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La face des eaux [The Face of the Waters - fr]

Электронная книга - «La face des eaux [The Face of the Waters - fr]». Краткое содержание книги:

Hydros est une planète-océan où vivent en bonne intelligence les Gillies, premiers habitants de ce monde, et quelques humains, sur des îles flottantes construites par les Gillies.
Mais lorsque l’armateur Delagard commet l’irréparable, les Gillies décident de chasser les humains.
Où fuir ? L’espace est inaccessible.
Il ne reste à Lawler, le médecin, et à ses compagnons qu’à se confier à l’océan, sur les vaisseaux de Delagard, en espérant rejoindre le continent mythique nommé la Face des eaux, de l’autre côté du monde.
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— Qu’est-ce que vous faites sut le pont ? Descendez ! Descendez ! Vous ne voyez donc pas que c’est la Vague !

Lawler balaya les ténèbres du regard et il distingua quelque chose de long et de haut, quelque chose qui luisait d’une sorte de feu intérieur, au loin, sur le dos des flots déchaînés. Une ligne brillante qui s’étirait sur l’horizon, plus haute que n’importe quelle muraille, ruisselant de son propre rayonnement. Lawler regardait, muet d’étonnement. Deux silhouettes passèrent près de lui et lui lancèrent un cri d’avertissement. Il hocha la tête : oui, oui, je vois, je comprends.

Mais il était incapable de s’arracher à la contemplation de cette gigantesque masse liquide en mouvement. Pourquoi luisait-elle de la sorte ? Quelle hauteur faisait-elle ? D’où venait-elle ? Il émanait d’elle une sorte de beauté : langues de neige surmontant sa cime écumeuse, rayonnement cristallin venu du plus profond d’elle, pureté de son avance irrésistible. Elle engloutissait la tempête au fur et à mesure de sa progression, imposant son ordre titanesque au chaos des éléments. Lawler regarda jusqu’au dernier instant. Puis il se précipita vers l’écoutille avant. Il se retourna une dernière fois et vit la Vague se dresser au-dessus du navire comme un dieu marin chevauchant les flots. Il plongea dans l’ouverture et tira derrière lui le panneau que Kinverson s’empressa d’assujettir. Sans un mot, Lawler se laissa glisser le long de l’échelle et se recroquevilla au milieu de ses compagnons d’infortune en se préparant au choc.

LA FACE DES EAUX

1

Le navire glissait à la surface de la planète comme sur une coulisse. Lawler sentait sous lui la longue houle de l’océan planétaire, son mouvement puissant, tandis que la colossale muraille liquide les entraînait irrésistiblement. Ils n’étaient rien de plus qu’un fétu, un atome isolé tourbillonnant dans le vide. Ils n’étaient rien du tout en regard de l’immensité de la mer en furie.

Protégé par un épais matelas de couvertures, Lawler s’était aménagé une place où il pouvait s’accroupir en prenant appui sur une cloison. Mais il ne s’accordait guère de chances de survivre. La muraille liquide était trop haute, la mer trop agitée, le navire trop fragile.

D’après les bruits et les mouvements qu’il percevait, il essayait d’imaginer ce qui pouvait se passer sur le pont.

La Reine d’Hydros filait à toute allure à la surface de la mer, entraînée par le mouvement irrésistible de la Vague, calée à sa base. Même si Delagard avait réussi à mettre à temps son magnétron en marche, l’appareil n’aurait pu protéger le navire de l’impact de la lame colossale ni l’empêcher d’être soulevé et emporté par elle. Quelle que fût la vitesse de la Vague, celle du navire, poussé par l’énorme masse d’eau, était la même. Jamais Lawler n’avait vu une Vague aussi grande. Jamais sans doute cela n’avait été donné à personne pendant la brève période de cent cinquante ans de la colonisation humaine. C’était très certainement une exceptionnelle conjonction des trois lunes et de la planète sœur, quelque diabolique confluence de forces de gravitation qui avait soulevé cette inimaginable masse d’eau et l’avait fait rouler à toute allure autour d’Hydros.

