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La face des eaux [The Face of the Waters - fr]

Электронная книга - «La face des eaux [The Face of the Waters - fr]». Краткое содержание книги:

Hydros est une planète-océan où vivent en bonne intelligence les Gillies, premiers habitants de ce monde, et quelques humains, sur des îles flottantes construites par les Gillies.
Mais lorsque l’armateur Delagard commet l’irréparable, les Gillies décident de chasser les humains.
Où fuir ? L’espace est inaccessible.
Il ne reste à Lawler, le médecin, et à ses compagnons qu’à se confier à l’océan, sur les vaisseaux de Delagard, en espérant rejoindre le continent mythique nommé la Face des eaux, de l’autre côté du monde.
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— Non, répondit-elle sans hésitation.

3

Certains jours, il n’y avait pas un souffle de vent et le navire flottait sur la mer comme une épave, totalement encalminé sous un soleil énorme et qui grossissait de jour en jour. L’air des tropiques était si chaud et si sec qu’il devenait parfois malaisé de respirer. Delagard accomplissait des prodiges à la barre, multipliant les virements de bord afin de tirer profit de la plus infime risée, et ils avançaient, très lentement, progressant régulièrement vers le sud-ouest, s’enfonçant toujours un peu plus loin dans le désert liquide. Mais il y avait d’autres jours, les plus terribles, ceux où ils avaient l’impression que les voiles ne recevraient plus le moindre souffle de vent, plus jamais, et qu’ils resteraient immobilisés dans ces calmes plats jusqu’à ce qu’il ne subsiste d’eux que des squelettes.

— … sans un mouvement, dit Lawler, immobiles autant qu’en peinture un vaisseau figuré sur un océan peint.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda le père Quillan.

— Un poème. Un vieux poème de la Terre. L’un de ceux que je préfère.

— Vous en avez déjà cité quelques vers, n’est-ce pas ? Je me souviens de la mesure. Ensuite, cela parle de l’eau, de l’eau de toutes parts.

— Et pas la moindre goutte que nous pussions boire, dit Lawler.

La réserve d’eau douce était presque épuisée. Il ne restait plus qu’un fond gluant dans les tonneaux et la ration distribuée par Lis se réduisait à quelques gouttes.

Lawler avait droit à une ration supplémentaire, réservée à une utilisation médicale. Il se demandait comment il allait résoudre le problème de sa dose quotidienne d’extrait d’herbe tranquille. Le produit devait être extrêmement dilué, sinon il risquait de se révéler dangereux. Et il pouvait difficilement se permettre d’utiliser autant d’eau pour son petit vice. Que faire ? Étendre le produit d’eau de mer ? Il était possible d’adopter cette solution pendant un petit moment. Si cela devait durer un certain temps, il y aurait des effets cumulatifs sur ses reins, mais il pouvait toujours espérer que la pluie tomberait dans les jours qui venaient et qu’il serait en mesure d’éliminer les déchets.

Il y avait une autre solution qui consistait tout simplement à se passer de la drogue.

Il décida un matin d’en faire l’expérience. À midi, la peau de son crâne lui démangeait. À la fin de l’après-midi, c’est la peau de tout son corps qui semblait couverte de squames. Le crépuscule venu, il tremblait de tous ses membres et était en sueur.

Il prit sept gouttes d’extrait d’herbe tranquille et sentit avec soulagement sa nervosité s’atténuer et l’engourdissement familier s’emparer de lui.

Mais ses réserves de drogue diminuaient sensiblement. Cela devenait pour Lawler un problème encore plus grave que le manque d’eau. S’il pouvait garder l’espoir que la pluie tomberait le lendemain, l’herbe tranquille ne semblait pas présente dans les eaux où ils naviguaient.

Lawler comptait en trouver lorsqu’ils auraient atteint Grayvard, mais ils avaient changé de route et, d’après ses estimations, sa provision de drogue serait épuisée en quelques semaines. Peut-être moins. Bientôt, il ne lui en resterait plus une seule goutte.

Que se passerait-il alors ? Que se passerait-il ? Il allait essayer en attendant de la diluer dans un peu d’eau de mer.

