La face des eaux [The Face of the Waters - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1997
- Язык: французский
- Год: Livre de poche
- ISBN: 2-253-07191-9
- Переводчик: Patrick Berthon
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «La face des eaux [The Face of the Waters - fr]». Краткое содержание книги:
Mais lorsque l’armateur Delagard commet l’irréparable, les Gillies décident de chasser les humains.
Où fuir ? L’espace est inaccessible.
Il ne reste à Lawler, le médecin, et à ses compagnons qu’à se confier à l’océan, sur les vaisseaux de Delagard, en espérant rejoindre le continent mythique nommé la Face des eaux, de l’autre côté du monde.
Il sourit de sa propre bêtise. L’autre vie ne pouvait être seulement la continuation de la vie terrestre. Non, c’était encore sa vieille vie. C’étaient bien ses pieds qu’il voyait et ses mains, ses paumes avec leur réseau de cicatrices déjà estompées. C’était le bruit de sa propre respiration. Il était encore vivant. Le navire devait encore être à flot. La Vague avait enfin passé son chemin.
— Val ? dit une voix. Tout va bien, Val ?
— Sundira ?
Elle rampa vers lui le long de l’étroite coursive encombrée par toutes sortes d’objets. Son visage était très pâle ; elle avait l’air hébété et les prunelles vitreuses. Lawler remua, repoussa une planche tombée sur sa poitrine sans même qu’il s’en fût rendu compte et entreprit de s’extirper de son refuge douillet pour aller vers elle.
— Mon Dieu ! dit-elle doucement. Oh ! Mon Dieu !
Elle se mit à pleurer. Lawler tendit la main vers elle et il se rendit compte que des larmes coulaient aussi sur ses joues. Ils se jetèrent dans les bras l’un de l’autre en pleurant à chaudes larmes dans le silence irréel.
L’un des panneaux d’écoutille était remonté et un rayon de lumière filtrait par l’ouverture. La main dans la main, ils débouchèrent sur le pont.
Le navire était droit et flottait normalement, comme s’il ne s’était rien passé. Le pont était humide et il brillait comme Lawler ne l’avait encore jamais vu briller. Il brillait comme si une armée d’un million de matelots l’avaient briqué pendant un million d’années. Le poste de timonerie était à sa place, l’habitacle, le gaillard d’arrière et la passerelle aussi. Plus étonnant, les mâts n’avaient pas bougé, mais le mât de misaine avait perdu une de ses vergues.
Kinverson était déjà sur le pont et Lawler vit Delagard à la proue, les pieds tournés en dehors, immobile, pétrifié. Il semblait cloué sur place, comme s’il était resté à cet endroit pendant tout le temps que le navire avait été entraîné par la Vague. Derrière lui, à tribord, se tenait Onyos Felk dans la même position, rigoureusement immobile.
Un par un, les autres sortaient de leur refuge : Neyana Golghoz, Dann Henders, Léo Martello, Pilya Braun. Puis Gharkid arriva en boitillant à la suite de quelque mésaventure dans l’entrepont. Et Lis Niklaus, suivie du père Quillan. Ils se déplaçaient avec précaution, traînant les pieds comme des somnambules, s’assurant d’une manière hésitante que le navire était intact, touchant le bastingage, la base des mâts, le toit du gaillard d’avant.
Le seul à ne pas être remonté était Dag Tharp. Lawler supposa qu’il était resté dans la cabine radio pour essayer d’établir le contact avec le reste de la flottille.
Le reste de la flottille ? Il n’y avait pas un seul navire en vue.
— Regarde comme tout est calme, dit Sundira.
— Oui. Calme et vide.
C’est ainsi que le monde avait dû être au premier jour de la création. De tous côtés s’étendait une mer totalement plane, d’un bleu-gris, sans une vague, sans une ondulation, sans le plus petit mouton d’écume, la plus petite ride : un néant horizontal. Le passage de la Vague avait vidé la mer de toute son énergie.
Gris, presque vide, le ciel aussi était tout uni. Un unique nuage bas était visible, très loin à l’occident, juste dans le soleil couchant. Une lumière pâle ruisselait à l’horizon. Il n’y avait plus la moindre trace de la tempête qui avait précédé la Vague. Elle s’était évanouie aussi totalement que la Vague elle-même.