Lawler ne comprenait pas pourquoi, mais le navire flottait toujours. Ce dont il était certain, c’est que le bâtiment n’avait pas coulé, qu’il continuait de monter et de descendre comme un bouchon, car il sentait la force continue de l’accélération de la Vague qui poursuivait son chemin. Cette force irrésistible le projeta contre la cloison et l’y cloua de telle sorte qu’il était incapable de bouger. Il songea que, s’ils avaient déjà chaviré, la Vague se serait déjà éloignée et le navire serait en train de sombrer doucement dans son sillage. Mais il n’en était rien, puisqu’ils continuaient d’avancer. Ils étaient à l’intérieur de la Vague, tournoyant follement, la quille en l’air, la quille en bas, la quille en l’air, la quille en bas. Tout ce qui n’était pas fixé dans le navire se détachait et se fracassait contre tous les obstacles. Il entendait des cliquetis d’objets qui s’entrechoquaient, comme si le navire était secoué par l’étreinte de quelque géant, ce qui, en vérité, était le cas. Tout était sens dessus dessous. Soudain, le souffle lui manqua et il se mit à haleter comme si c’était lui-même et non le pont supérieur qui était submergé et ne ressortait de l’eau qu’à intervalles espacés. Plonger, remonter, plonger, remonter. Il sentit des battements frénétiques dans sa poitrine. Un vertige le prit, un étourdissement, et il se sentit gagné par une griserie qui empêchait la panique de monter en lui. Il était projeté en tous sens avec trop de violence pour éprouver de la crainte ; il n’y avait pas de place dans son esprit pour la crainte.

— Quand allons-nous enfin couler ? Maintenant ? Maintenant ?

À moins que la Vague ait décidé de ne pas les libérer, à moins qu’elle continue éternellement de les entraîner avec elle, à moins que, mue par son incroyable puissance, elle tourne indéfiniment comme une roue autour de la planète.

À un moment, tout sembla redevenir stable. Nous sommes sauvés, songea-t-il, le navire flotte tout seul. Mais non, non, ce n’était qu’une illusion. Quelques instants plus tard, le tourbillon reprit, avec une intensité accrue. Lawler sentit le sang se porter successivement de sa tête à ses pieds, puis de nouveau à sa tête et encore à ses pieds. Ses poumons étaient douloureux. Ses narines le brûlaient à chaque inspiration.

Il y eut des coups sourds et des craquements qui semblaient provenir de l’intérieur du navire, des meubles furent projetés en tous sens, puis il y eut d’autres coups et d’autres craquements qui semblaient cette fois provenir de l’extérieur. Il perçut un bruit de voix lointaines et quelqu’un poussa un cri aigu et prolongé. Il perçut le rugissement du vent, ou plutôt l’illusion du rugissement du vent. Il perçut le grondement plus sourd de la Vague elle-même. Il y eut encore un sifflement chuintant qui se transforma en un âpre grognement et que Lawler fut incapable d’identifier ; peut-être un furieux affrontement entre l’eau et le ciel à l’endroit où ils se rencontraient. Ou peut-être la Vague avait-elle plusieurs densités et les différentes eaux qui la composaient, unies tant bien que mal par le formidable élan de l’ensemble de la masse liquide en mouvement, étaient-elles en train de se quereller.

Il y eut un nouveau moment d’immobilité et celui-ci sembla se prolonger indéfiniment. Ça y est, se dit Lawler, nous coulons. Nous sommes à cinquante mètres de profondeur et nous nous enfonçons toujours. Nous allons mourir noyés. D’un instant à l’autre, la pression de l’eau va faire éclater la petite bulle qu’est le navire, l’eau entrera en force et ce sera la fin.

Il attendit le moment où l’eau allait s’engouffrer dans les entrailles du bâtiment. La mort serait rapide. La pression de l’eau sur sa poitrine empêcherait le sang d’irriguer son cerveau et il perdrait aussitôt connaissance. Il ne connaîtrait jamais la fin de l’histoire, la lente descente du navire, la membrure écrasée et disjointe, les étranges créatures des profondeurs s’approchant pour regarder avec curiosité, puis, rassurées, pour se nourrir.

Mais il ne se passa rien. Tout était paisible. Ils flottaient dans un temps en dehors du temps, calme, silencieux. L’idée traversa l’esprit de Lawler qu’ils devaient déjà être morts, que c’était cette autre vie en laquelle il n’avait jamais réussi à croire. Il se mit à rire et regarda autour de lui en espérant que le père Quillan était tout près pour lui demander : « Est-ce cela que vous attendiez ? Cette sensation de flottement sans fin ? Rester à l’endroit même où nous sommes morts, en demeurant conscients, dans ce silence absolu ? »

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