Sundira continuait à lui parler de son enfance à Khamsilaine, de son adolescence tumultueuse, de ses vagabondages d’île en île, de ses ambitions et de ses espoirs, de ses efforts et de ses échecs. Ils demeuraient assis pendant de longues heures dans l’obscurité de la cale humide, les jambes étendues entre les caisses, les doigts enlacés comme deux jeunes amoureux tandis que le navire voguait placidement sur les eaux tropicales. Elle avait également interrogé Lawler sur sa vie et il lui avait fait le récit des menus événements de son enfance paisible et de son existence tranquille, réglée, soigneusement disciplinée d’adulte sur la seule île qu’il eût jamais connue.

Un jour, dans l’après-midi, il descendait dans la cale chercher quelques médicaments quand il entendit des gémissements et des halètements passionnés qui provenaient d’un recoin obscur. C’était leur petit nid d’amour et les gémissements étaient ceux d’une femme. Neyana était dans la mâture, Lis à la cuisine, Pilya se prélassait sur le pont. La seule autre femme du bord était Sundira. Où se trouvait Kinverson ? Comme Pilya, il faisait partie du premier quart : il ne devait donc pas être de service. Lawler comprit que, derrière l’empilement de caisses, ce devait être Kinverson qui arrachait ces soupirs et ces gémissements de plaisir au corps consentant de Sundira.

Ainsi, malgré les échanges de confidences et les doigts entrelacés, ce qu’il y avait eu entre Sundira et Kinverson, et Lawler savait ce que c’était, n’était pas terminé, loin de là.

Huit gouttes d’extrait d’herbe tranquille l’aidèrent, plus ou moins bien, à surmonter les moments difficiles qui suivirent.

Il mesura ce qui restait de sa provision de drogue. Pas beaucoup. Vraiment pas beaucoup.

La nourriture commençait également à devenir un problème. Ils n’avaient pas eu d’aliments frais depuis si longtemps qu’un nouvel assaut de poissons-taupe commençait presque à paraître une perspective alléchante. Les voyageurs vivaient sur leurs réserves de poisson séché et d’algues en poudre, comme au plus profond de l’hiver arctique. Il leur arrivait de loin en loin de remonter du plancton en traînant derrière le navire une bande de tissu, mais le plancton croquait sous la dent comme du sable et le goût en était amer et très désagréable. Des maladies de carence commençaient à apparaître et Lawler ne voyait plus autour de lui que lèvres crevassées, cheveux ternes, peaux marbrées, visages émaciés et hagards.

— C’est de la folie, marmonna Dag Tharp. Si nous ne faisons pas demi-tour, nous allons tous mourir.

— Comment ? demanda Onyos Felk. Avec quel vent ? Les rares moments où il souffle, c’est de l’est !

— Peu importe, répliqua Tharp. Nous trouverons un moyen. Il faut balancer ce fumier de Delagard par-dessus bord et faire demi-tour. Qu’en pensez-vous, docteur ?

— Je pense que ce dont nous avons besoin, et très vite, c’est d’une bonne pluie et d’un plein filet de poissons.

— Vous n’êtes plus de notre côté ? Je croyais que vous étiez aussi désireux que nous de faire demi-tour.

— Ce que vient de dire Onyos est très juste, fit prudemment Lawler. Les vents nous sont contraires et, avec ou sans Delagard, il n’est pas sûr que nous réussissions à faire route vers l’est.

— Que voulez-vous dire, docteur ? Que nous sommes contraints de continuer notre navigation autour de la planète jusqu’à ce nous retrouvions la Mer Natale en arrivant par l’autre côté ?

— N’oublie pas la Face, glissa Dann Henders. Nous tomberons sur la Face avant d’avoir fait le tour de la planète.

— La Face ! lança Tharp d’un ton lugubre. La Face, la Face, la Face ! Je l’emmerde, la Face.

— C’est elle qui nous aura la première, dit Henders.

La brise fraîchit enfin et tourna du nord-est à l’est-sud-est. Elle se mit à souffler avec une étonnante vigueur tandis que la mer agitée, houleuse, envoyait des paquets d’eau par-dessus la poupe. Et les poissons revinrent, un grouillement de poissons aux flancs argentés dont Kinverson remonta un plein filet.

— Doucement, dit Delagard quand ils s’installèrent autour de la table. Ne vous empiffrez pas, sinon vous allez éclater.

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