponses qu’il n’aimait guère. Ces gens, autour de lui, étaient laids et Gurney était certainement le plus laid de tous. Pourtant, la perfection flottait en ce lieu. Elle dormait, plutôt, attendant sous la surface de laideur.
Une part de lui savait qu’il demeurait soumis à l’épice, enchaîné par les doses importantes de Mélange que l’on incorporait à tous les mets. Sa persona s’enchantait de la présence immédiate de souvenirs charriés et récoltés sur des milliers d’éons tandis que tout son corps d’enfant désirait se révolter.
Son esprit revint de promenade et il se demanda si son corps était vraiment demeuré là, dans cette chambre. L’épice établissait la confusion dans ses sens. Il sentait monter en lui les pressions dues à ses limitations comme les longues dunes barachan du bled qui s’exhaussent lentement au pied d’une falaise du désert, jusqu’à ce qu’un jour, quelques grains passent la crête, puis d’autres et d’autres encore, et que seul demeure apparent le sable sous le ciel.
Mais la falaise subsiste, ensevelie.
Je suis encore dans la transe, se dit-il.
Bientôt, il le savait, il atteindrait une fourche qui mènerait vers la mort ou la vie. Ses geôliers ne cessaient de le renvoyer dans le royaume psychique de l’épice, insatisfaits des réponses qu’il leur donnait à chaque retour. Et toujours, le rusé Namri attendait, avec son krys. Leto connaissait désormais des passés et des futurs innombrables mais il continuait d’ignorer ce qui satisferait Namri… ou Gurney Halleck. Ils voulaient tirer quelque chose qui dépassât ses visions. Cette fourche de vie ou de mort l’attirait. Sa vie, il le savait, devrait posséder quelque signification interne qui l’élèverait au-dessus de la vision. Il songea alors que sa conscience intérieure était son être vrai et que la transe était son existence extérieure. Et cela le terrifia. Il ne voulait pas se retrouver dans ce sietch, avec toutes ces puces, avec Namri, et Gurney Halleck.
Je suis un lâche, se dit-il.
Mais un lâche, même un lâche, peut mourir bravement, avec un simple geste. Quel était ce geste qui ferait de lui, à nouveau, un tout ? Comment pouvait-il s’éveiller de la transe et de la vision et retrouver l’univers que désirait Gurney ? S’il ne prenait pas ce tournant, s’il ne s’arrachait pas à ces visions sans but, il savait qu’il pouvait mourir dans la prison de son choix. En cela, il lui fallait bien coopérer enfin avec ses geôliers. Il lui fallait trouver la sagesse quelque part, un équilibre intérieur qui se réfléchirait sur l’univers et qui lui renverrait une image de force tranquille. Alors seulement il pourrait chercher son Sentier d’Or et survivre à cette peau qui n’était pas la sienne.
Au-dehors, quelqu’un jouait de la balisette. Leto se dit que son organisme percevait sans doute cette musique dans le présent. Il sentait la couche sous son dos. Cette musique, il l’entendait. C’était Gurney, ce joueur de balisette. Nul autre que lui ne pouvait prétendre à une maîtrise pareille de cet instrument difficile. Il jouait un vieil air Fremen, ce que l’on appelait un hadith, en raison de son sujet, et la voix qui invoquait ces thèmes implorait la survie sur Arrakis. La chanson disait le déroulement des travaux des humains dans un sietch.
La musique emporta Leto dans le monde merveilleux d’une des anciennes cavernes. Il vit les femmes piétiner les résidus d’épice pour les brûler, filtrant l’épice pour la fermentation, les tissant. Le Mélange était omniprésent dans le sietch.
Des moments vinrent où Leto ne pouvait plus distinguer entre la musique et les gens qui peuplaient la caverne de la vision. La plainte et le claquement d’un métier à tisser étaient ceux de la balisette. Mais, dans sa vision intérieure, il y avait des tissus faits de cheveux humains, de longues toisons de rats mutants, des cordes de coton du désert et des rubans tressés à partir de peaux d’oiseaux. Il vit une école du sietch. L’éco-langage de Dune se répandit dans son esprit, porté par des ailes de musique. Il vit des cuisines alimentées par le soleil, de longues salles où l’on fabriquait les distilles et où ils étaient entretenus. Il vit des liseurs de temps examinant le dessin des bâtonnets ramassés dans le sable.
Quelque part au cours de ce voyage, quelqu’un lui apporta son repas et le fit manger à la cuiller, en lui maintenant la tête. Il perçut cette sensation comme appartenant au temps réel mais, en lui, le merveilleux théâtre continuait.
Comme si elle succédait normalement au repas l’épice, une tempête de sable se déchaîna. Le souffle du sable se pétrifia en reflets dorés dans les yeux d’un papillon, et la vie entière de Leto s’inscrivit dans la piste sinueuse d’un insecte rampant.