La face des eaux [The Face of the Waters - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1997
- Язык: французский
- Год: Livre de poche
- ISBN: 2-253-07191-9
- Переводчик: Patrick Berthon
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «La face des eaux [The Face of the Waters - fr]». Краткое содержание книги:
Mais lorsque l’armateur Delagard commet l’irréparable, les Gillies décident de chasser les humains.
Où fuir ? L’espace est inaccessible.
Il ne reste à Lawler, le médecin, et à ses compagnons qu’à se confier à l’océan, sur les vaisseaux de Delagard, en espérant rejoindre le continent mythique nommé la Face des eaux, de l’autre côté du monde.
— Je n’en doute pas, dit Lawler.
Des poissons-taupe surgirent brusquement de nulle part, par centaines. Il n’y avait eu aucun signe de leur présence et la mer semblait même encore plus vide qu’elle ne l’avait jamais été depuis que le navire y voguait.
Mais, dans la chaleur torride de midi, elle s’ouvrit et lança des escadrilles de poissons-taupe à l’assaut du bâtiment. Ils bondirent de l’eau en formation serrée et assaillirent le navire par le travers. En percevant les premiers vrombissements, Lawler, qui se trouvait sur le pont, se jeta machinalement à l’abri du mât de misaine. Des nuées de poissons-taupe, long d’un demi-mètre et gros comme le bras, fendaient l’air tels des projectiles mortels. Leurs ailes pointues et cartilagineuses étaient déployées et, sur leur dos, se hérissaient des rangées de poils durs et tranchants.
Certains survolèrent le pont en décrivant une ample courbe avant de tomber à la verticale dans une grande gerbe d’eau. D’autres se fracassèrent contre les mâts ou sur le gaillard d’avant, s’engouffrèrent dans les voiles gonflées ou achevèrent simplement leur vol au-dessus du navire et atterrirent sur le pont où ils se tordirent dans des mouvements convulsifs. Lawler en vit deux passer tout près de lui, côte à côte, une lueur méchante dans leurs yeux ternes. Puis trois autres arrivèrent, si serrés qu’ils semblaient unis comme par un joug. Et d’autres encore, en si grand nombre qu’il était impossible de les compter. Il ne pouvait plus gagner l’abri de l’écoutille ; la seule solution, c’était de baisser la tête, de se faire aussi petit que possible et d’attendre.
Il entendit un cri un peu plus loin sur le pont et, de la direction opposée, lui parvint un grognement de colère. Levant précautionneusement la tête, il vit Pilya Braun dans la mâture. Elle s’efforçait de garder l’équilibre tout en repoussant désespérément une nuée d’assaillants. Une de ses joues était entaillée et du sang coulait de la blessure.
Un poisson-taupe au corps rebondi effleura le bras de Lawler, mais sans faire de dégâts ; les piquants du dos étaient de l’autre côté. Un autre traversa le pont juste au moment où Delagard sortait par l’écoutille. L’animal ailé le frappa en pleine poitrine, traçant sur sa chemise une longue marque qui rougit aussitôt, et tomba à ses pieds en se tortillant. L’armateur écrasa sauvagement du talon la tête de l’animal.
Pendant trois ou quatre minutes, les poissons-taupe passèrent comme une grêle de javelots. Puis l’attaque cessa brusquement.
Le ciel était dégagé, la mer calme, unie, comme une feuille de verre s’étirant jusqu’à l’horizon.
— Les salauds ! lança Delagard d’une voix sourde. Je les anéantirai ! Je les exterminerai jusqu’au dernier !
Quand ? Quand la Face des Eaux aurait fait de lui le chef suprême de toute la planète ?
— Laissez-moi regarder cette coupure, Nid, lui dit Lawler.
— Ce n’est qu’une égratignure, dit Delagard en le repoussant. Je ne sens déjà plus rien.
— Comme vous voulez.
Neyana Golghoz et Natim Gharkid sortirent par l’écoutille et entreprirent de regrouper en tas les poissons-taupe morts et mourants. Martello, qui avait une profonde entaille au bras et une rangée de piquants fichés dans le dos, vint faire constater les dégâts à Lawler. Le médecin lui demanda d’aller l’attendre dans l’infirmerie. Pilya descendit de son mât et montra à son tour ses blessures : une balafre sur la joue et une coupure juste sous les seins.
— Je pense qu’il faudra vous poser quelques points de suture, dit-il. Souffrez-vous beaucoup ?
— Ça pique un peu. Oui, ça brûle… En fait, ça brûle beaucoup. Mais cela ira.
Elle lui sourit. Lawler perçut dans ses yeux brillants la tendresse qu’elle éprouvait encore pour lui, ou le désir, il ne savait pas très bien. Elle savait qu’il couchait avec Sundira Thane, mais cela semblait ne rien changer pour elle. Lawler se demanda si, au fond d’elle-même, elle ne se réjouissait pas de s’être fait taillader par les poissons-taupe ; elle recevrait ainsi toute son attention, elle sentirait sur sa peau le contact de ses mains. La patiente dévotion dont elle faisait montre emplissait Lawler de tristesse.