Et les autres navires ? Les autres navires ?
Lawler marcha lentement d’un plat-bord à l’autre, puis revint sur ses pas. Il fouilla la mer du regard pour y discerner des signes ou des indices : morceaux de bois flottant, débris de voiles, vêtements épars, ou même nageurs en perdition. Mais il ne voyait rien. Une fois déjà pendant ce voyage, après l’autre violente tempête, celle qui avait duré trois jours, il avait scruté une mer sur laquelle aucun navire n’était visible. La première fois la flottille avait simplement été éparpillée par les bourrasques de vent et elle s’était reformée en quelques heures. Mais cette fois il redoutait qu’il en aille autrement.
— Voilà Dag, murmura Sundira. Mon Dieu ! Regarde sa tête !
Dag Tharp sortait par l’écoutille arrière, le teint livide, la mâchoire pendante et le regard vide, les épaules tombantes et les bras ballants. Sortant de sa transe, Delagard pivota sur ses talons.
— Alors ? lança-t-il sèchement. Quelles nouvelles ?
— Rien. Pas de nouvelles.
La voix de Tharp n’était qu’un murmure rauque, étranglé.
— Pas une réponse, poursuivit-il. J’ai tout essayé. Reine appelle Déesse, Reine appelle Étoile, Reine appelle Lunes, Reine appelle Croix. Ici Reine, répondez ! Répondez ! Rien. Pas une seule réponse.
Il avait l’air d’avoir à moitié perdu la tête.
Le visage à la mâchoire carrée de Delagard devint cendreux. Il parut s’affaisser.
— Pas une seule réponse.
— Rien, Nid. Personne n’a répondu. Ils ne sont pas là.
— C’est votre radio qui ne marche pas !
— Je suis entré en contact avec plusieurs îles. J’ai joint Kentrup. J’ai joint Kaggerham. La Vague était terrible, Nid. Vraiment terrible.
— Mais, mes navires !…
— Rien.
— Mes navires, Dag !
Delagard avait les yeux exorbités. Il fonça sur Tharp comme s’il avait l’intention de le saisir aux épaules et de le secouer pour lui arracher de meilleures nouvelles. Kinverson s’interposa brusquement et tint Delagard à distance en le soutenant quand il se mit à frissonner et à trembler.
— Redescendez, ordonna l’armateur au radio. Essayez encore.
— Ça ne sert à rien, dit Tharp.
— Mes navires ! Mes navires !
Delagard se retourna et se rua vers le bastingage.
Pendant un instant affreux, Lawler crut qu’il allait se jeter par-dessus bord. Mais il avait simplement besoin de taper sur quelque chose. Il serra rageusement les deux poings et les abattit sur le garde-fou, frappant avec une force si étonnante que, sur un demi-mètre, le métal se creusa, se courba et se tordit.
— Mes navires ! hurla plaintivement Delagard.
Lawler sentit un tremblement le gagner. Oui, les navires. Mais aussi tous ceux qui étaient à bord. Il se tourna vers Sundira et lut de la sympathie dans son regard. Elle savait quel chagrin il éprouvait. Mais pouvait-elle véritablement comprendre ? Ce n’étaient, somme toute, pour elle que des étrangers. Mais, pour lui, ils représentaient tout son passé, la substance de sa vie, pour le meilleur et pour le pire. Nicko Thalheim et Sandor, son vieux père, Bamber Cadrell, les Sweyner et les Tanamind, Brondo et ces pauvres cinglées de Sœurs, Volkin, Yanez, Stayvol. Tous, tous ceux qu’il connaissait, toute son enfance, sa jeunesse et sa maturité, les gardiens des souvenirs d’une vie, tous emportés en même temps. Comment pourrait-elle comprendre cela ? Avait-elle jamais appartenu d’une manière durable à une communauté ? Elle avait quitté l’île où elle était venue au monde sans jamais y retourner et s’était déplacée d’île en île sans jamais regarder en arrière. On ne peut pas savoir ce que c’est de perdre ce que l’on n’a jamais eu.
— Val…, dit-elle doucement.
— Laisse-moi tranquille, veux-tu !