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La face des eaux [The Face of the Waters - fr]

Электронная книга - «La face des eaux [The Face of the Waters - fr]». Краткое содержание книги:

Hydros est une planète-océan où vivent en bonne intelligence les Gillies, premiers habitants de ce monde, et quelques humains, sur des îles flottantes construites par les Gillies.
Mais lorsque l’armateur Delagard commet l’irréparable, les Gillies décident de chasser les humains.
Où fuir ? L’espace est inaccessible.
Il ne reste à Lawler, le médecin, et à ses compagnons qu’à se confier à l’océan, sur les vaisseaux de Delagard, en espérant rejoindre le continent mythique nommé la Face des eaux, de l’autre côté du monde.
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Lis s’était surpassée pour préparer le repas et elle avait réussi avec un minimum d’ingrédients à présenter une douzaine de sauces différentes. Mais, comme il n’y avait toujours pas d’eau douce, manger était une rude épreuve. Kinverson les exhorta à avaler leur poisson cru afin de profiter de l’eau contenue dans ses tissus. On rendait la chair crue et encore saignante plus agréable au goût en la trempant dans de l’eau de mer, mais cela ne faisait qu’aggraver le problème de la soif.

— Que va-t-il nous arriver, docteur, si nous buvons de l’eau de mer ? demanda Neyana Golghoz. Allons-nous mourir ? Allons-nous devenir fous ?

— Nous sommes déjà fous, dit doucement Dag Tharp.

— Notre organisme peut tolérer une certaine quantité d’eau salée, expliqua Lawler en songeant à ce qu’il buvait déjà quotidiennement, mais dont il ne tenait pas à parler. S’il nous restait de l’eau douce, nous pourrions augmenter nos réserves en les étendant de dix à quinze pour cent d’eau de l’océan sans que cela nous fasse le moindre mal. Cela nous aiderait en réalité à remplacer le sel que nous perdons en transpirant sous ce chaud soleil. Mais il est impossible de ne boire pendant longtemps que de l’eau de mer. Notre corps parviendrait à la filtrer et à la rendre pure, mais nos reins seraient incapables d’éliminer l’accumulation de sel sans avoir recours à l’eau d’autres tissus organiques. La déshydratation serait rapide et il s’ensuivrait fièvre, vomissements, délire et mort.

Dann Henders fabriqua une rangée de petits alambics solaires en tendant sur des pots partiellement remplis d’eau de mer des feuilles de plastique transparent. À l’intérieur de chaque pot était placée une coupelle destinée à recueillir les gouttes d’eau produites par la condensation sur le dessous du plastique. Mais c’était une opération affreusement lente et il semblait impossible de produire assez d’eau douce pour satisfaire leurs besoins.

— Qu’allons-nous devenir, s’il ne pleut pas bientôt ? demanda Pilya Braun.

— Nous pouvons essayer la prière, répondit Lawler en se tournant vers le père Quillan.

Le lendemain, en fin de soirée, tandis que la chaleur enserrait comme un gant le navire immobile sur les flots, Lawler, qui regagnait sa cabine pour aller se coucher, entendit Henders et Tharp murmurer dans la cabine radio. Il y avait dans le son rauque de leurs voix quelque chose d’irritant.

Lawler s’arrêta dans la coursive. Il vit Onyos Felk descendre l’échelle, le saluer d’un petit mouvement de la tête et entrer à son tour dans la cabine radio. Lawler s’avança jusqu’à la porte.

— Le toubib est là, entendit-il Felk dire. Voulez-vous que j’aille le chercher ?

Lawler ne comprit pas la réponse, mais elle dut être affirmative, car il vit Felk se retourner et lui faire signe d’entrer.

— Voulez-vous venir une minute, docteur ?

— Il est tard, Onyos. Que voulez-vous ?

— Juste une minute, docteur. Tharp et Henders étaient assis côte à côte et leurs genoux se touchaient presque dans la cabine exiguë, chichement éclairée par une chandelle crachotante. Il y avait sur la table une bouteille d’alcool d’algue-vigne et deux gobelets. Lawler se souvint que Tharp ne buvait presque pas.

— Un petit verre d’alcool, docteur ? demanda Henders.

— Merci, je ne pense pas.

— Tout va bien ?

— Je suis fatigué, dit Lawler avec une pointe d’impatience. Que se passe-t-il ici, Dann ?

— Nous étions en train de parler de Delagard, Dag et moi. Onyos aussi. De cette traversée stupide et merdique dans laquelle il nous a entraînés. Que pensez-vous de lui, docteur ?