Delagard, dont la blessure continuait de saigner, revint au moment où Neyana et Gharkid s’apprêtaient à jeter par-dessus bord leur tas de poissons-taupe.
— Attendez ! s’écria brusquement l’armateur. Nous n’avons pas eu de poisson frais depuis plusieurs jours.
Gharkid le regarda, frappé de stupeur.
— Vous voulez manger du poisson-taupe, monsieur le capitaine ?
— Cela ne coûte rien d’essayer, dit Delagard.
Le goût de la chair cuite du poisson-taupe évoquait une serpillière ayant trempé quinze jours dans de l’urine. Lawler parvint à en avaler trois bouchées avant de renoncer, secoué de haut-le-cœur. Kinverson et Gharkid refusèrent d’y goûter. Dag Tharp, Henders et Pilya laissèrent leur assiette intacte, mais Léo Martello mangea courageusement la moitié d’un poisson. Le père Quillan en prit un peu, du bout des lèvres, avec un dégoût manifeste et un gros effort de volonté, comme s’il avait fait vœu à la Vierge de manger tout ce que l’on posait devant lui, aussi répugnant que ce fût.
Delagard termina sa portion et réclama du rabiot.
— Vous aimez vraiment cela ? demanda Lawler.
— Il faut bien manger, non ? Il faut entretenir ses forces. Vous n’êtes pas d’accord, doc ? Puisqu’il faut des protéines, j’en prends. Qu’en dites-vous, doc ? Allez, mangez un peu plus.
— Merci, dit Lawler. Je crois que je vais essayer de m’en passer.
Il remarqua certains changements chez Sundira. Depuis que leur route avait changé et que leur destination était connue, elle semblait s’être libérée des contraintes qu’elle faisait peser sur sa vie intime. Leurs rendez-vous n’étaient plus marqués de longues plages de silence tendu entrecoupées de quelques propos futiles. Dans le recoin sombre et humide de la cale dont ils avaient fait leur petit nid d’amour, elle se découvrait en longs monologues révélant des pans entiers de son passé.
— J’étais une petite fille curieuse, trop curieuse pour mon bien, sans doute. J’aimais patauger dans la baie et ramasser toutes sortes de petits animaux qui me pinçaient et me mordaient. Un jour, j’avais à peu près quatre ans, j’ai glissé un petit crabe dans mon vagin.
Lawler fit une grimace et elle éclata de rire.
— Je ne sais pas si c’était pour découvrir ce qui allait arriver au crabe ou à mon vagin, poursuivit Sundira. Cela n’a pas semblé déranger le crabe, mais mes parents étaient fous d’inquiétude.
Le père de Sundira était le maire de l’île de Khamsilaine. Le terme maire désignait, semblait-il, celui qui exerçait l’autorité sur les habitants d’une île de la Mer d’Azur. La population de Khamsilaine était importante, près de cinq cents colons. Pour Lawler, cela représentait une multitude d’individus, une collectivité extraordinairement complexe. Sundira ne parlait de sa mère que d’une manière très vague. C’était une femme cultivée, peut-être une historienne spécialisée dans l’étude de la migration galactique de l’humanité, mais elle était morte très jeune et Sundira se souvenait à peine d’elle. Sundira avait à l’évidence hérité de l’esprit d’investigation de sa mère. Elle était en particulier fascinée par les Gillies… ou plutôt les Habitants, puisque tel était le nom officiel qu’elle prenait soin de leur donner, mais qui, aux yeux de Lawler, avait quelque chose de lourd et de pompeux. À quatorze ans, Sundira avait commencé, en compagnie d’un garçon un peu plus âgé qu’elle, à espionner les cérémonies secrètes des Habitants de l’île de Khamsilaine. Elle avait également eu, avec ce garçon, sa première expérience sexuelle. Elle le mentionna en passant à Lawler qui, à son grand étonnement, en éprouva une vive jalousie. Avoir si jeune pour maîtresse une fille aussi fascinante que Sundira ! Quel privilège ! Lawler avait connu des filles en quantité suffisante pendant son adolescence, quand il parvenait à s’échapper du vaargh de son père où ses longues heures d’étude le confinaient, mais ce n’était pas leur esprit curieux qui l’attirait. Il se demanda fugitivement ce qu’aurait été sa vie si Sundira avait vécu sur l’île de Sorve à cette époque. Et s’il l’avait épousée, elle, au lieu de Mireyl. Une supposition ahurissante : plusieurs décennies d’intimité avec cette femme extraordinaire au lieu de l’existence solitaire, marginale qu’il avait choisi de mener. Une vie de famille, une relation durable.