Un simple froissement de tissu, et des étincelles de conscience jaillirent dans l’esprit de Leto. Il fut surpris de constater qu’il avait réglé sa sensibilité au point de reconnaître exactement les tissus au bruit qu’ils faisaient. Là, une robe Fremen frottait l’étoffe rude du rideau masquant une porte. Il se tourna vers la source du son. Elle se situait dans le passage que Namri avait emprunté quelques minutes auparavant. Leto vit entrer celui qui l’avait capturé. Il reconnut la peau sombre au-dessus du masque du distille, les yeux perçants. L’homme leva la main vers son masque, ôta le tube de ses narines et, dans le même mouvement, abaissa le masque et rejeta son capuchon. Avant même que son regard eût rencontré la cicatrice de vinencre sur sa joue, Leto l’avait reconnu. Aucun doute n’était possible. Ce petit homme, ce guerrier-troubadour, c’était Gurney Halleck ! Son image fut absorbée comme un tout par sa conscience : les détails viendraient plus tard.
Les mains de Leto se refermèrent et il serra les poings momentanément bouleversé par cette rencontre. Jamais les Atréides n’avaient eu plus loyal serviteur. Nul n’avait jamais été plus habile que Gurney Halleck dans le combat au bouclier. Il avait été le professeur et le confident de Paul !
Il servait Dame Jessica.
Toutes ces pensées affluaient et se mêlaient dans son esprit. Gurney l’avait capturé. Gurney et Namri conspiraient de concert. Et Jessica était derrière tout cela.
« Je crois savoir que tu as rencontré Namri, dit Halleck. Je te prie de le croire, jeune homme. Il a une fonction et une seule. Il est capable de te tuer s’il en est besoin. »
Leto répondit automatiquement avec les intonations de son père : « Ainsi, vous vous êtes joint à mes ennemis, Gurney ! Je n’aurais jamais pensé que le…»
« N’essaie pas sur moi tes tours diaboliques, mon garçon ! dit Halleck. Je suis immunisé. J’ai suivi les ordres de ta grand-mère. Ton éducation a été préparée jusqu’au plus infime détail. C’est elle qui a approuvé le choix de Namri. Ce qui va suivre, aussi pénible que cela semble, c’est à elle que tu le dois. »
« Et qu’a-t-elle ordonné ? »
Gurney Halleck leva la main, qui, jusque-là, était restée dissimulée dans les plis de sa robe. Ses doigts tenaient une seringue Fremen, primitive mais efficace, dont le tube transparent était plein d’un liquide bleu.
Leto se recroquevilla sur sa couche, contre la paroi rocheuse. A cet instant, Namri fit son apparition et vint prendre place au côté de Gurney, une main sur son krys. L’unique chemin de fuite était absolument inaccessible.
« Je vois que tu as reconnu l’essence d’épice, dit Halleck. Oui, tu vas faire le voyage du ver, mon garçon. Il le faut. Ton père a osé le faire et, si tu n’oses pas, tu en supporteras les conséquences pour le reste de tes jours. »
Leto hocha la tête sans un mot. Cette chose, Ghanima et lui le savaient, pouvait les écraser. Gurney n’était qu’un ignorant et un sot ! Comment Jessica pouvait-elle… Leto perçut alors la présence de son père, dans sa mémoire. Il progressait dans son esprit, essayant d’abattre ses défenses. Il voulut crier, mais ses lèvres refusèrent de s’ouvrir. Mais cette chose silencieuse était ce que sa conscience de pré-né redoutait entre toutes. C’était la transe de prescience, la lecture de l’immuable avenir avec toute sa fixité et ses terreurs. Jessica n’avait pu ordonner une pareille épreuve pour son petit-fils ! Mais elle était également là, présente dans son esprit, avec des arguments pour qu’il se soumette. La litanie de la peur s’imposa à lui, ou plutôt lui fut imposée, en un bourdonnement répété : « Je ne connaîtrai pas la peur, car la peur tue l’esprit. La peur est la petite mort qui conduit à l’oblitération totale. J’affronterai ma peur. Je lui permettrai de passer sur moi, au travers de moi. Et lorsqu’elle sera passée…»
Lançant un juron qui était déjà ancien quand la Chaldée était jeune, Leto essaya de bouger, de bondir sur les deux hommes penchés sur lui, mais ses muscles refusèrent de lui obéir. C’était comme si la transe, déjà, l’eût emporté. Il vit bouger la main d’Halleck, s’approcher la seringue. La lumière d’un brilleur scintillait dans le liquide bleu. La seringue toucha son bras ; la douleur le pénétra, gagna jusqu’aux muscles de son cou ; jusqu’à sa tête.
Brusquement, il se trouva devant une jeune femme. Elle était assise devant une hutte primitive, dans la lumière de l’aube. Elle se trouvait en face de lui, occupée à griller ses grains de café, ajoutant de la cardamone et du Mélange. La musique d’un rebec s’élevait de quelque part derrière Leto. Ses échos se diffusaient dans sa tête, se répondaient, s’infiltraient dans son corps. Et il se sentait gros, très gros. Il n’était plus du tout un enfant ! Et sa peau n’était pas la sienne. Il connaissait cette sensation. Sa peau n’était pas la sienne. La chaleur affluait en lui. Brutalement, aussi brutalement que s’était imposée la première vision, il fut dans les ténèbres. C’était la nuit. Les étoiles tombaient en une pluie de brandons ardents depuis le cosmos scintillant.
Une part de son esprit savait qu’il n’y avait pas de fuite possible mais, pourtant, il tenta de lutter jusqu’à l’intervention de son père. « Je vais te protéger durant la transe. Les autres ne pourront s’emparer de toi. »
Le vent renversa Leto, il roula au loin, étouffant, enveloppé par la poussière et le sable, les bras lacérés, le visage griffé, les vêtements déchirés, réduits en lambeaux désormais inutiles. Mais il n’éprouvait aucune souffrance et, sous ses yeux, ses plaies se refermaient aussi vite qu’elles apparaissaient. Mais il continuait de rouler sous le vent. Et sa peau n’était pas la sienne.
Ce sera ! pensa-t-il.
Mais cette pensée était lointaine comme s’il ne l’avait pas formulée lui-même ; elle ne lui appartenait pas plus que sa peau.
La vision l’emporta. Elle évoluait à l’intérieur d’une mémoire stéréologique qui distinguait le passé et le présent, le futur et le présent, le futur et le passé. Et chaque couple se fondait dans une vision trinoculaire qui devait être, il le sentait, la carte en relief multidimensionnelle, de son existence future.
Le temps est une mesure de l’espace, songea-t-il, tout comme un télémètre est une mesure de l’espace. Mais le fait de mesurer nous condamne à demeurer dans le lieu que nous mesurons.