— De Delagard ? dit Lawler avec un petit haussement d’épaules. Vous savez bien ce que je pense de lui.

— Tout le monde sait ce que chacun pense. Nous nous connaissons tous depuis trop longtemps pour qu’il en aille autrement. Mais donnez-nous quand même votre avis.

— C’est un homme extrêmement résolu. Énergique, obstiné, absolument dénué de scrupules. Totalement sûr de lui.

— Un fou ?

— Je ne peux pas dire cela.

— Bien sûr que vous pourriez, intervint Dag Tharp. Vous pensez qu’il est fou à lier.

— C’est tout à fait possible, mais pas certain. Il n’est pas toujours facile de percevoir la différence entre la détermination et la démence. Bien des génies, en leur temps, ont été considérés comme des fous.

— Vous croyez que c’est un génie ? demanda Dann Henders.

— Pas nécessairement, mais c’est assurément un être hors du commun. Je ne suis pas en mesure de dire ce qui se passe dans sa tête. Peut-être est-il véritablement cinglé, mais je serais prêt à parier qu’il est capable de fournir des explications tout à fait raisonnables pour justifier sa conduite. La quête de la Face des Eaux lui semble peut-être une entreprise on ne peut plus sensée.

— Ne vous faites pas plus naïf que vous l’êtes, docteur, dit Felk. Tous les fous ont la conviction de se conduire d’une manière sensée. Jamais aucun homme au monde ne s’est cru fou.

— Avez-vous de l’admiration pour Delagard ? demanda Henders.

— Pas particulièrement, répondit Lawler en haussant les épaules, mais il faut lui reconnaître certaines qualités. C’est un visionnaire. Mais je ne pense pas nécessairement que ses visions soient admirables.

— Avez-vous de la sympathie pour lui ?

— Non, pas le moins du monde.

— Voilà au moins une réponse franche.

— Écoutez, dit Lawler, pouvez-vous me dire où tout cela nous mène ? Parce que, s’il s’agit simplement pour vous de passer un bon moment ensemble devant une bouteille en vous répétant sur tous les tons que Delagard n’est qu’un infâme salaud, j’aime autant aller me coucher tout de suite.

— Nous essayons seulement de savoir quelle est votre position, docteur, dit Dann Henders. Dites-nous franchement si vous voulez que ce voyage continue comme il est en train de se dérouler ?

— Non.

— Dans ce cas, qu’êtes-vous disposé à faire pour que cela change ?

— Y a-t-il quelque chose que nous puissions faire ?

— Je vous ai posé une question. M’en poser une à votre tour, ce n’est pas répondre.

— C’est une mutinerie que vous êtes en train de préparer ?

— Ai-je parlé de cela ? Je n’ai pas le souvenir d’avoir prononcé ce mot, docteur.

— Même un sourd l’aurait entendu.

— Une mutinerie, fit Henders. Imaginons donc que certains d’entre nous essaient de jouer un rôle actif pour déterminer la route que doit suivre le navire. Que diriez-vous si cela devait se produire ? Que feriez-vous ?

— C’est une très mauvaise idée, Dann.

— Vous croyez vraiment, docteur ?

— Il y a quelque temps, j’étais aussi désireux que vous d’obliger Delagard à rebrousser chemin. Dag peut vous le confirmer ; je lui en ai parlé. Je lui ai dit qu’il fallait empêcher Delagard de continuer. Vous vous en souvenez, Dag ? Mais c’était avant que la Vague nous transporte si loin dans la Mer Vide. Depuis, j’ai eu beaucoup de temps pour réfléchir et j’ai changé d’avis.

— Pourquoi ?

— Pour trois raisons. La première, c’est que le navire appartient à Delagard, pour le meilleur et pour le pire, et l’idée de s’en emparer ne me plaît pas beaucoup. Disons que c’est une question d’éthique. Je suppose que l’on pourrait justifier une action violente en alléguant qu’il met la vie de tous les passagers en péril, sans leur consentement. Malgré cela, je pense que ce n’est pas une bonne idée. Delagard est trop rusé. Trop dangereux et trop fort. Il est en permanence sur ses gardes. Et les autres, dans leur majorité, lui sont fidèles, ou bien ont peur de lui, ce qui revient au même. Ils ne feront rien pour nous aider. Bien au contraire, c’est plutôt lui qu’ils aideront. Si vous essayez de faire une crasse à Delagard, vous risquez fort de le regretter.

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